Mandela et Gandhi

par Dominique Decherf

vendredi 6 avril 2018

Ils auraient presque pu se rencontrer. En 1914, Gandhi quitte l’Afrique du Sud où il avait vécu pendant vingt et un ans, province du Natal. Mandela vient au monde dans la province voisine du Transkei en 1918. Gandhi meurt assassiné en 1948 au lendemain de l’indépendance de l’Inde quand, en Afrique du Sud, l’apartheid est légalisé et que Mandela s’apprête à entrer en résistance. Tous deux furent avocats. Tous deux subirent des années d’emprisonnement. Tous deux réus­sirent, l’un à obtenir la liberté pour les Indiens, l’autre pour les Sud-Africains de couleur. Ils avaient tous deux 77 ans à l’apogée de leur œuvre, Gandhi en 1947 à la proclamation d’indépendance, Mandela en 1994, élu président de la République.

à travers leurs vies parallèles, centrées à juste titre sur une Afrique du Sud qualifiée de «  laboratoire  », Éric et Sophie Vinson s’efforcent de déceler la part d’une «  spiritualité  », ou à défaut d’une «  sagesse  », qui pourraient inspirer une «  autre politique  ». En effet, le charisme, sinon la «  mystique  » au sens de Péguy, propre à ces deux «  grands hommes  » s’est ensuite incarné en politique. L’Inde et l’Afrique du Sud vivent toujours aujourd’hui sous l’empire – ou à l’ombre – de leur histoire. Avec Nehru, le Parti du Congrès est une forme de «  gandhisme de gouvernement  ». Il a occupé le pouvoir jusqu’à son remplacement récemment par les hindouistes. Le Congrès national africain (ANC African National Congress) est toujours au pouvoir après un quart de siècle. Investi le mois dernier, Cyril Ramaphosa est le quatrième président depuis Mandela et comme ses deux prédécesseurs un compagnon de lutte de celui-ci. Si le soixante-dixième anniversaire de la mort du Mahatma (30 janvier) est passé presque inaperçu, le centenaire de la naissance de Madiba (18 juillet prochain) devrait revêtir plus de panache alors que l’ANC tente de freiner son recul dans les urnes.

Le côté religieux a peu compté pour Mandela. L’aspect spirituel était illustré auprès de lui par l’évêque Desmond Tutu, qui a présidé au processus «  vérité et réconciliation  ». Le pardon était également essentiel pour le Mahatma Gandhi dans une forme de spiritualité totalement différente tirant ses racines des valeurs indiennes et hindouistes. «  L’arc-en-ciel  » a tenu à peu près bon en Afrique du Sud. La partition et ses massacres ont eu raison de l’idéalisme gandhien. Pour ces raisons, il est difficile de dégager de l’expérience de ces deux fondateurs une morale universelle.

On aurait pu y joindre aussi l’idéal originel d’Israël, indépendant, en cette même année 1948, sous l’égide de David Ben Gourion dont une partie des juifs sud-africains avaient d’ailleurs rejoint le combat intellectuel. Sa domination sur la vie politique dura trente ans jusqu’en 1978 qui a marqué la victoire de Menahem Begin et du Likoud de l’actuel Premier ministre.

Éric et Sophie Vinson, avec toutes les précautions d’usage, n’hésitent pas à s’interroger en conclusion sur la «  sainteté  » en politique, sujet que nous avons souvent abordé dans ces colonnes. Ils ont raison de poser la question pour laquelle plaide toute l’histoire du christianisme et sa longue litanie de saints politiques. L’avènement d’une société sécularisée et d’un État laïque ne lui enlèvent rien de sa pertinence, même si elle en transforme les conditions. Faut-il pour autant «  baptiser  » la démocratie ? Nos auteurs suivent ici Maritain. Mandela et Gandhi «  démocrates spirituels  » ? Leurs biographies respectives ne les situent pas vraiment comme «  spirituels  » – certes Gandhi prônait un détachement des biens et surtout une curieuse abstinence sexuelle qui a souvent fait débat, mais n’était-ce pas plutôt par ascétisme et anti-modernisme (le retour à la roue) ? – ni surtout n’en font pas des «  démocrates  » – Mandela a eu sa période communiste révolutionnaire. Ce sont des hommes qui sont appelés à la sainteté où qu’ils soient, pas des systèmes ou des nations, ni même des religions. 

Éric Vinson, Sophie Viguier-Vinson, Mandela et Gandhi. La sagesse peut-elle changer le monde ? Albin Michel, 18 euros.

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