Lucien Jerphagnon

par Gérard Leclerc

lundi 24 juillet 2017

Le hasard a fait que j’avais acquis la somme des premiers ouvrages de Lucien Jerphagnon, publiée dans la collection Bouquins de Robert Laffont, alors que je désirai commenter l’avis du pape François sur une possible béatification de Blaise Pascal. Or, Pascal est le principal sujet de ce gros volume. Grâce à lui, j’ai pu rapidement me remettre dans le bain de celui qui me poursuit depuis mes jeunes années. Ne lui avais-je pas consacré mon premier travail d’étudiant un peu élaboré ? Je ne sais s’il a été conservé quelque part… Mais ce qui m’avait attiré dans L’au-delà de Tout, c’était la possibilité de connaître le premier Jerphagnon dont j’avoue qu’il m’était complètement inconnu.

C’est grâce à un article de Jean-Claude Guillebaud que j’avais appris, stupéfait, que le spécialiste éminent de l’antiquité greco-romaine, dont j’avais tellement apprécié les ouvrages, avait été prêtre et avait abandonné le sacerdoce. L’information se trouve confirmée sur la quatrième de couverture : « Ordonné prêtre en juin 1950, Lucien Jerphagnon enseigne alors au grand séminaire de Meaux, et c’est tout naturellement qu’il s’intéresse à Pascal auquel il consacre trois livres, dont Pascal et la souffrance et Le caractère de Pascal. Contre la suprématie de la philosophie thomiste qui s’exerce encore au sein de l’Église, il démontre, à la lumière de la pensée de Pascal, que tout ne se résume pas au dogme scolastique ni à la raison, et témoigne déjà de sa liberté d’esprit. »

Ainsi il y a une œuvre de Lucien Jerphagnon antérieure au Jerphagnon que nous connaissons en raison de sa réputation universitaire et des merveilleuses traductions de saint Augustin pour la Pléiade. Une œuvre qui avait été laissée dans l’oubli depuis cinquante ans ! Est-ce à l’intéressé lui-même qu’il faut en attribuer la responsabilité ? Car il y a bien eu rupture dans sa vie. Comment l’interpréter ? Dans une lettre au cardinal Paul Poupard, il parle d’une génération, la sienne, « pour qui les étoiles se sont éteintes dans le ciel ». Faut-il parler de nuit de la foi ? Pas exactement au sens des mystiques, puisqu’il y a éloignement de l’Église, avec tout ce qu’on peut deviner du séisme psychologique et moral que suppose l’abandon du sacerdoce. Ce que j’ai pu en pressentir au contact de quelques proches qui avaient vécu le même processus, donne à penser sur ce que signifie une certaine solitude à cause de ce que l’on quitte, associée à une adaptation sociale à une réalité dans laquelle on s’insère.

Lucien Jerphagnon évoque également le découragement qui l’a envahi dans les années soixante. Il semble qu’il s’agisse de l’échec d’une tentative intellectuelle aux confins de la philosophie et de la théologie. Faute de plus de renseignements, on en est réduit aux conjectures. Est-ce des débats que le catholicisme français développait alors de la nouvelle théologie qu’il s’agit ? Les noms d’Henry Dumery et de Jean Trouillard, figures éminentes d’un certain moment de la pensée chrétienne, pourraient-ils nous mettre sur la piste ?

C’est le cardinal Poupard qui les suggère dans sa préface, où, par ailleurs, il se montre pudique sur la période de rupture, tout en renvoyant à un roman, publié après la mort de l’écrivain par les soins de sa fille Ariane et intitulé L’astre mort. Celui qui a perdu « la grâce de la foi chrétienne de son enfance » s’y montre néanmoins en recherche d’un apaisement en réponse aux questions qu’il ne cesse de se reposer. Mais le cardinal fait état aussi de très longs échanges avec lui, en publiant des extraits de correspondance qui révèlent un apaisement et même un retour à la foi : « Je voudrais remercier Votre Éminence dans cet oratoire que je n’oublierai jamais, oui, pour toutes ces grâces, humaines et divines – mais ne procèdent-elles pas de la même source ? – de tout cœur merci, tandis que, déjà, comme dit Virgile, “les ombres s’allongent”. Je crois bien que j’ai retrouvé la paix. »

C’est Lucien Jerphagnon qui explique lui-même dans ses lettres comment c’est « un cardinal de curie » qui l’a ramené à la foi, ce qui l’aurait bien étonné en 1960. En demandant à Mgr Poupard de créer un conseil pontifical pour la culture, Jean-Paul II s’était montré bien inspiré. Le seul exemple de ce retour à la foi était la meilleure démonstration du caractère central de la confrontation de la culture et de la foi. Il est vrai que le cas Jerphagnon semblait prédestiné à illustrer son bien-fondé. Le traducteur de saint Augustin pouvait-il échapper à un retour à sa formation première et à ce que Pascal lui avait déjà permis d’approfondir ?

Une conférence prononcée par Lucien Jerphagnon le 11 mai 1996, qui conclut ce volume, montre la très vive estime qu’il avait à l’égard de son confrère le cardinal Poupard, en tant qu’universitaire, érudit et historien. En quelques pages, il retrace son itinéraire intellectuel en insistant surtout sur la figure de l’abbé Louis Bautain, qui devait devenir supérieur du collège de Juilly, puis, vicaire général de Paris tout en étant professeur à la Sorbonne – deux fonctions alors cumulables ! Il s’agit en fait d’une relecture passionnante du XIXe siècle politique, intellectuel et religieux.

Messages

  • Je relis actuellement avec plaisir les ouvrages de Jerphagnon, notamment, celui qui semble être son dernier, un livre d’entretien avec Christiane Rancé "De l’amour, de la mort, de dieu et autre" bagatelles".

    C’est un livre étonnant car il n’y est fait nulle part allusion au fait qu’il ait été prêtre, sauf peut être page 48 : "Ce soir-là, à la gare de l’Est, je pouvais avoir 30 ans, de la fenêtre d’un wagon, j’ai vu soudain surgir le train sur la voie d’en face, où il devait stationner depuis un bon moment et la verrière que j’avais vue 100 fois, si ce n’est plus..." faisant donc allusion vraisemblablement à ses allers et retours vers le séminaire de Meaux.

    Que dans un livre d’entretiens, de confessions, on ne parle pas d’une période aussi longue, et aussi fondatrice surprend de la part d’un esprit si intelligent et si épris de liberté. Avait il peur que de révéler qu’il avait été prêtre fasse "tache" dans son œuvre ? De même comment a-t-il pu interdire à C. Rancé de le questionner là-dessus puisqu’elle ne tente pas une seule fois de l’emmener sur ce terrain. Comme blocage mental c’est très fort.

    Par contre il raconte, dans ce livre, ses relations avec Michel Onfray dont il semble avoir été très proche, au moins amusé, intéressé par sa façon de presenter les choses, notamment la philosophie. en tout cas , Michel Onfray dit à qui veut l’entendre que Lucien Jerphanion est son "père spirituel" "son maître".

    Et c’est là que cela devient gênant, pas tant pour Onfray, qui n’en n’a cure, mais pour Jerphanion, quand on entend (comme tous les étés sur France-Culture) Onfray débiter ad nauseam ses platitudes contre l’Église catholique, car ces platitudes rejaillissent sur le "maître". En l’ecoutant cette année je me disais : "Est ce bien çà que Jerphanion t’a enseigné ? si c’est le cas, çà ne valait pas la peine de passer autant de temps auprès de lui. N’importe quel "rad soc" bouffeur de curés t’en aurait dit autant, et en plus drôle".

    Est ce que jerphanion, pince-sans-rire, toujours le sourire en coin, a dit à Onfray des choses sur la foi, la Bible, l’Église qu’il était incapable d’entendre, de comprendre ? Alors comme "maître", ce n’est pas fortiche, car un "maître" doit adopter un discours compréhensible par son élève, et qu’il ne soit pas instantannément dans le contre-sens quand il répète ce que lui a dit son maître.

    Gérard Leclerc semble dire que Jerphanion, a la fin de sa vie, aurait retrouvé la foi, tant mieux pour lui. Mais à combien a-t-il fait perdre la foi par l’intermédiaire de son "élève" Onfray et ses coups de boutoirs incessants contre le christianisme ?

    On ne peut que penser à la sentence de Joseph de Maistre : "L’Évangile sans l’´Église est un poison". Une autre ? "Si on sépare l’Évangile de l’Église, l’Évangile devient fou " (Danielou).

    Louis MOTTE

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