Martyre « dans les mains de Dieu »

Ines A. Murzaku, traduit par Yves Avril

lundi 22 février 2021

J’ai visité plusieurs fois la Vallée des Temples à Akragas – aujourd’hui Agrigente (Sicile). C’est un des lieux les plus stupéfiants de la Magna Græcia (Grande Grèce), qui remonte au Ve siècle avant J.-C., l’âge d’or de la Grèce en Sicile, avant l’arrivée des Carthaginois et des Romains.

Depuis 1993, pour moi, cette vallée n’est plus la même. Je couvrais pour Radio Vatican la visite de Jean-Paul II à la Vallée des Temples (9 mai 1993). Tous les présents furent abasourdis quand le pontife, devant le Temple de la Concorde, laissant de côté le texte de son homélie, dénonça rudement la mafia.

Sa visite a fait date : Jean-Paul II a été le premier pape à avoir utilisé le mot mafia. Depuis ce discours, la relation équivoque entre La Cosa Nostra et l’Eglise a été clarifiée (quelque chose de pas toujours clair en Italie du sud) : la mafia et l’Eglise ont été dans des camps opposés. Et ceux qui combattent et dénoncent la mafia, y compris le clergé et les héros laïcs comme le juge Rosario Livatino, sont les alliés de l’Eglise et combattent dans le même camp pour la justice.
« Un jour Dieu a dit : tu ne tueras pas ! L’homme ne peut pas, aucun homme, aucun groupe… la mafia, ne peuvent changer ni fouler aux pieds cette loi, la plus sacrée de Dieu… Ce peuple, le peuple sicilien, attaché à la vie, peuple qui aime la vie, qui donne la vie, ne peut pas toujours vivre sous la pression d’une civilisation contradictoire, la civilisation de mort… Au nom de ce Christ crucifié et ressuscité, du Christ qui est vie, voie et vérité, je dis à ces responsables : convertissez-vous ! Un jour viendra le jugement de Dieu ! » Peu de gens savent que ce discours de saint Jean-Paul II a suivi un entretien privé avec les parents du juge assassiné Rosario Livatino, en voie de béatification. Mais le pontife est allé plus loin : il a qualifié le juge de 38 ans, assassiné par la Stidda (l’Étoile), un groupe criminel de la Mafia de Sicile méridionale de « martyr de la justice et indirectement de la foi ».

Quand Livatino a été tué, presque personne ne connaissait ce juge plein de jeunesse, talentueux et exemplaire qui travaillait dans les périphéries de l’Italie. Les enquêtes du juge concernaient la saisie et la confiscation des biens d’origine illicite acquis par la mafia sicilienne. Il le faisait en respectant les droits des accusés, avec un très grand professionnalisme, et avec des résultats concrets. Et cela, en de dehors de son engagement dans la foi catholique.

En 2019, le pape François, méditant ce que le juge Livatino écrivait sur le lien entre Foi, Loi et Charité, disait :

« Décider est une chose… et choisir est une des choses les plus difficiles qu’un homme soit appelé à faire. Et c’est précisément dans cette décision qu’il doit choisir… que le magistrat croyant doit trouver une relation avec Dieu. Une relation directe, parce que faire justice est se réaliser soi-même, c’est prier, c’est se consacrer soi-même à Dieu. Une relation indirecte, par l’amour que l’on porte à la personne jugée… Et une telle tâche sera d’autant plus facile que le magistrat sera humblement conscient de sa propre faiblesse, qu’il se présentera lui-même chaque fois à la société, voulant et s’efforçant de comprendre l’homme en face de lui et de le juger sans une se prendre pour un superman, mais plutôt avec une contrition constructive. »

La lutte de l’Église contre la mafia a continué sous les pontificats de Benoît XVI et de François, qui, en 2014, a déclaré que « ceux qui suivent de mauvais chemins de vie, comme les membres de la mafia, ne sont pas en communion avec Dieu : ils sont excommuniés ». En 2020, François a promulgué « les décrets concernant le martyre du Serviteur de Dieu Rosario Angelo Livatino, un fidèle laïc ». Ainsi, la voie est ouverte pour la béatification du juge Livatino, ce qui fera d’un juge le premier martyr assassiné par la mafia à être déclaré « bienheureux ».

Théologiquement, le martyre du juge Livatino est un martyre de la foi indirect. C’est un nouvel exemple de ce que Jean-Paul II a appelé les « nouveaux martyrs », un autre modèle de martyre qui a fait son apparition au cours du XXe siècle à la suite d’agressions idéologiques ou de grande violence sociale, même si par moment ce n’était qu’en rapport indirect avec la foi.

Depuis le IVe siècle, l’Église a reconnu deux voies pour la canonisation : via martyrii (voie du martyre) et via virtutum (voie des vertus). En 2017, se fondant sur la précision apportée par Jean-Paul II : « martyr de la justice et indirectement de la foi », le pape François a introduit une troisième voie de canonisation dans une lettre apostolique qui précise : « l’offrande de la vie est une nouvelle cause pour la procédure de béatification et de canonisation, distincte des causes fondées sur le martyre ou l’héroïsme des vertus. »

Il y a cinq critères pour évaluer une « offrande de sa vie » :
a) Une offrande libre et volontaire de sa vie et une acceptation héroïque propter caritatem d’une mort certaine et prématurée ;
b) Un lien entre l’offrande et la mort prématurée :
c) La pratique, au moins aussi ordinaire que possible, de vertus chrétiennes avant l’offrande de la vie et, ensuite, jusqu’à la mort ;
d) L’existence d’une réputation de sainteté et de signes, au moins après la mort ;
e) La nécessité d’un miracle pour la béatification, après la mort du Serviteur ou de la Servante de Dieu et grâce à l’intercession de celui-ci ou de celle-ci.

Le jeune, solide juge sicilien a offert sa vie, remplissant abondamment les cinq critères : il a offert sa vie par sa vocation à être un juge modèle, combattant contre un mal public – la mafia – sachant que la mort le menaçait ; un juge chrétien qui a pratiqué les vertus chrétiennes dans sa pratique de la loi ; un juge qui a montré que Foi, Loi ou Évangile et Code peuvent coexister s’ils sont guidés par la vertu théologale de charité ; un juge qui a placé sa vie et sa vocation de juge Sub Tutela Dei (dans les mains de Dieu), le mot que Livatino employait souvent dans son journal.

À propos de l’auteur

Ines Angeli Murzaku est professeur d’histoire de l’Église à la Seton Hall University. Ses vastes recherches sur l’histoire du christianisme, du catholicisme, des ordres religieux et de l’œcuménisme ont été publiées dans de nombreux articles universitaires et dans cinq livres. Son dernier livre, édité et traduit avec Raymond L. Capra et Douglas J. Milewski est The Life of Saint Neilos of Rossano (Vie de saint Nil de Rossano), partie de la Bibliothèque médiévale de Dumbarton Oaks. Dr. Murzaku est fréquemment apparue dans les médias, journaux, interviews TV et radio, blogs, ici et internationalement.


Voir en ligne : The Catholic Thing

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