Traduit par Antonia

Malheur à notre monde de tièdes

par Bevil Bramwell, OMI

vendredi 28 octobre 2016

C’est il y a soixante ans qu’a paru en anglais l’ouvrage de l’extraordinaire théologien jésuite Henri de Lubac, Méditation sur l’Eglise sous le titre The Splendor of the Church. Ce chef d’œuvre est un excellent condensé de l’essence même de l’Eglise.

Le chapitre « L’Eglise au milieu du monde » revêt une importance particulière à l’heure actuelle. Au cœur de toutes choses figure le caractère unique de la révélation de l’Evangile de Jésus-Christ. C’est pourquoi : « Le problème [entre l’Eglise et l’Etat] date de l’Evangile. C’est lui qui a distingué ce que nous appelons aujourd’hui le temporel et le spirituel ».

De Lubac cite le grand poète français Paul Claudel qui a écrit que « deux pentes sollicitent les représentants des deux pouvoirs ; l’une soumet l’Eglise à l’Etat au point d’en faire une simple administration publique ; l’autre subordonne l’Etat à l’Eglise au point de rétablir entre les mains du sacerdoce l’unité des deux pouvoirs… Entre ces deux périls… l’humanité cherche sa voie ».

Dans ses relations avec l’Etat, l’Eglise évolue avec prudence. Mais que doit-elle faire sur cette terre ? La réponse de De Lubac est provocatrice pour ne pas dire plus : « Si nous ne pensons plus seulement à l’Etat, mais si nous apercevons à travers lui toutes les forces terrestres que l’Eglise a pour mission de plier par son témoignage à la Loi de Dieu, la lutte apparaîtra plus inévitable et plus implacable encore ».

Que veut-il dire précisément par ce « témoignage à la loi de Dieu » ? Prenons pour exemple les relations de l’Eglise orthodoxe et de l’Etat en Russie. Selon un analyste du Woodrow Wilson Center for Scholars : « à l’issue des élections [russes] de 1996, après un examen de la ventilation des résultats du scrutin, les analystes conclurent sans hésitation que la religion n’avait rien à voir avec les tendances politiques de la population. Les 80 pour cent des électeurs qui se définissaient comme orthodoxes, non contents de ne pas voter conformément aux directives politiques de l’Eglise, déclaraient également ne pas accepter l’idéologie de l’Eglise. »

Cela ne vous rappelle rien ?

Après un examen de la situation aux Etats-Unis, le Pew Research Center constate : 37 pour cent des catholiques se sentent proches des Républicains, 44 pour cent plutôt des Démocrates et 19 pour cent n’ont pas de préférences. Comparez ces chiffres avec les statistiques concernant l’ensemble des adultes américains : 37 pour cent penchent pour les Républicains ; 44 pour cent pour les Démocrates ; 18 pour cent sont indécis. Le catholicisme semble n’avoir aucune influence sur le comportement citoyen. Nous semblons être pratiquement logés à la même enseigne que les orthodoxes russes en ce qui concerne notre service à la nation.

En dépit de la très embarrassante mollesse de l’Eglise américaine, le père de Lubac soutient que l’Eglise apparaît partout « comme la seule garantie efficace de la liberté des âmes ». D’une part, cette liberté n’est pas accordée par l’Etat, en dépit de toutes ses promesses d’être la source du progrès pour son peuple. En fin de compte, la liberté des âmes est la mesure réelle du progrès humain. D’autre part, si les fidèles et les autres n’entendent jamais parler en chaire de cette fonction de l’Eglise – et puisque nous ne communiquons pas par télépathie – comment l’Eglise fait-elle son travail dans notre pays ? Et quand ?

L’autre grand service que l’Eglise est censée rendre à son peuple et à l’ensemble de la société, c’est d’enseigner que l’humanité est une communauté ayant un bien commun parce qu’incluse dans l’Eglise : « L’Epouse du Christ ne cesse pas d’avoir conscience de cette humanité tout entière dont elle porte dans ses flancs la destinée ». (Claudel)

Tel est le fondement de la vocation de l’Eglise qui est d’unifier l’humanité au service d’un seul Seigneur et pour le bien de tous. Prenez par exemple la terrible situation qui règne dans nos zones urbaines. L’Eglise américaine comprend différentes factions, mais il est grand temps d’agir vraiment. Nul n’a cherché à remédier à ce honteux affront à la dignité humaine, tout au moins pendant les trente années que j’ai passées dans ce pays.

De Lubac conclut par certaines idées sur ce que ces deux services impliquent pour l’Eglise. Ils signifient que l’Eglise est militante par nature. Mais ce n’est pas à prendre en un sens extérieur : « Jamais les armes de l’Eglise ne seront celles du siècle, ni ses objectifs ceux du siècle ».

Pour illustrer cette affirmation, le père de Lubac fait une citation d’un discours prononcé par un prêtre chinois en1951. Tong Che-Tsche fut ensuite arrêté par le gouvernement communiste et disparut. Mais avant cela, il avait dit : « Si l’Eglise et le gouvernement ne peuvent arriver à un accord, tôt ou tard tout catholique chinois n’aura plus qu’à mourir ».

Nous pouvons penser, ici en Amérique, que cela ne nous concerne absolument pas. Mais il est naïf de sous-estimer l’intensité du conflit entre l’Eglise et l’Etat.
De Lubac termine cette analyse par des propos qui rendent un son encore plus alarmant aujourd’hui que quand il les écrivait : « L’Evangile nous avertit que le sel peut s’affadir. Et si nous (ou la plupart d’entre nous) vivons plus ou moins en paix au milieu du monde, c’est peut-être parce que nous sommes des tièdes ».

Dimanche 9 octobre 2016

Source : https://www.thecatholicthing.org/2016/10/09/threatened-by-our-own-lukewarmness/

Photographie Henri de Lubac

Bevil Bramwell, OMI, docteur ès lettres est l’ancien Doyen des étudiants du premier cycle de la Catholic Distance University. Ses ouvrages sont les suivants : Laity : Beautiful, Good and True ; The World of the Sacraments et, plus récemment, Catholics Read the Scriptures ; Commentary on Benedict XVI’s Verbum Domini.

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