Traduit par Charlotte

Memento Mori

Par Brad Miner

lundi 17 juillet 2017

Mon prochain anniversaire marque un tournant dans ma vie : je vais célébrer – si c’est le mot juste – mes 70 ans. Le corps reste en bonne forme, bien qu’il y ait des… ravages. Les chirurgiens passent leur temps à retirer des choses et à en ajouter. Malgré tout, j’ai la chance d’avoir une bonne santé en général et une passion pour la forme physique. Mes facultés mentales sont adéquates.

Mais quand mon médecin m’a déclaré remarquablement en bonne forme pour « un homme d’âge moyen », je ne pus m’empêcher de rire.

« Je suis un petit peu plus qu’au milieu du chemin, » ai-je dit. « Le milieu dans mon cas voudrait dire que la fin viendra quand j’aurai environ 140 ans – plus ou moins. »

« D’accord » a-t-elle dit, « alors vous ne vivrez que jusqu’à l’âge de 100 ans. Mais c’est ma dernière offre. »

Je garde dans mon bureau l’image d’un « Memento Mori » italien de 1750 qui porte l’inscription INGREDIMVR CVNCTI, DIVES CVM PAVPERE MIXTVS, ce qui donne dans la traduction basique : « Tous entrent [dans la mort], aussi bien le Riche que le Pauvre. » C’est un rappel que l’art de vivre bien devrait nécessairement devenir l’art de bien mourir.

On dit que toute l’affaire de memento mori a commencé en tant que partie du rituel d‘accueil donné aux chefs militaires romains à leur retour de la victoire au combat. Au milieu des acclamations des foules adoratrices, on désignait un esclave qui devait s’approcher du grand général et psalmodier « Respice post te, hominem te memento. » (« Regarde autour de toi ! Souviens-toi que tu n’es qu’un homme ! ») Mortel comme nous tous.

Nous avons quelque chose de semblable, naturellement, tous les mercredis des cendres : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. »

C’est un bon rappel, et parfois il nous incite à aller à la Confession, parce que, comme nous le rappelle Notre Seigneur : « Par conséquent, restez éveillés, parce que vous ne connaissez ni le jour ni l’heure. » Un peu de procrastination dans la vie est acceptable, mais pas à cet égard.
Ces pensées me rappellent William Marshal (1146-1219), « la fleur de la chevalerie » parce qu’une partie de son histoire remarquable est sa bonne mort.

William avait toujours eu une vie pleine de charme. Quand il avait à peine six ans, il a été pris comme otage pendant la guerre civile entre l’Angleterre et la Normandie au milieu du 12ième siècle. Le père de William, John Marshal, se battait pour l’impératrice Matilda contre le roi Stephen.

Stephen a assiégé le château de John et menacé de placer le petit William dans l’élingue d’un trébuchet et de lancer le garçon contre le mur du château si John ne se rendait pas. John a refusé. Debout sur le parapet, comme nous l’imaginons, il a crié au roi : « J’ai encore le marteau et l’enclume pour forger d’autres fils encore meilleurs ! »

Cela a dû être un souvenir étrange pour le garçon quand il a grandi. Il n’était pas le fils aîné de Marshal ; alors il a été forcé dans sa jeunesse de devenir un chevalier-errant, ce qu’il a fait à 20 ans. Dans l’adoubement, il y avait un moment, appelé la collée, pendant lequel le postulant recevait une gifle dans la figure – autre rappel de la mortalité – partie du rituel que William a peut-être jugée inutile. Il savait déjà qu’il n’était pas indispensable.

Mais il allait devenir indispensable à plusieurs rois : Henry II, Richard –Cœur de Lion, et l’impie Jean sans Terre. Il est devenu Earl de Pembroke et, en 1216, Régent d’Angleterre, veillant sur la minorité du fils de Jean, Henry III.
En 1189, il a épousé Isabel de Clare, l’une des femmes les plus riches d’Angleterre. Elle avait 16 ans et lui 42. Leur mariage a duré trente ans jusqu’à sa mort, et ils ont eu dix enfants. Tous ont vécu jusqu’à l’âge adulte. Tout bien calculé, c’était un très heureux mariage.

Quand William est mort, l’archevêque de Canterbury a fait son éloge en disant qu’il était « le meilleur chevalier qui ait jamais vécu ». Et il l’a peut-être été.
Marshal reposait sur son lit mortuaire vêtu de la robe blanche à croix rouge qui est l’habit des Chevaliers Templiers. C’était la première fois qu’il portait ce vêtement. Il s’était engagé chez les Templiers semi-monastiques trente ans auparavant, et maintenant il remplissait sa promesse à leur ordre et à l’ordre de la vie elle-même. En quittant la terre, il n’est plus chevalier ni baron ni mari ni père. Il est devenu un moine guerrier.

Nous connaissons bien l’avertissement du Christ d’être « dans le monde mais pas du monde », mais nous n’avons pas l’habitude de prétendre que nous devrions être dans l’Eglise mais pas de l’Eglise. Pendant qu’il mourait, William s’est plaint que les hommes d’Eglise « nous rasent de trop près », et lorsque les prêtres rassemblés autour de son lit l’ont pressé de donner ses vêtements coûteux à leurs communautés religieuses, le vieux guerrier se ranima assez longtemps pour leur ordonner catégoriquement de partir.

Il a donné ses beaux vêtements à ses compagnons d’armes. Et s’il n’y avait pas assez de costumes de William pour tout le monde, le chevalier mourant a dit à son sénéchal : « Fais venir de Londres ce qui manque. »

Malgré sa bravoure, Marshal a frissonné tout de même à la pensée de la transition qui arrivait. L’esprit est prompt, mais…

La manière de vivre du guerrier est la joute ; il se bat avec la Mort, frère contre frère. Lorsque la Mort gagne, le chevalier s’incline gracieusement devant la défaite. La manière du moine est la manière du cloître, où la Mort marche dans les corridors et s’assied à table et travaille dans les jardins à côté de ses frères vivants. Quand la Mort prend un frère, c’est comme si le moine décédé était entré dans une pièce du monastère interdite aux vivants, mais il reste dans la communauté, attendant ses frères qui le rejoindront un par un.

Nous ne pouvons pas savoir le moment exact de notre mort, mais nous pouvons vivre en reconnaissance de ce moment, en préparation.
Marshal avait 72 ans quand il est mort. Pas beaucoup plus vieux que moi maintenant.

Le 11 juillet 2017


Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/07/11/memento-mori-2/


Image : Dessin de William Marshal par Matthew Paris, c. 1250 [Corpus Christi College, Cambridge]

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