FC 1235 – 11 août 1970

Newman est-il un fossile ?

par le R.P. Louis Bouyer

jeudi 22 décembre 2011

C’est ce qu’on pourrait être tenté de croire, à bien des indices en France en tous cas. Comme elle est loin l’époque où le délicieux Newman de Bremond (délicieux quoique bien peu exact) enthousiasmait le jeune clergé français et captait les plus réfléchis des laïcs ! Aujourd’hui, l’édition en français des œuvres principales de Newman que Mgr Nédoncelle a lancée depuis des années et poursuivie avec une persévérance méritoire, n’est pas encore, malgré ses qualités parvenue à trouver des lecteurs. Les livres publiés sur lui, sur sa pensée, depuis la dernière guerre (j’en sais quelque chose !), même l’admirable volume du P. J.-H. Walgrave, o.p., sont des « fours ».

Les raisons d’une éclipse

Il suffit d’évoquer ce nom, auprès d’un éditeur, surtout catholique ou supposé tel, pour s’entendre dire : « Tout mais pas ça ! » Vous pensez ! Un anglican venu à découvrir dans l’Eglise catholique l’unique Eglise voulue par le Christ : quoi de plus intempestif pour ces catholiques qui croient avoir embrassé l’œcuménisme parce qu’ils se sont laissés tomber dans le plus plat des indifférentismes ! Mais, surtout, un chrétien qui décapait sans pitié tout ce qu’il appelait « les mots irréels », autrement dit ce qu’on nomme aujourd’hui des slogans, comment pourrait-il faire l’affaire de nos chrétiens de choc ? « Intégriste » pour les « progressistes », « progressiste » pour les « intégristes », son compte est bon !

Dans le catholicisme « à la page », aussi bien que dans le catholicisme le plus farouchement réactionnaire, il ne fait pas bon d’essayer à la fois de penser courageusement et de croire fidèlement. D’un bord à l’autre, on est bien d’accord, dans le désaccord même, pour estimer qu’on peut faire l’un ou l’autre. Mais vouloir faire les deux, c’est transgresser la règle du jeu : pas question d’admettre de tels importuns à troubler le bon ordre des idées reçues, qu’on les enfile, comme des perles, de droite à gauche, ou de gauche à droite !

Un Congrès récent

Et pourtant, ce nom, cette œuvre sont de ceux que le Pape Paul VI cite avec le plus d’insistance (mais justement ! vous dira-t-on dans les milieux soit « évolués », soit immuables…). Un Congrès newmanien s’est tenu récemment à Luxembourg, qui réunissait catholiques et non-catholiques… Dernier écho du passé, ou premier bruit avant-coureur d’un futur insoupçonné ? Ce qui est curieux, en tous cas, c’est que Newman, apparemment, dans le monde anglo-saxon, n’a jamais tellement intéressé les anglicans, les protestants, et jusqu’aux incroyants qui se posent des problèmes. Singulier indice, une vieille, mais très ouverte, Université américaine, d’origine ultra-protestante, passée naguère à la « sécularisation », vient d’inviter un spécialiste français et catholique de Newman à y parler… de Newman précisément !

Certes, nulle Université française n’eût jamais songé à lui faire une telle offre, et si une de nos Universités catholiques (pour le peu de temps qu’il en existe encore) se résignait à ce qu’un de ses maîtres y choisit pareil sujet (le regretté Louis Cognet en fit récemment l’amère expérience, qui nous a valu cependant un de ses plus beaux livres, quoique le moins lu de tous), on peut être sûr que les auditeurs n’y seraient pas nombreux… et que les « clercs » y brilleraient par leur absence !

Chercher humblement la lumière

Pourtant, quand on aura fini, sous prétexte de renouveau, de tailler à tort et à travers dans la tradition et qu’il faudra se mettre à recoudre si l’on ne veut pas que le christianisme catholique s’en aille en lambeaux, c’est bien à un exemple comme celui de Newman qu’il faudra recourir.

Ce n’est pas à dire qu’il fournira les réponses toutes faites aux questions qui se posent. C’est, tout au contraire, qu’il enseigne, par son exemple, que les réponses ne peuvent être obtenues, à chaque époque, avant qu’on ait d’abord accepté de voir les questions qui s’y posent d’elles-mêmes, mais qui ne s’imposent qu’à ceux qui consentent à ouvrir les yeux sur le réel, en écartant l’écran des idées toutes faites.

Et puis, quand ce préliminaire indispensable a été observé, c’est alors qu’il ne suffit pas de formuler, même brillamment, les questions pour les résoudre, mais qu’il faut entreprendre le travail de recherche, dans les sources de la vérité révélée, avec toutes les exigences d’une raison rigoureuse éclairée par la foi vive. Ce labeur de « la recherche de la vérité » pour reprendre le titre du livre de Cognet, appliquant à Newman la formule de Malebranche qui lui convient si bien, quand donc consentirons-nous à ses exigences ? On nous parle de suivre sa conscience en toute chose et, certes, rien de plus newmanien… Mais à condition d’ajouter aussitôt, comme Newman lui-même, que la première impulsion de la conscience droite, c’est de chercher la lumière, humblement, patiemment, réalistement, dans cet esprit de foi, d’ascèse, de prière, sans lequel la charité chrétienne, l’amour de Dieu et des hommes, n’est plus qu’un vain mot, le plus irréel de tous les mots.

Louis BOUYER

Message de Paul VI à l’occasion du Congrès newmanien de Luxembourg :

« Nul doute, en particulier, que l’on ait grand profit, aujourd’hui, en cette heure de remise en question systématique, à se pénétrer des vues profondes de l’ « Essay on the Development of the Christian Doctrine » (cf. par exemple, Jean Guitton : La Philosophie de Newman, Paris, Boivin, 1933) sur le développement organique de la doctrine de l’Eglise, lié à la croissance de son Corps vivant à travers les vicissitudes d’une histoire bimillénaire, où des vérités d’abord informulées et des convictions latentes se donnent peu à peu, sous la poussée de l’Esprit, une expression définitive. Qui ne voit aussi la valeur des analyses de la « Grammar of Assent » pour l’homme moderne qui, sous l’influence de nouveaux courants philosophiques, peine à trouver le chemin de sa véritable certitude, c’est-à-dire que ne soit pas liée à une sincérité éphémère et changeante, mais s’enracine dans une conviction raisonnée qui peut bien s’appuyer sur l’expérience intérieure, mais repose d’abord sur une révélation subjective ?

Telle est la féconde actualité de Newman, au lendemain d’un Concile qui a précisé la permanente identité de l’Eglise à travers le flux du temps, tout en exprimant d’une manière neuve le mystère de sa vie profonde et la réponse qu’elle apporte aux requêtes de l’homme moderne. »

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