Mémoire et gratitude

Francis X. Maier, traduit par Bernadette Cosyn

mercredi 27 janvier 2021

Mgr Paul Nguyen Thanh Hoan peu avant sa mort

Le problème avec les chrétiens, aurait dit un jour Charles Péguy, c’est qu’ils ne croient pas ce qu’ils croient. C’est une phrase très pertinente. Qu’il l’ait effectivement prononcée, je n’en sais rien. Mais peu importe. Parce que de toute façon, ces paroles sont vraies. Tant que nous ne souffrons pas pour ce que nous croyons ou n’avons pas notre cœur changé par le témoignage d’autres qui souffrent, notre foi est non testée et ambitieuse ; affaire de bonnes intentions. Ce qui m’amène à mon meilleur ami Jo.

Père de huit enfants et ancien Marine, Jo est le chef personnifié : rationnel, organisé, entraîné pour réussir. Il a passé les dernières décennies de sa carrière comme PDG successivement de deux compagnies multimilliardaires, et les compétences nécessaires pour obtenir et garder le poste, c’est chez les Marines qu’il les a apprises. Durant 13 mois, en 1967-68, Jo a dirigé une compagnie d’infanterie de marine dans le secteur de Dong Ha, juste au sud de la zone démilitarisée et tout près de la frontière avec le Nord-Vietnam. L’activité ennemie était importante. Alors, de concert avec les patrouilles, Jo avait des responsabilités civiles, entretenir de bons rapports avec la population locale et la protéger. Il s’avéra que nombre des Vietnamiens du cru étaient catholiques, comme Jo. Et c’est ainsi qu’il rencontra le Père Paul.

Le Père Paul, comme beaucoup de ses paroissiens, venait du Nord. Ils avaient fui vers le Sud quand la domination coloniale française avait cessé et que les communistes avaient pris le pouvoir à Hanoï. Le Père Paul, un homme frêle et insignifiant, avait été vicaire jusque très récemment. Sa promotion s’est faite d’une manière typique des zones de guerre : les Viet Cong avaient tué le curé alors qu’il portait les sacrements à des familles de la campagne. Comme le Père Paul enfourchait sa moto pour continuer le travail du curé décédé, Jo a suggéré qu’au vu des récents événements, ce n’était probablement pas la meilleure stratégie de survie. Le prêtre s’est contenté de hausser les épaules. Les gens avaient besoin des sacrements, a-t-il déclaré avant de s’enfoncer dans la zone forestière. Quelle qu’en soit la raison, le Père Paul ne tomba pas dans une embuscade, ni ce jour-là, ni aucun autre jour. Ce qui arriva vraiment prend place plus tard.

La paroisse était à portée de tir des 130 mm de l’artillerie du Nord-Vietnam dans la zone démilitarisée. Et donc, un dimanche matin au milieu de la messe de 10 h, les armes prirent la paroisse pour cible, concentrèrent leurs tirs sur l’église et rasèrent une bonne partie du bâtiment, tuant ou blessant des douzaines de fidèles. Cela, supposa Jo, sonnait le glas de la paroisse.

Mais un jour ou deux plus tard, le Père Paul se montra au bunker de Jo. Comme officier chargé des affaires civiles, Jo avait accès aux matériaux de construction. Le Père Paul demandait son aide pour rebâtir l’église. Jo fit remarquer que puisque l’église avait été localisée avec précision par l’artillerie ennemie, les mêmes canons pourraient réitérer les mêmes dommages à tout moment choisi par l’ennemi. Une fois encore, le prêtre se contenta de hausser les épaules. Les gens avaient besoin de la messe, tels furent ses mots. Quelques semaines plus tard, invité d’honneur de la paroisse, Jo s’agenouilla pieusement au premier rang de l’église reconstruite pour une messe d’action de grâce. La musique et les chants étaient beaux et sonores – juste assez sonores, Jo reconnaît l’avoir pensé, pour couvrir le sifflement des obus si l’ennemi avait choisi ce moment pour tirer.

Le Père Paul et Jo devinrent bons amis, s’entraidant du mieux qu’ils le pouvaient.Mais les campagnes militaires ont une fin. Après ses 13 mois dans le pays, Jo retourna vers son foyer et son épouse Gail. Ils fondèrent une famille et débutèrent une nouvelle vie. De temps en temps, au cours des années, Jo repensait au prêtre et à d’autres amis qu’il avait connus au Vietnam. Certains avaient survécu, d’autres non. Certains étaient rentrés à la maison avec des cicatrices indélébiles, d’autres n’étaient pas rentrés du tout. Ce que Jo entendit dire des prêtres comme le Père Paul, c’est que la plupart d’entre eux avaient fini dans des tombes anonymes durant les représailles qui suivirent la chute de Saïgon.

Le temps passa. La vie poursuivit son cours. Les souvenirs s’estompèrent. Et puis un jour, presque quatre décennies après avoir quitté le Vietnam, Jo reçut un courriel d’un ami, un Marine qui avait servi avec lui. Surfant sur internet avec son vietnamien approximatif, il avait trouvé une histoire sur les récentes funérailles d’un « père Paul » dans la province de Binh Thuan, anciennement au Sud-Vietnam. Cela semblait être le prêtre que Jo avait connu. Seulement ce n’était pas cela. C’étaient les funérailles d’un autre prêtre, célébrées par le Père – maintenant évêque – Paul Nguyen Thanh Hoan, pasteur du diocèse de Phan Thiet.

Le Père Paul, le jeune prêtre insignifiant qui aimait son peuple, qui refusait de se laisser intimider, qui ne se souciait pas de sa propre vie et qui savait amadouer un cœur de pierre avait réussi à survivre à la guerre et à ses conséquences et à reprendre son ministère. Dans les années qui ont suivi, il a fondé une congrégation religieuse féminine, un orphelinat, un centre pour les lépreux et un sanctuaire marial populaire – tout cela en dépit des brimades et ingérences constantes du régime. Jo a repris contact avec « le Père Paul », lui a rendu visite au Vietnam, et Jo et Gail lui ont procuré assistance et relations pour l’aider dans son travail jusqu’à son décès en 2014.

Tout cela est une histoire qui fait chaud au cœur. Mais avec cela et cinq dollars, vous achetez une tasse de café, sans plus. Ce n’est pas ce qu’il faut souligner. Le point à souligner est celui-ci . Le Père Paul croyait ce qu’il croyait. Il l’a prouvé en le vivant. Et en le vivant, il a touché les autres.

Mon ami Jo approche les 80, c’est un homme de caractère, d’une profonde foi chrétienne et maintenant d’une émotion, intense et inattendue, qui se passe de mots. La vieillesse apporte des souvenirs. Certains sont hantés par les souvenirs. Pour d’autres, les souvenirs les portent dans un torrent de gratitude de plus en plus large et profond à mesure qu’ils se rappellent les témoignages d’amour, de courage et de foi qui leur ont été donnés par d’autres. Cette gratitude est le cadeau final de la vie, un goût d’éternité. Dans une époque assez semblable à la nôtre, Dietrich Bonhoeffer est censé avoir dit que la gratitude est le commencement de la joie. Cela aussi est une phrase très juste. Qu’il l’ait effectivement dite, je n’en sais rien. Mais peu importe. Quoi qu’il en soit, ces mots sont vrais.


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