Michel Serres et la sainteté

par Gérard Leclerc

mardi 4 juin 2019

© Michel Pourny

La mort de Michel Serres est unanimement saluée, à la mesure de sa personnalité chaleureuse, de sa pensée originale et de son style, car il appartient à cette catégorie de philosophes français, celle illustrée par Malebranche et Bergson, qui s’associe aussi à nos belles lettres. Je ne me permettrais pas d’esquisser en quelques phrases une traversée de son œuvre, car elle échappe aux raccourcis. Roger Pol-Droit définit le penseur comme « un vagabond ami de la terre, arpenteur inventif, ouvert aux fécondités du hasard ». Tout juste insisterai-je un instant sur sa relation singulière au domaine religieux, sans avoir la prétention de définir son propre cheminement intérieur et ses convictions profondes. Il me semble qu’il a un fils pasteur évangélique en banlieue et qu’un autre est délégué général des petits frères des pauvres. Ses obsèques doivent avoir lieu à la cathédrale d’Agen.

Oui, l’intérêt de Michel Serres pour le domaine religieux est certain. Il pensait d’ailleurs qu’il en allait de même pour les nouvelles générations, contrairement à un solide préjugé qui veut qu’elles participent d’une indifférence générale. Il avait même écrit un essai sur les anges, que Christian Delacampagne avait trouvé bizarre alors que j’avais exprimé mon admiration à son égard. Mais un fait domine, il me semble, sa considération pour ce domaine, c’est son compagnonnage avec René Girard, qu’il était allé retrouver aux États-Unis. Un article enthousiaste du Nouvel Observateur m’en avait averti. Il considérait le travail de son ami comme une des découvertes majeures de la pensée moderne. Et lorsque l’auteur de La violence et le sacré fut élu à l’Académie française, c’est évidemment à Michel Serres qu’il revint de prononcer le discours d’accueil.

J’en ai gardé un souvenir ébloui, et sur le moment, j’avais vivement remercié l’intéressé de cette évocation du « nouveau Darwin des sciences humaines ». J’en ai gardé précieusement le texte, qui se termine par la distinction du sacré et du saint : « Le saint se distingue du sacré. Le sacré tue, le saint pacifie. Non violente, la sainteté s’arrache à l’envie, aux jalousies, aux ambitions vers les grandeurs d’établissement. (… ) Le sacrifice dévaste, la sainteté enfante. » Et encore : « Nous ne découvrirons, nous ne produirons rien qu’à devenir des saints. » Cette leçon-là, je ne l’oublierai jamais, de la bouche de cet ancien étudiant du Quartier latin, qui avait côtoyé après-guerre un certain Jean-Marie Lustiger.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 4 juin 2019.

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