Mexique terre indienne

par Dominique Decherf

lundi 22 février 2016

Le voyage du Pape François au Mexique s’est inscrit dans la prolongation de ceux entrepris en juillet dernier respectivement en Équateur, en Bolivie et au Paraguay, trois États indiens. On voudrait nier aujourd’hui l’indianité du Mexique, le pays sans doute le plus métissé d’Amérique. Sous prétexte que le monde — c’est-à-dire les États-Unis — ne les connaisse que comme «  Chicanos  », on ignore généralement que ce sont les jeunes générations d’émigrés qui ont retrouvé le chemin de l’indianité en Californie. De quelle identité en effet se réclamer pour exister, pour s’affirmer comme hommes, partie de l’humanité, que les civilisations amérindiennes ? Fils d’Aztèque ou de Maya c’est tout autre chose que «  Chicano  ». Le Pape François a souhaité pour les Mexicains un pays «  où il ne serait plus nécessaire d’émigrer pour rêver  ». L’émigration trouve aussi son origine dans la mauvaise intégration des Indiens dans la société mexicaine, leur marginalisation et donc leur pauvreté aggravée. D’Ecatepec, fief aztèque aux portes de Mexico, à San Cristobal au Chiapas, en pays maya à la frontière du Guatemala, les jeunes partent vers le Nord. 8 % de la population de l’État du Chiapas, le plus au Sud, travaille aux États-Unis. Or c’est l’État où jusqu’à présent on parle le moins espagnol – 30 % ne le parlent pas – mais les vieilles langues maya seulement maintenant reconnues par la liturgie catholique.

On a oublié que la première grande zone de libre-échange s’est constituée entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, l’Alena, permettant l’industrialisation de toute la frontière nord du Mexique comme sous-traitants de ses riches voisins. Les «  Maquilladoras  » ont pompé la main-d’œuvre du Sud, provoquant le plus grand basculement économique et démographique jamais connu au Mexique. La mise en œuvre de l’Alena le 1er janvier 1994 a connu une riposte immédiate, une résistance populaire plus ou moins passive et pacifique, exemplaire, qui subsiste jusqu’à nos jours : où cela ? À San Cristobal, au Chiapas.

Le monde a retenu le nom du sous-commandant Marcos qui mena le mouvement dit «  zapatiste  » (du nom de l’un des héros de l’indépendance mexicaine) depuis 1994 jusqu’à son retrait volontaire en 2014. Fils de la haute bourgeoisie, il a cédé la place à un indigène. Avec un grand sens de la communication, il avait été encensé par toute la gauche internationaliste mondiale. Danièle Mitterrand lui avait consacré un ouvrage. L’on connaît moins l’autre égérie de la cause indigène au Chiapas, quarante ans évêque catholique de San Cristobal (1959-1999), Don Samuel Ruiz Garcia (1924-2011). Au plus fort de la crise, l’évêque a, comme médiateur, évité une véritable guerre civile et une sanglante répression gouvernementale. Le mouvement est resté globalement civil et communal. Le Pape François en se rendant sur sa tombe ce 15 février a fait un geste capital envers, non pas la théologie de la libération dont cet évêque fut une figure emblématique, mais la reconnaissance du fait indigène dans la ligne du premier évêque du lieu au XVIe siècle, le fameux dominicain espagnol Bartholomé de Las Cases !

D’où vient-il alors que les catholiques sont moins représentés parmi eux que les sectes évangéliques ? D’abord parce que ces dernières sont le retour sur investissement de l’émigration aux États-Unis. Le Guatemala voisin, pays maya par excellence, compte plus de 30 % d’évangéliques. Ils prêchent l’évangile de la prospérité ; ils offrent le rêve américain. Ensuite parce que jusqu’à l’élection en 2000 du premier président mexicain d’opposition, un catholique, le Mexique a connu presque cent ans d’un anticléricalisme forcené (on lira sur ce sujet, de Graham Greene, outre son chef-d’œuvre — La puissance et la gloire —, sa relation d’un voyage dans le Chiapas dans les années trente : Routes sans lois).

«  Mexique si loin de Dieu si près des États-Unis  », c’est toujours la formule qui s’impose. Il faut vraiment avoir la foi en la Vierge de Guadalupe, apparue à de pauvres indiens, pour traverser comme le Pape François le Mexique du Sud au Nord, d’une frontière l’autre, venir buter sur le «  mur  » de barbelés de Ciudad Juarez, et conserver l’espoir.

NB : Le titre de cet article est celui du premier ouvrage (1938) de l’anthropologue français spécialiste du Mexique, Jacques Soustelle qui, dans les années trente, passa deux ans notamment chez les Lacandons au Chiapas.

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