Naine blanche

Francis X. Maier, traduit par Bernadette Cosyn

mercredi 23 septembre 2020

« Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer » par Gustave Doré, 1861
[Musée de Brou, Bourg-en-Bresse]

J’ai énormément pensé à l’Enfer dernièrement, non parce que je désirais le faire, mais parce que nous sommes devenus désespérément forts à nous entourer d’ersatz opérationnels ici et maintenant. Consultez les informations.

Comme pour l’Enfer de la foi chrétienne, quiconque doute de son existence devrait essayer ce simple test. Éteignez la lumière par une nuit sans lune et écoutez, seul, la magnifique lecture de l’Enfer de Dante par William Heathcote.

C’est un peu trop frappant pour le confort. Dans la lumière d’un chaud matin de septembre, des démons parcheminés dans une fosse de tourments descendants, peu importe l’ingéniosité de la description, peuvent sembler ridicules. Après tout, nous vivons à l’ère de la science, avec sa confiance et son dédain bien nourris pour la superstition. Le « réel » nous a-t-on enseigné, est ce que nous pouvons mesurer et prouver – cela en dépit de l’hypothèse bien commodément aveugle que la réalité se limite à ce que perçoivent nos sens et à la sorte de données matérielles qu’ils sont capables de collecter.

Mais dans l’obscurité, avec les yeux tournés vers le paysage intérieur de l’âme, le terrain de la vraie réalité – les choses qui ont vraiment de l’importance dans le cours de nos jours, les choix et les conséquences qui nous façonnent – peut être très clair. Comme Dante l’a écrit :

À mi-parcours du voyage de la vie
Je me trouvais dans une contrée sauvage et obscure
Car je m’étais écarté du droit et du vrai.

Dante suit son guide, le poète Virgile, dans un Enfer extraordinairement convaincant et perversement juste, mis à part le bruit du monde moderne. Dans une nation maintenant ivre de haine et de ressentiment, il est utile pour le lecteur de se plonger un moment dans le Chant Huit de la Divine Comédie, où la rivière Styx, un fleuve sans fin d’excréments et de fange, retient les damnés en raison de leur colère. Les furieux cinglent la surface, se mordant et se déchirant les uns les autres, les maussades se noyant, avalant leur propre fange.

L’idée de l’au-delà comme étant un « endroit » est profondément ancré dans l’imagination humaine. C’est très compréhensible : nous vivons dans un monde physique avec une géographie qui se cartographie. Nos corps nous enseignent le plaisir et la souffrance. Donc nous avons tendance à nous représenter l’Enfer comme un lac de feu ; ou comme un Las Vegas extrêmement miteux où les boissons sont misérables, les danseurs affreux et où personne ne gagne ; ou comme le dernier et plus bas cercle de l’Enfer de Dante – un gouffre de glace atrocement froid.

Les œuvres fictionnelles de C.S. Lewis – tout spécialement « Le grand divorce entre le ciel et la terre » (NDT : paru également en français sous le titre « L’autobus du Paradis ») et « Tactique du diable » mais également « Cette hideuse puissance » - capte quelque chose de ce que pourrait être l’Enfer. Dans un épisode de « La quatrième dimension », un joueur à la petite semaine, endetté jusqu’au cou mais accro à l’adrénaline du risque, meurt et se réveille dans un fabuleux casino. Il est rempli de belles femmes, inclut tout le confort et toutes les commodités. Mais le joueur ne peut jamais quitter le casino et, pis encore, il ne peut jamais perdre. Dans « Les cloches de l’enfer », un des épisodes de « Night Gallery », un rockeur cynique et fêtard meurt et glisse vers la damnation. La massive porte coupe-feu de l’Enfer s’ouvre sur un salon cossu avec un confortable sofa – et un couple âgé avide de lui montrer les photos de ses vacances à Hawaï. Pour l’éternité.

Toutes ces images peuvent être tour à tour invraisemblables, effrayantes ou amusantes. Toutes contiennent une parcelle de vérité. Mais elles ratent le cœur de ce que sera finalement l’Enfer, quelle que soit la forme qu’il prendra, et la raison pour laquelle ses souffrances seront si atroces.

L’Enfer sera l’absence totale d’amour : une coupure radicale de l’âme d’avec le Dieu qui est l’Amour même, la source de notre identité et de notre signification. Dante a tiré l’’inspiration de la structure de la « Divine Comédie » d’Augustin, qui décrit notre « poids » comme étant notre amour. L’amour vrai, désintéressé, est un feu sacrificiel, généreux, sans cesse en expansion, un embrasement qui élève l’âme vers Dieu. C’est pourquoi l’étage le plus bas dans l’Enfer de Dante n’est pas une fournaise mais un lac de glace gardé éternellement gelé par le péché d’orgueil – le battement glacé, obstiné, sans repentance, des grandes ailes de Satan.

Pourtant une question se pose : pourquoi, pour nous, pauvres humains dont la durée de vie est une goutte dans l’océan de l’éternité, la séparation de l’Enfer serait-elle permanente ? Pour des êtres limités, la perspective d’une punition éternelle, quoi que cela puisse signifier, semble horriblement injuste. Mais elle est tout-à-fait juste. Dieu n’inflige pas l’Enfer. Ce sont les damnés qui le choisissent librement.

Les damnés, par leurs actions et leurs choix, deviennent des créatures incapable d’agir autrement ; des créatures qui ne peuvent pas supporter le Ciel, n’en veulent pas et ne pourraient jamais y entrer. Si nous sommes libres – et notre liberté est au centre de notre dignité spécifique ; elle nous met à part des autres créatures – Dieu ne peut pas nous forcer à être ce que nous avons librement choisi de ne pas être. La miséricorde de Dieu est infinie. Mais elle requiert du pécheur la franchise, l’humilité et la repentance. Ce que ne fournira pas le pécheur obstiné. Dans ce cas, la « miséricorde » ne serait qu’un alibi pour l’injustice.

C.S. Lewis a un jour écrit que, alors que le Ciel est « un goût acquis », un goût acquis au fil du temps par un certain parcours de vie, il est cependant créé pour les humains. L’Enfer n’a jamais été prévu pour l’âme humaine. Et quiconque entre en Enfer cesse d’être pleinement humain. Il est une braise de vestiges humains brûlé par la colère, la frustration, la solitude et un narcissisme dévorant ; tout comme une naine blanche cesse d’être la plénitude d’une étoile pour être sa coquille s’auto-consumant qui s’effondre, le souvenir ratatiné d’une étoile, mais avec une masse écrasante et une terrible gravité telle que rien n’échappe à son appétit, pas même la plus faible lueur.

Dante a achevé sa « Divine Comédie » avec quelques-unes des plus belles et plus puissantes lignes de la littérature occidentale, décrivant Dieu comme « l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles ». Je pense que la leçon à tirer est simplement celle-ci. Quels que soient la fureur et les bouleversements de notre époque, c’est qui nous aimons, ce que nous aimons et combien nous aimons qui déterminent notre destination. Nous devons donc choisir. Et les sages choisissent bien.


Voir en ligne : The Catholic Thing

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.