Michel Serres gnostique

par Gérard Leclerc

lundi 24 décembre 2012

À quelques heures de la célébration de la nativité, on aimerait se livrer à la pure contemplation de l’extraordinaire mystère de l’Incarnation, en délaissant pour quelques jours le cours de nos soucis et plus encore de nos polémiques. Hélas ! Il se trouve que c’est ce mystère même qui se trouve en quelque sorte pris en otage, pour mieux brouiller les données de l’amour humain et de la filiation biologique. J’aurais hésité à aborder cette absurde interprétation de la naissance de Jésus, qui est en général avancée sous un mode ironique par des gens éloignés de la foi, si un philosophe estimable comme Michel Serres n’était intervenu pour la reprendre à son compte. Je le cite : « On lit dans l’Évangile de saint Luc que le père de Jésus n’est pas le père– puisqu’il est le père adoptif, il n’est pas le père naturel –, le fils n’est pas le fils – il n’est pas le fils naturel. Quant à la mère, forcément, on ne peut pas faire qu’elle ne soit pas la mère naturelle, mais on y ajoute quelque chose qui est décisif, c’est qu’elle est vierge. Par conséquent, la Sainte Famille est une famille qui rompt complètement avec toutes les généalogies antiques, en ce qu’elle est fondée sur l’adoption, c’est-à-dire sur le choix par amour. »

Michel Serres ajoute que ce modèle est extraordinairement moderne. J’aurais envie de lui répondre : peut-être, mais dans la mesure où il est extraordinairement archaïque. L’archaïque ne cesse de renaître sous les habits de la modernité et singulièrement avec la résurgence de cette vieille hérésie anté-chrétienne et chrétienne qui s’appelle le gnosticisme. Le gnosticisme avec sa phobie de la chair et des relations charnelles qui voudrait précisément détacher l’apparition du nouveau né de cette incarnation. Il est extraordinaire que Michel Serres n’ait pas réfléchi à l’affirmation centrale de saint Jean : Et Verbum caro factum est. Et le Verbe s’est fait chair. L’immense penseur qu’était Michel Henry lui a donné une interprétation phénoménologique, qu’il serait urgent de reprendre. Michel Serres concède tout de même que Marie est la mère naturelle de Jésus mais dans sa propre logique gnostique, il conviendrait sans doute que les choses se soient passées en dehors du ventre de la mère. Pardon mais si l’on va jusqu’au bout de l’exclusion de la chair, c’est l’utérus artificiel qui se profile. Ainsi tout lien naturel est rompu. Mais telle n’est pas la foi de l’Église, qui, vénérant l’Incarnation, laisse monter vers le ciel, la prière qui ne s’éteindra jamais : Et benedictus fructus ventri Jesus. Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.

Chronique lue sur Radio Notre-Dame le 24 décembre 2012.


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Messages

  • Et l’expression "choix par amour" laisse pour le moins rêveur... Je crains qu’il n’y ait malentendu, ou confusion énorme dans l’esprit du monsieur estimable dont vous parlez.
    L’Eglise parle d’amour, non de "choix par amour". Elle dit "aime ton prochain".
    Aussi l’amour ne choisit pas.
    Le choix c’est déjà l’exclusion, aïe aïe aïe ! Mais il est vrai que cette notion est - je trouve du moins - comme l’égoïsme d’ailleurs, "extraordinairement moderne"...

  • Michel Serres :

    « Cette question du mariage gay m’intéresse en raison de la réponse qu’y apporte la hiérarchie ecclésiale. Depuis le 1er siècle après Jésus-Christ, le modèle familial, c’est celui de l’église, c’est la Sainte Famille.
    > >
    > > Mais examinons la Sainte Famille. Dans la Sainte Famille, le père n’est pas le père : Joseph n’est pas le père de Jésus. Le fils n’est pas le fils : Jésus est le fils de Dieu, pas de Joseph. Joseph, lui, n’a jamais fait l’amour avec sa femme. Quant à la mère, elle est bien la mère mais elle est vierge.Le résumé est marrant et pas tout faux, sauf que c’est pour les chrétiens un "mystère" à méditer spirituellement sur le thème déjà très ancien : comment Dieu peut-il descendre parmi les hommes ? Comment peut-il s’insérer dans la trame des générations ? La réponse consignée dans les évangiles marque son caractère exceptionnel : sur la base de la parenté naturelle

    Ce résumé est marrant et pas tout faux, sauf que, pour les chrétiens, c’est un "mystère" à méditer spirituellement sur le thème déjà très ancien de : "comment Dieu peut-il descendre parmi les hommes ? Comment peut-il s’insérer dans la trame des générations ?" La réponse consignée dans les évangiles marque son caractère absolument exceptionnel : sur la base de la parenté naturelle - enfant d’un homme et d’une femme, modèle éprouvé - naît "par exception" le fils du Très-haut. On est loin d’une "structure anthropologique" applicable à tous... Mais voyons la suite.

    La Sainte Famille, c’est ce que Levi-Strauss appellerait la structure élémentaire de la parenté. Une structure qui rompt complètement avec la généalogie antique, basée jusque-là sur la filiation : on est juif par la mère. Il y a trois types de filiation : la filiation naturelle, la reconnaissance de paternité et l’adoption. Dans la Sainte Famille, on fait l’impasse tout à la fois sur la filiation naturelle et sur la reconnaissance pour ne garder que l’adoption.

    Tout ça est simpliste : les Juifs connaissaient et pratiquaient les trois types de filiation, qui d’ailleurs s’emboîtent parfaitement : en effet, la filiation naturelle n’est jamais complètement avérée (sauf inquisition technologique récente d’analyse d’ADN) et implique toujours un acte de confiance fondamental encore inscrit jusqu’ici dans le contrat de mariage : la présomption de paternité, et suppose de la part du père et de la mère différemment, ce mouvement du coeur et de la volonté qu’est l’adoption.

    > >

    > > L’église donc, depuis l’Evangile selon Saint-Luc, pose comme modèle de la famille une structure élémentaire fondée sur l’adoption : il ne s’agit plus d’enfanter mais de se choisir. à tel point que nous ne sommes parents, vous ne serez parents, père et mère, que si vous dites à votre enfant « je t’ai choisi », « je t’adopte car je t’aime », « c’est toi que j’ai voulu ». Et réciproquement : l’enfant choisit aussi ses parents parce qu’il les aime.

    Serre se laisse emporte par sa thèse "mystique" : il compte pour rien l’enfantement charnel et sa surprise, l’événement-avènement qui nous met au monde, nous et nos enfants, et à partir duquel s’opère tout le reste des choix affectifs et rationnels qui permettent - ou ne permettent pas - les cooptations qui nous unissent.

    Il fait comme si tout était entre nos mains de A à Z, au pouvoir de notre décision, à la portée de nos désirs individuels. En cela, son "idéalisme" souriant se met directement au service de la technostructure et des puissances du marché qui misent sur le développement des biotechnologies génétiques - enfants sur commande, eugénisme (déjà pratiqué en masse sur des critères sexuels et présumés "pathologiques"), puis "humain bionique" et autres manipulations - qui violent et asservissent l’éthique médicale.
    Finalement, Serre aura le mot juste sur la position "de l’Eglise" - en fait celle de la communauté des croyants monothéistes : position réellement "mystérieuse" qui se réfère au mystère de la transmission de la vie et interroge nos consciences sur la part que nous sommes capables d’y prendre.

    > > De sorte que pour moi, la position de l’église sur ce sujet du mariage homosexuel est parfaitement mystérieuse : ce problème est réglé depuis près de 2 000 ans. Je conseille à toute la hiérarchie catholique de relire l’Evangile selon Saint-Luc. Ou de se convertir. »

    Certes, se convertir est urgent. Et le premier souci devrait être de proposer à nos concitoy-ens/-ennes qui vivent des relations homosexuelles avec ou sans enfants des formes de communauté de vie qui ne soient pas dérisoires mais les respectent et protègent tels qu’il sont. Au lieu de les exposer à d’inutiles confrontations.

    Luc de Goustine

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