Traduit par Bernadette Cosyn

Notre Tour de Babel

par Robert Royal

mercredi 5 juin 2019

Vous devez faire de gros efforts pour ne pas remarquer des similitudes entre le monde post-moderne et cette très vieille histoire de l’Ancien Testament à propos de la Tour de Babel (Genèse 11:1-9). Comme ces anciens bâtisseurs, nous avons essayé depuis plusieurs siècles d’élever un édifice purement humain dans les nations occidentales, sans aucune référence – pas besoin, pensons-nous – pour Dieu.

Cela ne pouvait pas se faire, bien sûr, même si cela a semblé temporairement être possible. (Vérité d’évangile de la musique country : « n’est-il pas amusant comme tomber ressemble à voler/ pour un bref instant. ») Dieu est la fondation absolue et la vérité absolue sur toute chose, y compris la nature humaine. Comme le savaient les Pères Fondateurs américains, si la dignité humaine ne vient pas du Créateur, d’où viendrait-elle ? Ignorer cette vérité, comme tout autre déni de réalité, ne peut pas aider, mais se termine tôt ou tard en désastre.

Comment savons-nous quand l’effondrement s’est produit ? Dans la Bible, non seulement la tour tombe en ruine mais les bâtisseurs plongent dans un conflit profond. Leurs discours deviennent confus, si bien qu’ils ne peuvent plus se comprendre les uns les autres. « Game of Thrones » n’est que la moitié de l’histoire – et par bien des côtés, pas la pire.

La Bible n’est pas simplement en train de dire que dans un temps fort lointain, des gens ont pris une mauvaise orientation et qu’après cela ils se sont battus pour des divergences. Ils en étaient capables depuis Caïn et Abel. Le récit de la Bible explore plus profond : l’aptitude humaine pour un discours mutuellement intelligible, la chose qui nous distingue de tous les autres êtres car elle rend possible que nous arrivions à connaître la vérité.

Une fois que les bâtisseurs de la tour n’ont plus été unis par leur poursuite d’une illusion, un bon nombre d’entre eux a probablement abandonné l’idée même qu’il puisse y avoir une chose telle que la vérité. Cela semble familier ? Abandonner l’idée de vérité ne met pas fin au conflit, comme l’ont rêvé quelques innocents du monde post-vérité. N’ayant pas de bases communes solides, les gens grandissent de façon plus conflictuelle, même vis-à-vis d’eux-mêmes – même quand ils dissertent frénétiquement sur l’ouverture et la tolérance.

Le distingué bio-éthicien et philosophe juif Leon Kass note dans son grand commentaire de la Genèse, « Le commencement de la Sagesse » que lorsque Dieu contrecarre l’arrogance humaine, cela semble une punition – et ça l’est dans un sens. Mais c’est une punition du genre qu’un bon parent inflige à un enfant pour lui donner une leçon. La punition est une sorte de remède.

Découvrir que vous poursuiviez précédemment une vérité partielle et limitée et une idée fausse de l’unité, dit Kass :

provoque une recherche active des vérités et des normes au-delà de nos réalisations propres. L’opposition est la clef de la découverte de la distinction entre l’erreur et la vérité, l’apparence et la réalité, les usages et la nature – entre ce qui semble être et ce qui est vraiment. Contester une « vérité humaine » provoque la quête d’une vérité au-delà des réalisations humaines... Les satisfaits de soi n’ont pas d’aspirations ni de désirs, les satisfaits de soi sont fermés à la grandeur.

Parmi toutes les ironies ici : ce que les gens regardent comme leur ascension vers les hauteurs nous prépare souvent aux abîmes. Et ce qui semble nous abattre peut être la chose même qui nous relèvera : de hautes aspirations et désirs deviennent à nouveau au moins possibles, même si pas forcément inéluctables.

Un des symptômes de la crise actuelle est que nous sommes ultra convaincus que le « dialogue » – au mieux, une argumentation rationnelle avec les gens avec qui nous ne sommes pas d’accord – conduira, si pas à un accord, au moins à la compréhension des raisons de nos divergences.

Un vrai dialogue présuppose que nous nous considérions mutuellement avec respect et tolérance, pour ne rien dire d’un discours rationnel, comme point de départ ordinaire. Comme nous ne le savons que trop bien ces jours-ci, cela n’existe tout simplement pas. C’est tellement le cas que, assez souvent, des gens ont utilisé des mots comme respect et tolérance – et même dialogue – dans des sens opposés à leur véritable signification, précisément pour éviter les autres opinions et exercer le pouvoir.

Le week-end passé, nous avons célébré la fête du premier apologiste chrétien, saint Justin, martyr, un excellent philosophe néo-platonicien qui s’est converti au christianisme, croyant que c’était la « vraie » philosophie. Il a été appelé « apologiste » parce que un des sens de ce terme est une personne qui explique, et donc défend, quelque chose qui est compris de travers.

Justin a écrit des « dialogues » mais il a également écrit des lettres au plus humain, philosophe et pieux des empereurs romains, Antonin le Pieux, et à son fils adoptif, Marc-Aurèle. Ils étaient très proches de ce que Platon recherchait quand il espérait des rois-philosophes.

Marc-Aurèle, célèbre philosophe stoïcien en plus d’être empereur est renommé pour avoir écrit ce rappel : « dis-toi tôt le matin : je rencontrerai aujourd’hui des gens inquisiteurs, ingrats, violents, traîtres, envieux, peu charitables. Toutes ces choses leur sont arrivées par méconnaissance du bien et du mal. » Il ressentait de la sympathie pour des créatures aussi égarées et essayait de légiférer de façon à maintenir la paix et promouvoir les vertus.

Pourtant, il en est résulté le martyre pour Justin.

Le martyre est arrivé quand Jésus a dit la vérité, là aussi. Nous devrions prendre fort à cœur son avertissement, « s’ils m’ont haï, ils vous haïront. » C’est un étrange paradoxe : une foi prêchant l’amour de Dieu pour le monde face à la mort – et au-delà – reçoit en retour de ce monde tant de haine, et même maintenant des accusations comme quoi cet amour serait « de la haine ».

Cependant nous ne devrions pas être abattus à propos de l’état actuel de notre époque post-moderne et post-vérité. Le fait même qu’il y ait tant de confusion de langage – à propos du dialogue, du respect, de la tolérance et bien plus dans le monde et même dans l’Eglise, peut être le prélude à un remède inattendu.

Nous ne pouvons pas savoir à l’avance ce que sera ce remède. C’est l’initiative de Dieu. Il nous a montré des exemples dans Saint Benoît, François d’Assise, Dominique, les premiers jésuites, tous ayant été confrontés à des crises à leur époque.

Alors, pendant ce temps, nous pouvons être de bonne humeur et nous devrions prendre conscience de toute l’importance de chaque effort fait par chacun d’entre nous, en privé ou en public, pour reconstituer un discours vrai, même dans l’Ouest Sauvage de l’internet, même dans le désert alcalin des médias sociaux, pour quiconque a des oreilles pour entendre.

Robert Royal est rédacteur en chef de The Catholic Thing et président de l’ Institut Foi & Raison de Washington.

Illustration : « La Tour de Babel » par Pierre Brueghel l’Ancien, vers 1563 [Musée Boijmans Van Beuningen, Rotterdam, Pays-Bas]

Source : https://www.thecatholicthing.org/2019/06/03/our-tower-of-babel/

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