Mauriac homosexuel ?

lundi 1er juin 2009

21 avril

Jean-Luc Barré s’est fait connaître par d’excellentes biographies où il a affirmé l’ampleur de son talent, de son sérieux de chercheur et de son empathie avec les personnages dont il voulait restituer l’épaisseur vivante. Ainsi des Maritain, de Dominique de Roux et même de Charles de Gaulle. On le savait familier de François Mauriac dont il avait publié le journal et les mémoires politiques dans l’indispensable collection Bouquins de chez Robert Laffont. Il faut aussi se rappeler de son livre d’entretien avec Jean Mauriac, le fils journaliste. À peine paru, le premier tome de son grand travail sur l’auteur de Thérèse Desqueyroux provoque une polémique, que lui même admet d’autant mieux qu’il l’a anticipée dans sa « préface » sous le motif de l’indicible.

Inutile de s’attarder sur des at­tendus et des précautions. Il s’agit de « l’homosexualité » de l’intéressé, qui serait restée jusqu’alors du domaine du secret, assez bien défendu par celui qui voulut toujours se protéger. Dire que je reçois avec égalité d’âme une enquête circonstanciée sur le dit secret serait, évidemment, mensonger. Tout d’abord, un secret ne s’évente pas sans dommage pour son contenu. Sur certains sujets, lorsque la confidence tourne à l’aveu, et pire encore à l’étalage, les dégâts sont considérables. Il y a un risque majeur d’indiscrétion qui peut tourner au détroussage de personnalité. Je ne dis nullement que Jean-Luc Barré est tombé dans ces travers, mais je crains certaines utilisations de ses révélations. Par ailleurs, ce sur quoi je suis, par priorité, sur mes gardes, c’est l’interprétation qu’on donne de telles informations, dont on a tôt fait de tirer des conséquences non désintéressées. Pour m’expliquer, je serai contraint d’affronter illico Jean Mauriac lui-même, le fils toujours parmi nous, que Jean-Luc Barré a interrogé sur le sujet et avec lequel je dois formuler un désaccord direct. Il ne s’agit pas « des faits » qui me semblent rapportés assez véridiquement, mais de l’appréciation que le fils donne au « silence » du père.

« Je connais bien les amis de mon père, ceux pour lesquels François Mauriac a ressenti de l’amitié, de l’affection, de la tendresse, parfois une véritable passion : pour la plupart, c’étaient des hommes mariés, des «  hommes à femmes » comme on dit vulgairement. Si je suis triste quand j’évoque ce problème, c’est parce que mon père en a beaucoup souffert. Il a cru - plus ou moins, il est vrai - devoir cacher ses sentiments en raison de la religion (toujours elle), de sa famille, de son milieu provincial borné, de sa réputation. Mais ne le regrettons pas  : sans ce véritable drame intérieur, sans cette tendre affection (…) jamais François Mauriac n’aurait pu écrire l’œuvre romanesque, brûlante, trouble, haletante, tragique, qu’il a écrite. »

Mon désaccord porte sur le rôle imputé à « la religion », mise sur le terrain des conventions sociales au même titre que la famille bordelaise, la province bornée et le qu’en dira-t-on... C’est peut-être ridicule de s’opposer à Jean Mauriac à propos de son père, mais je n’en démords pas. Considérer la relation de Mauriac à son christianisme comme prisonnière d’un interdit social, c’est faire fausse route en se méprenant radicalement sur ce qui relève de l’intime de l’intime. Le « drame » évoqué n’aurait pas un tel degré de profondeur s’il ne concernait l’intériorité la plus profonde d’un homme qui n’a jamais vécu sa foi pour être conforme à un milieu et à ses préjugés.

La question de la sexualité est une blessure inscrite au flanc de l’espèce, comme disait Bernanos, parce qu’elle touche, au-delà de toutes les pudeurs, la relation à la sainteté de Dieu. Il me faudrait m’expliquer longuement là-dessus, et je ne suis pas sûr de pouvoir m’exprimer avec la justesse nécessaire. Mais s’il y a une chose dont je suis vraiment sûr, c’est d’avoir l’aval entier de François Mauriac qui, en dehors d’une conviction absolue quant à la vérité de l’amour et la vérité de la chair, est incompréhensible dans sa conduite et ses sentiments indélébiles.

Je ne dis nullement ces choses au hasard. La lecture du Bloc-notes confirme à la lettre cette conviction, peut-être incompréhensible à ceux qui ne vivent pas le mystère de la foi de l’intérieur. Je renvoie au cinquième tome, à la date du 9 mars 1968 où tout est dit, tout est rappelé, sans omettre l’enfance et l’adolescence jansénistes. Mauriac est lucide, sans agressivité excessive à l’encontre des maîtres à qui manquaient encore les lumières de Freud sur la sexualité. Mais il est sûr d’un point essentiel, et ce n’est nullement tardive conscience du vieillard : « Que la possession de Dieu soit liée à la pureté du cœur, à un certain état d’enfance, voilà qui devrait, à l’âge des passions, rendre le christianisme impraticable, mais ce n’est pas si simple. En fait, la possession de Dieu est liée aussi à l’immense enrichissement de l’amour humain, aux sacrifices qu’il suscite, aux défaites, au relèvement, à ce combat obscur et interminable pour maintenir ou pour retrouver la pureté intérieure, combat où nous ne sommes pas seuls engagés ; et il ne s’agit pas seulement de notre salut personnel, mais de celui des êtres dont l’érotisme, s’il devient notre maître, nous apprend à user et à abuser. » Et Mauriac d’associer aussi le respect du corps à l’incarnation du Christ et à la fraction du pain eucharistique.

Jean-Luc Barré a tout re­constitué de l’itinéraire mauriacien, des crises, des rencontres au fil de tous les documents accessibles, surtout les correspondances. Faudrait-il reprendre le mot de Malraux sur « le misérable petit tas de secrets » d’une vie humaine ? Je crains que ceux qui découvriront ainsi l’écrivain passent à côté de son plus profond secret.

Certes, le biographe ne cache pas l’importance de la foi chez Mauriac, ni « la conversion » qui se produisit à la suite d’une crise passionnelle aiguë en novembre 1928. Mais le soupçon est éveillé. N’y aurait-il pas le trop fort ascendant du père Altermann, que Charles du Bos a précipité au devant de la brebis en danger ? Altermann, du Bos récent converti, Maritain sont coalisés pour obtenir ce retournement qui stupéfie un Martin du Gard - il parle d’« option fanatique ». Il n’est pas le seul à douter. Gide, Cocteau et Malraux avouent leur incrédulité, si j’ose dire. J’admets qu’on puisse douter, mais le doute est sans prise sur la vérité intime de Mauriac qui, que cela plaise ou pas, considérait qu’il était voué au Christ, et qu’aucune intermittence du cœur ne pourrait l’en détacher. Et quelque rudes que fussent les conseils d’un abbé Altermann, ils ne pouvaient qu’être reçus et acceptés, à l’encontre de toutes les révoltes de la sensibilité et de la chair.

Bien sûr, il y a une difficulté avec Mauriac qui le rend si différent de ce Bernanos à qui on l’a constamment associé en tant que « romancier catholique ». Le second n’aurait jamais pu écrire ce que le premier avouait dans Dieu et Mammon. Qui date pourtant d’après le retournement de 1928 : «  Aucune œuvre d’art ne se crée sans la collaboration du démon. C’est toujours ce fond de joie sensuelle, c’est toujours cette disposition inquiète et vague au plaisir des sens qui ne tend à rien et qui tend à tout, c’est toujours sur cela que compte l’écrivain pour toucher et pour émouvoir (…) tout son art se dépense à atteindre cette source secrète des plus grands péchés, et il l’atteindra d’autant plus sûrement qu’il a plus de génie. » On objectera que Bernanos a écrit Monsieur Ouine et qu’il a bien tiré de lui-même cette figure de l’enfer. Sans doute, mais il n’y a aucune complaisance, aucune connivence entre le créateur et son personnage. Alors que l’auteur de Thérèse Desqueyroux écrira bien longtemps après sa rédaction qu’elle était l’image brouillée de ses complications d’alors.

Pourquoi ne pas le dire ? Et d’ailleurs Mauriac l’aurait admis. Il est probable que je ne relirai plus les romans de Mauriac alors que je relis toujours ceux de Bernanos. En revanche, je peux m’attarder des heures dans les tomes du Bloc-notes et les recueils d’articles. Je viens d’en faire l’expérience en voulant retrouver certains passages gardés en mémoire. Le meilleur de Mauriac est là. Lui-même en était parfaitement conscient, comme il l’indique presqu’à la fin (avril 1970) : « Je ne sais ce qu’il adviendra du Nœud de vipères, de Thérèse Desqueyroux ou d’Un adolescent d’autrefois. En revanche, je compte sur cet ouvrage (le quatrième volume du Bloc-notes) qui n’est pas seulement l’histoire vue à travers un tempérament, mais qui se confond avec ma vie la plus personnelle. Cela constitue une expérience singulière que je crois être le seul à avoir tentée. »

Messages

  • cher Gérard,
    bravo pour cet éloge de François Mauriac : l’auteur de cette biographie semble découvrir que l’homme recherche l’amour et qu’il est pêcheur.

    je suis de votre avis quant à l’impudeur de ces biographies qui offensent la mémoire des défuns pour lesquels nous avons appris naguère que nous devons nous abstenir de jugement ( médisance ou calomnie). le Grand Livre sera ouvert par Celui ( Jésus sauveur) qui possède les sept sceaux : à n’en pas douter avec Miséricorde et Jusitice ce qui est loin d’être notre apanage.
    Antoine Picard d’Estelan
    TRANSEPT

  • Le procès qui est fait depuis sa parution, dans une large partie de la presse, à la biographie de François Mauriac par Jean-Luc Barré, me paraît injuste et je regrette que, certes non sans nuances, Gérard Leclerc y joigne sa voix. Il est significatif que l’attention des critiques ait été attirée par ce qui est sans doute un aspect décisif du livre, mais n’en constitue nullement le cœur. Le propos de Jean-Luc Barré était d’écrire une « biographie intime » de Mauriac afin de comprendre de l’intérieur comment avaient pu grandir non seulement le futur romancier et l’auteur d’une œuvre autobiographique majeure, mais l’homme politiquement engagé au service des causes apparemment perdues. Il s’agissait de puiser aux sources de conflits intérieurs sans lesquels on ne peut comprendre la signification profonde du témoignage donné par l’homme de foi en même temps que par le journaliste politique. Celui-ci, non sans hésitation en fonction des influences reçues, et quoi que l’on pense de tel ou tel de ses choix, a toujours fait preuve d’un courage déterminé quand il s’agissait de s’investir pour de grandes causes où il lui apparaissait que la dignité humaine était mise à mal en même temps que la grandeur de la France et son influence dans le monde.

    J’ai beau lire cet ouvrage de Barré avec toute l’attention requise, je n’y vois rien de cette impudeur ou de cette recherche de sensationnel que l’on veut à tout prix y trouver. On dira que François Mauriac n’a pas lui-même révélé explicitement les inclinations affectives qui ont constamment marqué sa vie et sans lesquelles pourtant il n’aurait pu porter quelque lumière dans la nuit de ces âmes qui peuplent une œuvre romanesque parmi les plus importantes du siècle dernier. Mauriac avait bien des raisons, toutes très respectables, de se taire sur ce que néanmoins aucun de ses amis (ou ennemis), proches ou lointains, n’ignorait. La polémique entretenue par lui avec certains écrivains et l’insistance qu’il y mettait, le mettaient au demeurant en une situation d’aveu à peine voilé qui le portait, de ce point de vue, en première ligne, et vis-à-vis de laquelle il n’était pas sans déployer parfois une certaine complaisance. Un Julien Green avait d’autres raisons, tout aussi respectables, de confesser quant à lui clairement sa propre déchirure intime dans une autobiographie dont Jacques Maritain avait su percevoir non seulement la valeur littéraire hors pair, mais la qualité exceptionnelle du témoignage humain et chrétien qu’elle pouvait représenter bien au-delà du cercle restreint de ceux qui souffraient, au fond de leur cœur, de la même blessure que la sienne. Mais quoi qu’il en soit, comment aujourd’hui un historien, qui tente de mieux pénétrer de l’intérieur une vie et une œuvre, pourrait-il faire abstraction de ce drame intérieur mauriacien sans lequel elles demeureraient une énigme ?

    Il ne s’agissait pas, pour Jean-Luc Barré, de porter au grand jour un « misérable tas de petits secrets » et c’est lui faire un faux procès que d’agiter le danger d’une récupération. Celle-ci a déjà été entreprise, et depuis longtemps, et ce n’est pas la honte qui rejaillit sur ceux (tel ou tel écrivain de seconde zone…) qui l’ont entretenue, qui doit arrêter un biographe aussi fin, profond et respectueux, que Barré. En finira-t-on du reste un jour avec cette obsession sexuelle – largement entretenue par une analyse freudienne qui, si elle a ses mérites, demeure fort restrictive – qui fait utiliser systématiquement ce terme récent (il date du XIXe siècle) et étymologiquement douteux d’ « homosexualité », pour désigner ce qui est d’abord une inclination de l’affectivité et de la sensibilité dont les sources et la signification métaphysique et religieuse sont sans doute plus spirituelles que charnelles ? Aurait-on, par exemple, l’outrecuidance de faire une lecture bassement sexuelle de l’amitié d’adolescence entre Jacques Maritain et Ernest Psichari dont l’étonnante profondeur et le caractère passionnel avaient pourtant toute la force de ce qu’il est convenu d’appeler un amour ? Ce même Jacques Maritain qui, dans des lettres à Cocteau de 1927, qualifiait de « bestiale » la philosophie freudienne, savait (comme son maître saint Thomas) que la sensibilité ne se réduit pas en l’homme à la sexualité et que « le sexe et l’amour peuvent se séparer ». Il était « persuadé qu’un amour vraiment spirituel, délivré du sexe, est possible, même pour notre nature déchue », et que, « particulièrement, bien des amitiés entre êtres du même sexe méritent vraiment le nom d’amours si amour signifie qu’un ami est tout pour l’autre ami. Un tel amour peut être chaste, préservé par une grande inconscience de la chair ». Les explications psycho-sexuelles, si valables qu’elles soient à leur niveau de causes secondes, ne rendront sans doute jamais raison de la véritable signification des déviations dont ces « amitiés-amours » peuvent être la victime, et qui demeurent un mystère religieux : la tentation « angéliste » de l’homme blessé par le péché originel, déséquilibré en sa composante spirituelle et corporelle au point que la fascination (le plus souvent ignorée par lui) de sa nature spirituelle peut aller jusqu’à le faire aspirer à un au-delà illusoire de la distinction des sexes. Un Louis Massignon, dont on a la bonne idée de rééditer en ce moment des Écrits mémorables devenus souvent introuvables, et qui confessait volontiers à ses interlocuteurs plutôt surpris la vie pécheresse qui avait précédé sa conversion, avait eu des intuitions majeures à ce sujet, que l’on devrait méditer afin d’en rectifier par la même occasion, je le concède, quelques hypothèses théologiques pour le moins hasardeuses.

    À mes yeux, la biographie de Mauriac par Jean-Luc Barré - complémentaire de celle, remarquable, mais plus centrée sur l’aspect politique, que Jean Lacouture avait publiée il y a quelques années - est sans doute la meilleure dont nous disposions aujourd’hui. Elle est écrite avec profondeur et finesse, et elle ne comporte aucunement cette vision unilatérale qu’on veut à tout prix lui attribuer. Si elle souligne les défaillances d’une certaine éducation religieuse ou les maladresses d’un P. Altermann (dont la direction spirituelle, cela est bien connu, ne convenait pas nécessairement à toutes les âmes), je ne vois vraiment pas en quoi ce serait dans le dessein de faire le procès de la religion en la mettant au même rang que les conventions sociales d’une province bornée. De ce livre il ressort au contraire, me semble-t-il, que le drame vécu par Mauriac est une forme particulière et aiguë du drame vécu par tout chrétien appelé à la sainteté et séduit par quelque forme de passion mal maîtrisée. La dimension crucifiée de la vie chrétienne n’en ressort qu’avec plus de force, comme la manière dont, tant bien que mal, François Mauriac est parvenu à l’assumer. On n’en attend qu’avec plus d’impatience la parution du second tome.

    Yves Floucat

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