Lettre ouverte à Patrick DEVEDJIAN,

jeudi 4 décembre 2008

Père Vincent SCHEFFELS, 49 ans, curé de la paroisse Saint-Jean Porte-Latine
Doyen du doyenné d’Antony - Bourg-la-Reine
1, square de l’Atlantique, 92160 Antony

Père Georges VANDENBEUSCH, 37 ans, curé de la paroisse Saint-Jean-Baptiste
Doyen du doyenné de Sceaux - Châtenay-Malabry – et Fontenay-aux-Roses
1, rue du Docteur Berger, 92330 Sceaux

Père Antoine LOYER, 39 ans, curé des paroisses Saint-Saturnin et Saint-Maxime
2, place de l’Eglise, 92160 Antony

Père Christophe WITKO, 45 ans, curé des paroisses Saint-Gilles et Saint-François d’Assise
8, boulevard Carnot, 92340 Bourg-la-Reine

Père Michel BOURGAREL, 73 ans, curé des paroisses Sainte-Thérèse d’Avila et Sainte-Bathilde
281, avenue de la Division-Leclerc, 92290 Châtenay-Malabry

Père David ROURE, 44 ans, curé de la Paroisse Saint-Germain-l’Auxerrois,
2, rue du Lavoir, 92290 Châtenay-Malabry

Jeudi 4 décembre 2008,

Lettre ouverte à Monsieur Patrick DEVEDJIAN,
député de la 13ème circonscription des Hauts-de-Seine

Monsieur le Député,

Nous sommes les six curés de toutes les paroisses catholiques situées sur le territoire de votre circonscription. Nous avons pris connaissance avec un certain étonnement des propos concernant le projet de loi le dimanche que vous avez tenus hier matin, soit le 3 décembre dernier, sur Canal+ et qui ont été largement repris par un certain nombre de media français.

Entre autres : « Je crois qu’il est sage de permettre aux gens de travailler s’ils le veulent, c’est une liberté », « Je croyais que nous étions dans une République laïque », « Les chrétiens honorent le dimanche, les juifs le samedi, les musulmans le vendredi, si les bouddhistes s’y mettent, il ne va pas rester grand chose ! »

Au même moment paraît dans notre pays un sondage réalisé par l’IPSOS pour Famille Chrétienne/ CFTC/ RCF/ Radio Notre Dame. Il indique très clairement qu’une grande majorité de Français est opposée à ce projet de loi, y compris dans les grandes villes : en effet 84% estiment que le dimanche doit rester le jour de repos commun pour la vie familiale, associative, culturelle ou religieuse et 64 % des salariés (dont 68 % en région parisienne, par exemple…) ne sont pas d’accord pour travailler le dimanche (source : Famille chrétienne 1612, daté du 6 décembre 2008, pp 8-13).

Vos propos, donc, ne peuvent manquer de susciter nombre de réactions de notre part. Nous tenons à le faire ci-dessous de la manière la plus concise qui soit :

1) Il nous semble complètement illusoire de prétendre que, si la loi que vous défendez passe, les gens auront le choix, en tout cas pas les salariés les plus précaires… Encore une fois, ce sont les petits et les faibles qui vont payer pour le confort des autres. Les prêtres de paroisse que nous sommes rencontrent bien des personnes inquiètes par la perspective de cette libéralisation du travail le dimanche, en particulier ceux qui, sur votre circonscription, travaillent dans les grands centres commerciaux comme Vélizy 2. N’est-il pas temps de les écouter un peu ?

2) La crise financière actuelle montre que promouvoir les fondements d’une société uniquement sur des critères de rationalité économique mène à la catastrophe. Or, comme le dit avec pertinence le cardinal Barbarin dans une tribune libre du Monde en date du 2 décembre dernier, la seule justification apportée à votre projet de loi est le « gagner plus ». N’y-a-t-il donc que cette finalité-là dans la vie ?

3) Il nous semble que le rôle du législateur n’est pas de suivre passivement les comportements individuels, mais d’avoir le courage de donner un horizon de sens pour le vivre ensemble qui structure la société. Dans cet horizon de sens, qui va bien au-delà de certaines revendications confessionnelles, que faites-vous de la nécessité pour chacun de disposer d’un jour pour passer du temps en famille (et, ce, d’autant plus où à une époque tellement d’entre elles sont éclatées…), pour nouer des relations sociales et amicales, pour se cultiver, faire du sport, etc. ? Comme le souligne Philippe Barbarin dans l’article déjà cité, cela était demandé d’ailleurs aussi bien par Proudhon que par Ozanam au XIX° siècle quand ce débat récurrent faisait déjà rage dans notre pays à cette époque.

4) Enfin, sur un autre plan, la vision que vous semblez avoir sur la laïcité (et que vous avez d’ailleurs déjà développée dans d’autres entretiens, comme votre interview du 21 avril 2006 dans l’émission Franc-parler de France Inter, au sujet de laquelle un signataire de cette lettre vous avait déjà interpellé par courrier) nous semble bien étriquée et plus forcément en phase avec celle, beaucoup plus généreuse, de ‘laïcité ouverte’ à laquelle aime se référer notre Président de la République depuis son élection.

Bien évidemment, ces quelques remarques bien rapides n’ont aucun but polémique mais souhaitent simplement pouvoir être versées sereinement au grand débat public que vous sembliez encourager hier sur Canal+… C’est bien dans cet esprit-là, ayant le seul souci du bien commun, que nous nous permettons de les faire parvenir à celui qui nous représente à l’Assemblée nationale pour la 13ème circonscription des Hauts-de-Seine !

Vous souhaitant bon courage pour la tâche énorme qui est la vôtre au service de notre pays nous vous adressons, Monsieur le Député, nos respectueuses salutations,

Document des évêques de France sur le travail le dimanche :

http://zenit.org/article-19645?l=french

Messages

  • Bravo. Serait-il envisageable que tous les prêtres en fassent autant ?
    Merci et encore bravo !

  • Félicitation pour cette lettre adréssé au député Devedjian. La comparaison du dimanche chrétien avec le samedi juif ou le vendredi musulman n’est pas admissible. Nous sommes en Europe. La France est un pays officiellement laique mais les racines historiques de ce pays sont chrétiennes. La majorité des habitants de la France pratiqueront ou pratiqueront pas mais pour les evenements importants baptême,mariage et enterrement demandent les services d’un curé ou d’un pasteur.
    Certes si quelqu’un veut aller le dimanche planer des choux dans son jardin il a le droit de le faire. Mais les habitants de France et de n’importe quel pays ont droit à un jour de repos. Et ce jour en France est le dimanche.L

  • C’est par analogie avec le sabbat que le dimanche est devenu le jour du repos, comme le note explicitement le pape Benoît XVI. Aux origines, toutefois, les chrétiens célébraient bien le jour du Seigneur, mais l’aspect de suspension du travail n’y était pas lié. Ce n’est qu’à l’époque de Constantin, au début du 4ème siècle, que le dimanche devint jour férié pour toute la société civile.

    L’eucharistie dominicale perpétue le mystère pascal. Les Chrétiens célèbrent ainsi le culte nouveau, la logiké latreia, qui n’est rien d’autre que l’extension au cours du temps et dans toute la vie des fidèles du sacrifice de la Croix, jusqu’à ce que « Dieu soit tout en tous ».

    Le dimanche est également rappel constant des mystères de la foi : création, incarnation rédemptrice, retour glorieux du Seigneur à la fin des temps - mais aussi de tout ce qui en découle pour l’homme : le sens de l’existence, du temps, du travail.

    Parce qu’il est le jour de la résurrection et de l’eucharistie, le dimanche concentre la foi, le culte et l’agir concret de l’Église, c’est-à-dire tout ce qu’elle fait, tout ce qu’elle est. Aussi Ignace d’Antioche a-t-il pu définir les chrétiens : « ceux qui vivent selon le dimanche

  • Un prêtre canadien me racontait qu’au Québec la loi permettant aux grandes surfaces d’ouvrir le dimanche et même jour et nuit était passée, il y a une quinzaine d’années, sans que cela fasse de grands débats.

    Comme le parking est gratuit, que les centres commerciaux sont chauffés en hiver et rafraîchis en été et que les gens ne savent pas quoi faire de leur dimanche, ils errent en poussant des charriots, en ayant envie de tout ce qu’ils ne peuvent pas acheter sauf à s’endetter gravement, et en se contentant finalement de produits de basse qualité fabriqués en Chine (par des gens qui ont un jour de repos tous les dix jours quand ils en ont un...)

    Et on s’étonne que les familles ne tiennent pas le coup ensuite, concluait-il.

    F

  • Il y a quelques années à propos d’un débat sur l’ouverture des magasins de meubles le dimanche, Krasucki, Secrétaire Général de la CGT, avait dit à la télévision quelque chose comme (je cite de mémoire) : Qu’est-ce que c’est que cette société où les gens n’auront plus le dimanche pour se reposer, se distraire, voir leur famille, faire du sport ..?
    Je n’ai pas partagé les idées et les actes de Krasucki mais je partage complètement son point de vue sur le travail du dimanche.

    Amicalement,

    GP

  • Merci beaucoup à nos prêtres de prendre
    la défense de nos familles qui n’ont
    pas trop d’un jour dans la semaine pour se retrouver, sans être trop sollicitées par des contraintes extérieures."L’appat du gain", on tout simplement les pressions des employeurss sont des outils puissants pour
    l’éclatementent de nos emplois du temps. Pde même, pour l’harmonie familiale, ne faut-il pas mieux une bonne ballade, un jeu de société ou bien un caddie à remplir ?

    Aude Lorne, paroissienne de Saint-saturnin.

  • Je trouve votre texte magnifique :
    clair, respectueux et bien argumenté.
    On pourrait trouver encore d’autres
    raisons, notamment économiques (le
    travail du dimanche favoriserait les
    grands groupes au détriment des indépendants ; il n’est pas sûr qu’il entraîne une augmentation durable des
    échanges ...etc), mais ce n’est pas
    essentiel.

    Est-il prévu une action plus large, comme par exemple, se déclarer en accord avec
    votre lettre dans une pétition ?...

    Isabelle Cortambert
    Antony

  • Il est bien triste (mais hélas symptomatique) de voir ces curés tenir le langage de tout syndicaliste honnête, mais non celui de ministres affirmés du "Dies Domini" recommandé par Jean-Paul II. Que n’osent-ils afficher le courageux "non possumus" des témoins de NSJC tout au long de 20 siècles de Christianisme.
    AM

  • Antony, le 7 décembre 2008

    A l’attention de Père Antoine LOYER Curé de la paroisse Saint-Saturnin 2, place de l’Eglise 92160 ANTONY

    Cher Père, Je vous remercie de m’avoir adressé, au nom des curés d’Antony, de Bourg-la-Reine, de Châtenay-Malabry et de Sceaux, votre « Lettre ouverte » sur le travail du dimanche diffusée ce week-end dans toutes les paroisses de ma circonscription. J’espère que vous voudrez bien faire connaître ma réponse de la même manière pour que cet important débat puisse se poursuivre.

    Tout d’abord, il me semble important de rappeler que, déjà aujourd’hui, 3 millions de personnes travaillent régulièrement le dimanche et ce nombre se monte à 7 millions si l’on y ajoute ceux qui travaillent occasionnellement le dimanche. Les hôpitaux, la police, le tourisme, le commerce de proximité, par exemple ne pourraient fonctionner sans eux, ce travail est indispensable à la société. Beaucoup d’entre eux sont dans une situation juridique précaire, au point que plusieurs établissements ayant été fermés à la suite de recours, le personnel s’est trouvé au chômage et plusieurs manifestations de ces salariés (Conforama par exemple) en ont résulté. Je rappelle, par ailleurs, que la France est le pays du monde qui accueille le plus grand nombre de touristes et que cela fait vivre nombre de nos concitoyens. Les commerçants lillois sont choqués de devoir fermer le dimanche alors que leurs clients n’ont que quelques kilomètres à faire pour aller s’approvisionner en Belgique.

    A Antony même, le dimanche matin est, depuis toujours, un moment de grande activité, qui me semble aussi contribuer au vivre ensemble et aux rencontres. Le travail le dimanche n’est donc pas une nouveauté. La proposition de loi ne le généralise pas. Il s’agit de l’autoriser dans les quatre agglomérations urbaines les plus importantes (Paris, Lyon, Marseille et Lille) qui comptent plus d’un million d’habitants et dans lesquelles les modes de vie et de transport rendent difficiles les courses en famille en semaine. Les grandes surfaces alimentaires en ont été exclues pour ne pas concurrencer les commerces de bouche.

    Les salariés du dimanche devront être volontaires, et la rémunération sera double de celle du travail en semaine. Toute discrimination à l’embauche sur le refus de travailler le dimanche sera interdite : la liberté de choix sera ainsi protégée. Le repos dominical reste la règle et le travail du dimanche l’exception. Nous partageons tous, il me semble, le désir de passer du temps en famille et de nouer des relations amicales ou sociales. Nos modes de vie ne nous permettent pas toujours d’y consacrer le dimanche, mais le temps des vacances s’est considérablement allongé, la durée hebdomadaire du travail a beaucoup diminué : cela nous laisse à tous de nouveaux moments pour se rencontrer, pour avoir des activités sportives, culturelles et familiales.

    Parce que gagner sa vie, vivre et faire vivre les siens de son travail, c’est plus important, cela contribue à la dignité de l’homme et de la femme.

    Vous pensez que « ce sont les petits et les faibles qui vont payer pour le confort des autres » : je rencontre beaucoup d’étudiants qui travaillent le dimanche pour payer leurs études, de personnes qui préfèrent avoir un salaire double et trouver du temps libre pendant la semaine pour faire autre chose, parfois pour leurs enfants ou leurs parents âgés. Cette liberté aussi ne doit pas être méprisée. Je suis bien plus choqué par le travail à temps partiel subi par beaucoup d’employés du grand commerce. Et le travail de nuit est bien plus déstructurant pour la vie familiale. Et le travail en plein air est extrêmement pénible quand il fait froid et qu’il pleut. Tant qu’il s’agit d’un choix, le travail du dimanche est acceptable. La discussion parlementaire a recherché des garanties et je crois qu’on y est arrivé.

    Enfin, il est vrai que j’ai dit que la République n’avait pas à prendre en considération l’argument religieux et ajouté, par boutade, que chaque religion privilégiait un jour de repos dans la semaine. Pour autant, je suis entièrement d’accord avec le concept de « laïcité positive » du Président de la République : la religion et la foi structurent les consciences, la spiritualité est une dimension essentielle de l’homme. Lorsque j’étais maire d’Antony, j’ai toujours fait mon possible pour donner toute leur place à l’expression des cultes qui expriment cette foi et cette spiritualité, que ce soit en restaurant Saint-Saturnin, en requalifiant le parvis de St Jean, en créant un carré musulman au cimetière, en aidant la synagogue à trouver un terrain…

    Par ces mots qui vous ont choqués, et j’en suis désolé, j’ai voulu souligner qu’aujourd’hui, la religion chrétienne n’était plus la seule à marquer la culture et la société. Le chrétien venu d’Orient que je suis, sait l’immense chance que nous avons de vivre dans une société laïque, ouverte et tolérante à l’égard de toutes les convictions.

    Patrick DEVEDJIAN

    Je vous prie d’accepter, cher Père, l’expression de mes sentiments les meilleurs pour vous-même et vos confrères.

  • Alors que les débats sur la libéralisation du travail le dimanche débutent aujourd’hui à l’Assemblée Nationale, les éditions Desclée de Brouwer publient le Dimanche, c’est sacré ! de Patrice Gourrier.

    Sous prétexte de « doper » le pouvoir d’achat, une proposition de loi a été déposée à l’Assemblée Nationale afin de modifier la loi de 1906 réglementant le travail du dimanche. Mais, en dépit des précautions annoncées, ce projet de loi préfigure le fait que le dimanche devienne un jour comme un autre, un jour « comme un lundi » titrait récemment avec un humour grinçant un grand quotidien national.

    S’il devait en être ainsi, c’est un équilibre presque bimillénaire qui se verrait modifier, et plus précisément, l’articulation de l’Homme, du repos et du travail. En tant que prêtre et citoyen, le père Patrice Gourrier s’élève contre cette éventualité. En effet, c’est la place même de l’Homme au sein de la société qui se verrait modifier, la semaine n’étant plus marquée que par des jours « ouvrés ». Dans ce combat pour l’homme, rappelle ce court pamphlet, l’Eglise, souvent accusée d’être toujours en décalage avec son temps, est depuis longtemps en avance sur son temps ! Le pape Jean XXIII n’écrivait-il pas dans l’Encyclique Mater et Magistra en 1961 : « C’est aussi un droit et un devoir pour l’homme, de cesser par moments le dur travail quotidien, pour reposer ses membres fatigués, pour procurer à ses sens une honnête détente… ».

    Une prise de position vigoureuse qui aborde la dimension humaine et religieuse du Dimanche. Un débat qui nous concerne tous.

    Prêtre du diocèse de Poitiers, le Père Patrice Gourrier est curé de paroisse et auteur d’une dizaine d’ouvrages à succès dont Talitha Koum (DDB) et Pourquoi je suis de devenu prêtre (Flammarion/DDB). Fondateur du mouvement spirituel « Talitha Koum », psychologue clinicien particulièrement attentif aux questions de société et de psychologie, il est également chroniqueur pour la revue « Prier » et à l’émission « Les Grandes Gueules » sur RMC.

    LE DIMANCHE, C’EST SACRÉ ! de Patrice Gourrier - 7 €
    aux éditions Desclée de Brouwer-Lethielleux.

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