Notes hautes – et basses

par Michael Pakaluk, traduit par Isabelle

mardi 24 mars 2020

Luciano Pavarotti - Stade Vélodrome de Marseille (15/06/02)
CC by-sa : Pirlouiiiit

Un spot publicitaire réputé de l’American Express de 1986 mettant en scène Luciano Pavarotti, commence en montrant le grand ténor italien drapé dans un drapeau américain, et recevant une forte accolade du président Jimmy Carter. C’est suivi d’un plan rapproché du chanteur. « Que suis-je ? » demande-t-il, suis-je un homme à succès, ou suis-je célèbre ? Cela, je ne le sais pas. Cela m’est égal. Je sais que les gens me reconnaissent dans la rue – c’est très bien. »

Les mots : PAVAROTTI SUR PAVAROTTI apparaissent alors à l’écran – rendant mensongère l’idée qu’il ne sait pas qu’il est célèbre. Mais nous voyons ce que cela contient d’humour, et le spot publicitaire revient au gros plan de l’artiste : « Mais j‘ai trois filles et une épouse. Et quand je suis à la maison, je sais exactement ce que je suis : Rien du tout. » Il dit cela en souriant, et, formant un rond avec son pouce et son index, il conclut : « Exactement zéro, mais je suis heureux ».

Le spot se termine avec l’image de la carte de l’American Express avec le nom de Luciano Pavarotti dessus, et une voix off d’un commentateur américain : « Même les rien du tout célèbres ont une carte American express ».

Cela paraît trop beau pour être vrai. Cet artiste d’un talent immense, applaudi dans les plus grandes capitales du monde, pourrait-il être demeuré bien équilibré, au point de se juger en fonction de sa situation à la maison entre sa femme et ses enfants ? C’est la loi que Notre Seigneur nous avait recommandée, « Quiconque reçoit un tel enfant en mon nom, me reçoit », (Mt IX 37)

Dans le film documentaire de Ron Howard sur la vie de Pavarotti - du moins dans la première moitié – nous pouvons croire que c’est vrai. Cela donne une image vivante de la bonté d’une famille italienne ordinaire juste après la deuxième guerre mondiale.

On nous dit que Pavarotti était par hasard le premier enfant mâle à naître depuis de nombreuses années dans le grand immeuble où ses parents vivaient. En conséquence, le petit gars était entouré de filles et de femmes qui étaient enchantées de lui, et voulaient le gâter. Il chantait dans la chorale paroissiale avec son frère et son père, lui-même ténor de talent (« sa voix était même plus belle que la mienne » déclare Pavarotti).

Après qu’il soit tombé amoureux et se soit marié avec sa jeune épouse Adua, les enfants sont arrivés très vite, trois filles en quatre ans. Nous voyons de nombreuses images d’un jeune homme solide et noble d’aspect, qui joue avec ses filles, tandis que sa femme, effacée, regarde. Pavarotti, étoile montante, a porté dans sa vie professionnelle humour, chaleur, capacité d’amitié, et simple piété comme le montrent toutes ses relations à Modène. Pavarotti ainsi que tout le monde, considérait sa voix comme un don de Dieu. Il y avait une unité de vie entre le développement de ce don et son catholicisme. (Un commentateur lui demande pourquoi, comme d’autres artistes italiens, il a la superstition de transporter toujours dans sa poche un clou en fer quand il se produit. « Oui, je suis catholique. Mais je suis aussi un peu superstitieux, juste au cas où », répond-il en souriant et en faisant un clin d’œil.)

Mais dans la seconde moitié du film, quelque chose se détraque. Est-ce que c’est dû à l’erreur, peut-être voulue, qu’il a commise en prenant lors de sa tournée comme assistante personnelle une belle jeune soprano qu’il avait rencontrée quand il donnait un cours de maîtrise à Juilliard ? La vie d’un musicien en tournée pose assez de défis sans qu’on ait besoin d’en créer d’autres délibérément. Elle dit qu’elle n’avait pas prévu que leur relation deviendrait romantique. Pouvait-il vraiment être assez déraisonnable pour penser la même chose ? Finalement, elle le quitte. Le film nous laisse la possibilité de déduire qu’il y a eu d’autres « assistantes » du même genre.

Sa carrière semble perdre de son sérieux. À un certain moment, on nous dit en passant que Pavarotti est séparé de sa femme et de ses enfants. Le film ne fait pas mention du fait qu’ il a eu la réputation de se décommander de représentations d’opéra. Il commence à se jeter dans des concerts de charité de valeur musicale douteuse, avec des stars du rock, telles que Bono et Sting, envoyant de gros chèques à Sarajevo, déchiré par la guerre, et à d’autres causes du même genre. « J’ai vu la guerre quand j’étais enfant, et je veux aider les enfants », dit-il.

Cependant, Pavarotti a bien prospéré, non pas parce que les gens envoyaient de gros chèques à Modène, mais grâce à l’amour de sa famille et à leur foi solide. Nous soupçonnons que cette tornade de charité est l’expression chez lui d’une certaine crise de conscience.

Quelques années avant sa mort, il est tombé amoureux d’une autre assistante, Nicoletta Montovani, de trente ans plus jeune que lui. Il déclare que cette fois « c’est pour de bon » - ou bien y est-il obligé car elle se retrouve enceinte ? Les paparazzi les prennent en photo. Les concitoyens de Pavarotti, à ce qu’on nous dit, sont scandalisés et le rejettent. (Interview avec une femme dans la rue : « On ne peut pas faire confiance aux hommes de nos jours ! »)

Sa femme est humiliée. Pavarotti « épouse » Montovani au cours d’une cérémonie laïque qui a lieu sur la scène d’un opéra. Puis se produisent une série de désastres : Elle manque de mourir d’une étrange maladie neurologique. La grossesse s’avère être gémellaire, mais l’un des deux jumeaux est mort-né. On diagnostique bientôt à Pavarotti un cancer du pancréas, et il meurt encore relativement jeune. (Les « deux ténors » Domingo et Carreras sont toujours avec nous).

L’homme dont les pieds paraissaient si bien ancrés dans le sol semble s’être perdu à la fin et être devenu un « zéro » dans un sens différent.

Oui, presque à la fin, le documentaire contient la scène incontournable d’un Pavarotti triste, se maquillant en clown avant de chanter Vesti la giubba. Mais cela ne nous montre pas de façon frappante, comme cela le devrait, la vie de celui-ci comme un désastre tragique. Cela permet à Bono d’être un interprète crédible de l’artiste comme de quelqu’un qui s’est généreusement dévoué aux œuvres de charité, et a trouvé l’attachement d’un nouvel amour. Les engagements rompus, et la famille abandonnée ne sont nulle part en vue.

La vie de Pavarotti a recouvert une période de remarquable prospérité montante, alors que l’Europe et l’Amérique chrétiennes ont largement échoué à comprendre, dans la génération suivante, l’amour et la foi d’humbles maisonnées chrétiennes. Si nous regardons avec soin, nous pouvons voir dans la tragédie de Pavarotti nos mêmes défauts poussés à l’extrême.


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