Les yeux de la foi

par Gérard Leclerc

lundi 3 octobre 2016

La cérémonie de réouverture de l’église Saint-Étienne-du-Rouvray a été largement relayée par les médias, hier dimanche. La liturgie est un langage qui parle d’abord aux oreilles des croyants, et peut-être aussi une gestuelle que perçoivent d’abord ce que le théologien Pierre Rousselot appelait « les yeux de la foi ». Il s’agissait d’un « rite pénitentiel de réparation », qui n’est guère transposable dans un idiome areligieux. Et pourtant, il semble qu’il y ait eu de l’intérêt pour ce langage et cette gestuelle, en dehors des fidèles de l’Église catholique. On peut l’expliquer par l’émotion persistante de l’opinion touchée par ce meurtre à l’autel, avec son caractère singulier. Le maire de Saint-Étienne-du-Rouvray appartient au parti communiste. Depuis le drame du 26 juillet dernier, il n’a cessé d’être associé à tout ce qui a suivi, et il était encore là hier. On peut présumer qu’appartenant à une tradition areligieuse, il n’en a pas moins été touché par la mort de ce prêtre qu’il connaissait, et dont le meurtre avait une signification toute particulière.

Il est possible de saisir le phénomène de diverses façons. Par exemple à la façon de Régis Debray, qui, dans son dernier livre, revient une fois encore sur l’importance de la croyance et du sacré au sein de la cité, sous le simple regard du sociologue et du médiologue : « Rien n’est sacré en soi, écrit-il, mais on ne connaît pas de société, fut-elle officiellement athée, qui n’ait en son sein un point de sacralité, légitimant le sacrifice et interdisant le sacrilège. Le sacralisé ou l’intouchable se distingue du profane et de l’anodin par des traits invariants reconnaissables à l’œil nu auxquels restent aveugles beaucoup d’esprits soi-disant émancipés. » (Allons au fait. Croyances historiques, réalités religieuses, Gallimard – France Culture.)

Tout en étant d’accord avec Régis Debray sur cette sorte de phénoménologie du sacré, j’ajouterais néanmoins que la liturgie de Saint-Étienne du Rouvray dépassait cette forme de sacralité. Il est vrai que pour la comprendre pleinement, il faut les oreilles du croyant et les yeux de la foi. Mais le surnaturel n’est étranger à nul homme et à nulle femme. Et je suis persuadé que beaucoup, pensant ne percevoir que du sacré, ne sont pas loin d’appréhender ce qu’il y a de surnaturel dans le sacrifice du père Jacques Hamel, à qui le Pape vient d’ouvrir sans attendre la route de la béatification.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 3 octobre 2016.

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