Mai 68

jeudi 17 juillet 2008

Je lis toujours avec autant d’intérêt les chroniques religieuses et profanes de France catholique.

Je tiens cependant à vous dire mes réserves sur votre journal du n°3127 au sujet de Cohn-Bendit.

« Il ne faut pas prendre les canards sauvages pour les enfants du Bon Dieu » avait dit alors le général de Gaulle. Je crains que vous ne le fassiez.

Ayant vécu Mai 68 aux premières loges (Faculté de Nanterre), je ne pense pas que le Mouvement du 22 mars était moins dépendant des idéologies que les autres. En réalité, ce n’était pas un mouvement de plus mais une sorte de coordination informelle où se retrouvaient des dirigeants trotskistes, maoïstes, PSU, UNEF etc. avec quelques transcourants comme Daniel Cohn-Bendit peut-être chargés de manipuler les autres (au bénéfice de qui ? Je vous le laisse à deviner).

Il est faux également que « le gauchisme s’émancipe d’une certaine matrice idéologique dure ». Le terme de gauchisme appliqué par le parti communiste aux mouvements d’extrême-gauche reprenait une expression de Lénine. Et les « gauchistes », pour qualifier le PC, reprirent eux aussi une formule de Lénine, celle de « révisionnistes », que Lénine appliquait à la social-démocratie. Je ne sais pas ce qu’étaient en soi les gauchistes mais eux se voulaient encore plus durs que le PC. Se référant, qui à Trotski, qui à Mao, ils ne remettaient nullement en cause le totalitarisme, ils trouvaient au contraire que le PC et l’URSS ne l’étaient plus assez ! Le mot de totalitarisme était d’ailleurs inconnu d’eux ; il appartient au vocabulaire libéral d’Arendt et Aron, un courant totalement vilipendé par les soixante-huitards.

Les maoïstes reprochaient même au PC de ne plus être stalinien.

Qu’il y ait eu par derrière d’autres courants : chrétiens du PSU ( fort sectaires eux aussi ) , anarchistes ( très peu visibles) , libertaires ( moins importants qu’on ne l’a dit) ou simples réformateurs de l’Université, certes mais ceux qui étaient le fer de lance du mouvement , les trois composantes trotskistes, les maoïstes, l’UNEF, étaient marxistes-léninistes, idéologues, manipulateurs, excitant sans cesse à la haine du capital , de la bourgeoisie et du policier.

Cohn-Bendit ne m’a jamais paru quelqu’un de sympathique. Son apologie de la pédophilie dans les années 70, ses attaques ignobles contre les catholiques polonais au Parlement européen en font quelqu’un de détestable. Je ne me suis trouvé d’accord avec lui que dans sa récente algarade à Sarkozy au sujet du Tibet.

A la différence d’un Régis Debray ou d’un Alain Finkielkraut, c’est quelqu’un qui déteste tout ce que vous représentez.

Bien fraternellement,

Roland

Messages

  • Je suis bien mal placé pour avoir à redire sur votre billet, n’ayant pas connu mai 68. Cependant, je suis certains d’une chose c’est que Hannah Arendt n’était pas libérale, elle s’en est défendu, tout comme elle s’est défendue d’appartenir à la droite comme à la gauche :

    « La gauche, vous le savez, me tient pour conservatrice, et les conservateurs, parfois, pour quelqu’un de gauche, une réfractaire ou Dieu sait quoi. Et je dois dire que cela m’est complètement égal. Je ne crois pas que ce genre de chose éclaire le moins du monde les véritables questions de ce siècle. je n’appartiens à aucun groupe. »

    Hannah Arendt, The Recorvery of the Public World

    Cordialement

    Voir en ligne : « Je n’appartiens à aucun groupe », Hannah Arendt

  • Mai 1968, une étape décisive de l’Histoire

    Les événements de l’Histoire se rassemblent parfois en un courant entraînant la société tout entière et la modifiant en profondeur. Les témoins et les historiens peuvent s’attacher à la multiplicité des détails et ne pas voir la direction commune qu’ils ont prise. Pourtant, sans nier le rôle de la liberté individuelle ni la place des hasards, on doit constater l’existence dans l’Histoire de mouvements et de seuils, même si les analyses des causes et des étapes divergent, et même surtout si c’est Dieu qui en définitive dirige l’Histoire selon sa Providence.

    La Révolution de mai 1968 fut de courte durée : moins d’un mois. On peut n’y voir qu’un événement fâcheux dépourvu de portée réelle. On peut y voir au contraire une révolution aussi décisive que celle de 1789. Sur ce point, le jugement porté à la Chambre des Députés le 14 mai 1968 par le Premier Ministre, Georges Pompidou, face à l’emphase parlementaire de François Mitterand, était d’une clairvoyance exceptionnelle. On se souvient que, au début du mois de mai, Pompidou accomplissait un voyage en Afghanistan, et qu’il se trouvait privé de tout contact avec la Métropole. Rentré d’urgence le 11 mai, il avait pris immédiatement conscience de la portée des troubles, alors même que le sang ne coulait pas. Devant les Députés, il déclara qu’on n’avait rien connu de tel depuis le XVe siècle. « Ce n’est plus le gouvernement qui est en cause, disait-il, ni les institutions, ni même la France. C’est notre civilisation elle-même. » S’il s’était agi d’un simple effet oratoire, le propos n’aurait pas manqué de susciter une réplique virulente de la part de l’opposition – ce qui n’a pas eu lieu.

    Le contexte historique immédiat éclaire les origines prochaines de la crise. En 1966, Mao Tsé Toung venait de lancer la Révolution Culturelle qui se fixait comme objectif la destruction totale des valeurs reçues du passé. Début 1968, les troupes communistes du Nord-Vietnam, soutenues par la Chine, attaquèrent le Sud-Vietnam. On avait choisi le jour du Têt – la fête la plus traditionnelle du pays – non seulement pour obtenir un effet de surprise parfait, mais pour frapper la nation vietnamienne au cœur de ses valeurs essentielles. Mais, la Révolution maoïste ne se confina pas à l’Asie ; les campus des universités américaines étaient le relais privilégié de sa propagande pacifiste de non-résistance au marxisme qui avait fait du Vietnam le lieu emblématique de sa lutte révolutionnaire. Presque tous les jours, les événements de Chine faisaient la une des journaux d’occident, et l’enthousiasme enflammait bien des têtes. Le Petit Livre rouge de Mao obtenait un succès mondial, et le Grand Timonier suscitait l’admiration quand il déclarait qu’« il est bon de se rebeller. » Les étudiants manifestèrent dans les premiers mois de 1968 à New-York et à Berlin, mais c’est Paris et Nanterre qui auront le triste privilège d’être le centre du séisme dont nous avons été témoins.

    L’ébranlement venait de loin. À la fin du Moyen Âge, le nominalisme a acquis une place prédominante dans la pensée occidentale, ouvrant ainsi la voie au protestantisme et à ce qu’on appelle la « pensée moderne ». Le nominalisme est une négation de l’universel : il n’y a que des réalités singulières sans lien entre elles, qu’il est commode de regrouper sous des mêmes noms. Cette conception a des implications graves : la perspective dans le domaine théologique se décentre de l’intelligence (qui perd le contact avec le réel) à la volonté (qui prend son indépendance par rapport à la raison) ; elle se déplace de l’objet au sujet ; elle passe de la communauté à l’individu. La foi devient affaire de choix personnel, la démarche de foi devient individuelle, le croyant l’emporte sur Dieu, la Vérité Première. Le nominalisme, c’est clair, tend à détruire l’unité de la personne humaine et celle de la société, et il sape les liens unissant la créature au Créateur. La première grande crise qui en découla, fut celle qui opposa les juristes de Philippe-le-bel au Pape. D’autres crises se succédèrent jusqu’à l’ébranlement de toute l’Europe dû à la Réforme, ébranlement dont les effets n’ont pas cessé. La Parole de Dieu le Père était mise en doute par le libre examen laissé à l’inspiration des individus ; au Parlement de Londres, elle était mise aux voix. Certes, l’Église catholique subsistait, mais elle deviendra la cible des partisans de l’esprit nouveau. La France meurtrie s’est relevée des Guerres de religion, mais le refus de l’Église-institution y était à l’œuvre comme un venin. Les Jansénistes furent les agents principaux de la rébellion, puissamment secondés au XVIIe par les Libertins, et au XVIIIe siècle par leurs successeurs, les « Philosophes ».
    Les Jansénistes (aux tendances multiples) et les « Philosophes » furent à l’origine de la Révolution Française. Au XVIe siècle, on avait mis en doute la Parole de Dieu, il fallait maintenant exclure qu’il puisse intervenir dans la vie quotidienne. Certes, on croyait à l’existence de Dieu, mais le divin Horloger devait ne pas s’occuper de sa création, et on ne pouvait pas supporter qu’il agisse dans le quotidien par le biais de l’Église catholique. La Révolution française ne refusa pas un dieu lointain et impersonnel. Elle voulait bien l’honorer sous le nom de « déesse raison », en attribuant sans vergogne à l’homme ce que l’on refusait à Dieu. Dieu n’était plus le Père, mais seulement l’Être Suprême, la pierre la plus haute de la pyramide des êtres. Inutile de l’adorer, stupidité de lui rendre un culte. La Révolution ne voulait plus de Dieu-Père : elle a chassé les prêtres catholiques et romains en les expédiant aux Pontons de Rochefort, puis (s’ils avaient survécu) à Cayenne ; elle a fermé leurs églises ; il ne restait qu’un simulacre de culte. Le représentant de Dieu dans la nation devait lui aussi disparaître. Ce fut l’assassinat sacrilège de Louis XVI, le roi que Dieu avait donné aux Français comme représentant naturel de sa paternité, ainsi que tout le monde le croyait alors.

    Après la fin des troubles, beaucoup de choses rentrèrent dans l’ordre. Napoléon conclut avec le Pape un Concordat bénéfique, et le XIXe siècle vit une renaissance magnifique du catholicisme. Mais, les principes de 1789 avaient enlevé les bases de la morale. Les partisans de la Révolution – il ne pouvait en être autrement – conservèrent longtemps, au moins dans leurs références officielles, les principes d’une morale naturelle dont l’altruisme était largement teinté des valeurs évangéliques. Les instituteurs de la IIIe République s’en firent les dévoués propagateurs. C’est à eux que des générations de Français durent leur droiture et leur générosité qui firent honneur à notre pays et qui s’ouvraient à la foi proprement dite. Cependant, une morale sans religion ne peut survivre longtemps, et beaucoup de Français prirent peu à peu leurs distances vis-à-vis d’obligations qu’on avait coupées de leur cause divine et de leur finalité transcendante.

    Il fallait franchir le pas. La Révolution de mai 1968 voulut rejeter entièrement l’ordre naturel, signe ultime de la présence divine. C’était le refus absolu de reconnaître l’image que Dieu avait imprimée dans sa création. La liberté sexuelle sans limite devait devenir un droit fondamental, car elle exprimait l’affranchissement de toute dépendance, non seulement religieuse ou morale, mais même naturelle, et elle devenait le symbole de la libération tant désirée. Mai 1968 marqua la fin de la morale laïque. La contraception avait été légalisée l’année précédente. L’avortement le serait sept ans plus tard. Par étapes, on rejetait les principes les plus intangibles de la loi naturelle. Aujourd’hui, notre société a transgressé de nombreux interdits ; on n’a plus peur de parler ouvertement d’euthanasie ou de sélection eugéniste des embryons humains (féminins ou handicapés), etc. Une poignée d’hommes actifs et de parlementaires ont émancipé légalement l’homme de Dieu. Émancipation purement légale donc illusoire, mais néanmoins source bien réelle de souffrances, de larmes et de mort.

    Nominalisme au moyen-âge – mise en doute de la Parole de Dieu au XVIe siècle – rejet de sa Paternité en 1789 (1) – enfin il y a quarante ans, rejet de la loi naturelle voulue par Dieu : la Révolution de mai 1968 n’est certes pas un événement anodin de l’Histoire. Les Français de plus de 60 ans ont connu une France qui, malgré ses nombreuses et graves imperfections, était la « douce France ». Qui pourrait employer aujourd’hui une telle expression pour qualifier notre pays ? La Révolution de 1968, dont les fruits amers ont été diffusés sur la planète a changé la face de notre monde.

    Sans loi naturelle, il est impossible de former une société où la vie s’épanouisse. Il reste les radars et les règlements de Bruxelles. Pour combien de temps ? Le temps que Dieu ait pitié de nous, et nous permette avec sa grâce de reconstruire, par l’éducation naturelle et surnaturelle, les fondements d’un monde qui vient de Dieu et qui doit se développer selon la volonté de Dieu, avant de revenir définitivement à lui.

    Et l’Église ? Quelle était son attitude à cette époque ? Comment réagissait-elle ? Elle était fragilisée. Depuis peu, le Concile était achevé ; il avait ouvert (ou entrouvert) des portes. Il aurait fallu du temps, de la réflexion et de la mesure. Mais le moment n’était ni au temps, ni à la réflexion, ni à la mesure : une écluse avait été ouverte ; en fait, tout le barrage avait craqué, car le clergé français était miné par des courants fort en vogue dans l’intelligentsia ecclésiastique : le marxisme qui incitait à l’entrée en politique ; la psychanalyse freudienne qui jetait le doute sur la possibilité d’une vocation d’origine divine, et mettait en avant les pulsions sexuelles ; la pensée de Teilhard de Chardin surtout, dont l’optimisme à tendance panthéiste évacuait le péché et repoussait jusqu’au moment de la fin du monde l’action du Christ Rédempteur. Les prêtres dont la charge est de distribuer aux hommes les fruits de la Rédemption, n’avaient plus de raison d’être. Le cardinal Marty, archevêque de Paris, vit avec effarement des prêtres réclamer le droit au mariage, au travail et à l’engagement politique. Ils furent nombreux à abandonner le sacerdoce. Personne n’échappe au mystère de la Croix, surtout pas les prêtres.

    En août 1968, tandis que l’occident entrait dans une ère nouvelle de liberté, les chars soviétiques pénétraient en Tchécoslovaquie et occupaient Prague, comme nous venons de le voir pour la Géorgie. Ce rappel à la « réalité » ne fut évidemment pas compris. Les enseignements du Pape Paul VI ne le furent pas davantage. En conclusion d’une Année de la foi, il publia le 29 juin le « Credo du peuple de Dieu » pour réaffirmer l’intégralité du message évangélique dont l’Église a la charge. Le 25 juillet, il promulguait l’encyclique Humanæ vitæ, où il déclarait que l’usage de la sexualité doit s’insérer dans le plan de Dieu. Ces publications étaient une réponse providentielle et éminemment pertinente, tant au plan de la foi, qu’au plan naturel. Elles montraient que l’Église ne peut jamais renoncer à sa mission divine. Il était difficile d’opposer un « non possumus » plus ferme à l’esprit de Mai 1968. Le martyre du grand pontife Paul VI avait commencé...

    Jacques-Marie Guilmard

    (1) La Révolution de 1789 eut par ailleurs une large descendance insurrectionnelle et totalitaire.

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