Traduit par Bernadette Cosyn

Non planifiée, une bouffée d’air frais

par Anhony Esolen

dimanche 25 novembre 2018

Il y a bien longtemps, j’ai écrit, dans un article intitulé « Le charmant dragon du choix », que les meilleures choses dans nos vies n’arrivent pas comme le résultat de nos choix ou de notre organisation. Vous ne pouvez pas tracer un plan pour la manufacture de la joie. Plus vous essayez, plus vous vous rendez insensible à la possibilité d’être joyeux. L’Esprit souffle où il veut.

J’enseigne à Thomas More College, où il y a beaucoup de joie, et peut-être plus de ce que j’ai appelé le cousin campagnard de la joie, le rire. Ce n’est pas planifié. C’est l’effervescence naturelle des jeunes qui s’apprécient parce qu’ils se connaissent réellement l’un l’autre, tous.

Nous sommes trop petits pour la solitude. Ils s’apprécient, et tombent parfois amoureux parce qu’ils n’ont pas été confiés, dans des menottes libertariennes, aux vices de notre temps. Car il n’y a pas de péché sans des victimes qui en souffrent, comme le montre l’effondrement de la vie familiale et de la vie communautaire à notre époque.

Hier, alors que je me rendais en classe, deux de mes étudiants, respectivement alto et basse, chantaient en chœur par la fenêtre « White Christmas » (Noël blanc), saluant l’arrivée de la première neige. Ils interrompaient parfois leur harmonie dans un éclat de rire. Lors du repas, je me suis assis près d’un élève et d’un collègue, l’aîné mettant le jeune en pièces à une partie d’échecs. Chaque jour, je vois des choses que je n’avais jamais vues auparavant. Ce sont des choses ordinaires, dans l’ordre des choses, et non le résultat d’une commission.

Il y a également chez eux un entrain intellectuel et artistique. L’un d’eux, peut-être le plus silencieux de tous, a passé quinze minutes à m’interroger sur les vers libres, les vers non rimés, pourquoi l’accent tonique est la principale caractéristique de la versification anglaise, s’il en était de même dans les autres langues et où pouvait-il en apprendre davantage sur le sujet. Je lui ai donné un livre à lire.

Un autre est passé pour parler des interconnexions entre « The Man Who Was Thursday » de Chesterton, le Livre de Job et le premier chapitre de la Genèse. Ce n’est pas un canular. Je suis descendu à la cafétaria, deux garçons disputaient un match de ping-pong endiablé, d’autres jeunes parlaient de vieilles comédies télévisées et d’autres encore discutaient joyeusement de quelque point délicat de philosophie.

Il y a deux choses que nous devons effectivement planifier, et il me semble que les autres universités sont circonspectes quand elles devraient être libres et libres ou indifférents quand elles devraient raisonner.

Notre programme scolaire laisse peu de place à la chance ou au choix. Cela pour dire que nous avons un programme, parce que nous avons une idée claire de ce qu’une personne éduquée dans les lettres et sciences humaines devrait savoir. Nous ne pensons pas que vous acquérez un cerveau d’une salade, un cours chez les tailleurs victoriens ici, un cours sur les ouragans de la Nouvelle Orléans là, un cours d’espagnol élémentaire afin de pouvoir commander une tequila à Tijuana et un cours sur « genre et génocide » pour vous en donner envie.

Si le programme n’est pas pour vous, alors que Dieu vous bénisse et vous donne la grâce de grandir en sagesse et compréhension où que vous alliez, même in partibus infidelium, ou sub more saevorum.

Pourtant il y a une réelle liberté dans notre programme, justement parce qu’il n’y a aucune urgence de choix ; le dragon ne nous lance pas un regard noir depuis sa caverne. Nous ne sommes pas ses esclaves. Nous ne traçons pas la carte de l’avenir d’un jeune, façonnant chaque minute scolaire selon un plan pour le métier futur, si bien que si vous souhaitez devenir un avocat et que vous n’avez pas choisi la classe prépa-législatif avant la fin de votre deuxième année, c’est fichu, définitivement fichu.

Nous ne connaissons pas le nivellement par le bas, quand les étudiants choisissent désespérément des cours idiots ou sans intérêt, afin de pouvoir améliorer leurs notes ; ce qui est comparable à payer sept ou huit mille dollars pour de la barbe à papa.

Dans d’autres établissements, l’apparence de la liberté dissimule l’économie impitoyable de la révolution sexuelle. Soyez licencieux ou restez isolé. Les étudiants qui y vont peuvent choisir dans une large variété de façons de commettre les mêmes vieux péchés, un monde sans fin. Vous pouvez teinter la boue de toutes les nuances de l’arc-en-ciel, cela reste de la boue. Tout au contraire, nous comprenons que la loi morale libère, tout comme pour construire une maison des poutres et des étais sont de meilleur usage qu’un tas de terre couvert d’une bâche.

Oh, les étudiants à Thomas More se préoccupent de leurs notes – un peu – et ils souffrent de revers de fortune ; mais le sens général est que nous avons tous un don que nous n’avons pas mérité ; comme le vieux pommier dans le pré à côté de la chapelle, presque creux et plein de nœuds, mais déployant toujours sa miraculeuse floraison en avril et portant du fruit également, et qui sait combien de pommiers dans les bois alentours doivent leur existence à son obstination et à l’appétit fortuit d’un oiseau ou d’un écureuil ?

Même ma présence à Thomas More n’était pas programmée. Aucune des bonnes choses que j’ai faites ou dont j’ai profité dans la vie n’a été le résultat de ma prescience et de ma détermination. J’avais prévu de vieillir à Providence College, mais Dieu voyait les choses autrement, de même que les administrateurs là-bas, ce qui s’est terminé en bénédiction pour moi, contrairement à leur désir.

Ainsi, pour la première fois de ma carrière, qui commence à se faire longue, je rentre heureux à la maison chaque jour, sachant que j’ai fait quelques bonnes choses pour des jeunes qui les apprécient.

Nous commençons la classe par une prière et peut-être que cela résume ce que j’essaie de dire, sans grand succès je le crains. Cette prière, c’est une partie des projets de notre établissement. Mais quand nous prions, nous mettons de côté tous nos projets, n’est-ce pas ? Pour un court moment, nous cessons de nous préoccuper de ce que les autres pensent de nous. Nous sommes, pour un court moment, vulnérables à la grâce. Et l’air frais surgit.

— -

Anthony Esolen est conférencier, traducteur et écrivain.

Illustration : la prière avant les cours

Source : https://www.thecatholicthing.org/2018/11/24/unplanned-the-fresh-air-comes/

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication