Les trois volets de Laudato si’

par Philippe Montillet

jeudi 20 août 2015

Il ne faudrait pas réduire l’encyclique Laudato si’ à la vision uniquement naturaliste dans laquelle certains voudraient l’enfermer et, du coup, ne pas voir son aspect global. C’est dans cette globalité qu’elle doit se lire et prend tout son sens.

Le document pontifical recouvre en effet trois aspects : le premier, parfois le plus visible, est plus lié à ce qui concerne la « détérioration globale de notre environnement » (§3), c’est-à-dire la grave crise que nos sociétés modernes traversent dans leur rapport à la nature faussé par l’individualisme, le relativisme et le consumérisme [1] ; Le second message de l’encyclique concerne la réaffirmation du plan divin de la création opposé à l’anthropocentrisme radical dans lequel la société s’est engouffrée depuis un siècle ; le troisième est beaucoup plus « politique » au sens noble du terme, et pose les termes d’une écologie humaine qui est la vision sociale du christianisme et que notre « joyeuse superficialité » nous a fait perdre. Revenons sur ces thèmes.

Bien que le plus commenté et le plus long par ses développements, ce qui concerne les solutions à quelques crises actuelles, n’est pas le plus fondamental puisque demeurant dans le domaine du contingent. L’eau, l’air, le réchauffement climatique, la dégradation de la biodiversité, les cultures transgéniques tout comme le gaspillage ou les déchets, demandent des solutions pratiques dont le Pape souligne l’extrême complexité. Certaines sont urgentes, mais il s’agit de domaines sur lesquels l’action peut être menée dès lors qu’il y a volonté. Le succès de cette partie du texte, vient de ce que ce ne sont pas vraiment des matières que l’on s’attend à voir évoquer dans une encyclique. Pourtant l’urgence est là (« les prévisions catastrophistes ne peuvent plus être considérées avec mépris ni ironie » - § 161), renforcée par la conférence internationale sur le climat qui s’annonce et les atermoiements observés depuis des années dont le cinquième chapitre rend compte. L’intention du Pape est donc louable, cela lui permet de revenir dans le débat public. L’Eglise est bien plus qu’une question de foi personnelle. Ce texte la replace dans l’arène sociale dont elle a été exclue depuis trop longtemps. En effet, depuis le XIXème siècle, la société civile et politique a eu tendance à exclure le champ religieux de la réflexion sociale. Société industrielle d’une part, états nationaux d’une autre part ont cru pouvoir mener le monde seul. Mais tout cela n’a amené qu’une société déséquilibrée, sans repère ; une société dans laquelle tous les excès sont possibles, voire parfois érigés en règles ou pseudo-règles. C’est toute la création qui en pâtit. Les hommes d’abord et la nature ensuite. Alors en ce début du XXIème siècle le Pape se sert de la vague écologiste, correspondant à de réelles interrogations sur le futur, pour faire entendre la voix de l’Eglise exactement comme par le passé ou dans les grandes périodes de ruptures comme le fit Jean-Paul II pour accélérer la déconfiture du communisme dans les années 1980. Mais les domaines ont changé. La condition ouvrière au XIXème siècle allait contre la nature de l’homme (travail de nuit, cadence, travail des enfants etc.) ; les régimes totalitaires du XXème siècle, contre les libertés fondamentales (éducation, famille). Désormais l’atteinte de l’homme existe toujours mais sa source a changé et les maux viennent des pollutions et du non-respect des grands équilibres. Souhaitons que ce message soit entendu. Grâce à Laudate si, l’Eglise pourra être présente dans tous les débats et autres conférences réunissant les principaux Etats comme la Conférence internationale sur le Climat (COP 21) de l’automne prochain.

Les chapitres sur la création, la place qui a l’homme et la remise en cause de l’anthropocentrisme, forment le cœur doctrinal de l’encyclique. L’approche environnementale est un bon moyen de redire aux hommes que la planète, fruit de la création divine est un ensemble complexe ou tout se tient : respect de la nature et bonheur des hommes. Les deux ne forment qu’un. Le texte ne se place plus là dans le contingent mais dans le permanent, le fondamental. C’était déjà ce qu’exprimait la Genèse. Ces chapitres permettent, en effet, à la fois d’analyser les causes et de trouver les remèdes. Le Pape insiste sur la nécessité de retrouver le sens initial de la création comme projet de Dieu dont l’homme est un élément et qui est faite pour l’homme. Ainsi, il n’y a pas à avoir une opposition entre une nature qui serait bonne et des hommes qui viendraient la détruire. Cette vision n’est pas celle de l’Eglise. Ainsi, au § 86 le Saint-Père cite le Catéchisme de l’Eglise catholique qui rappelle que toutes les créatures concourent au même but car « elles n’existent qu’en dépendance (…) pour se compléter mutuellement, au service les unes des autres ». Au § 149 il explique : « Il est fondamental de chercher des solutions intégrales qui prennent en compte les interactions des systèmes naturels entre eux et avec les systèmes sociaux. Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale ». Unicité de la création dans un monde qui a trop souvent préféré toutes les formes du nominalisme au dépend des universaux. Il n’y a pas de dichotomie ou de dialectique entre l’homme et la nature mais une complémentarité. Ce n’est pas l’un ou l’autre, mais l’un et l’autre ! Il était utile de rappeler cette « harmonie de la création » à la fois pour sortir d’un débat stérile entre l’homme et la nature où certains tombent déjà, prêts alors souvent à sacrifier l’homme, et pour redire que dans cette vision globale, l’homme a son rôle à jouer, rôle moteur puisque c’est, ni plus ni moins, celui de respecter les grands équilibres et donc « d’en finir (…) avec le mythe moderne du progrès matériel sans limite » (§78). Ainsi il s’agit de la responsabilité que chacun de nous a vis-à-vis des autres et non de s’enfermer dans des approches trop sectorielles dans lesquelles les intérêts communs ne sont plus perçus. L’encyclique cite ainsi plusieurs exemples d’apparentes « bonnes pratiques » mais qui ne le sont qu’à court terme ou par rapport à une approche réductrice. Ce « faux vrai » qui s’apparente au relativisme est un des dangers de notre époque. Il faut s’en garder.

Enfin l’encyclique s’inscrit dans la ligne des textes antérieurs définissant, dans un monde de plus en plus déchristianisé, ce qu’est la doctrine sociale de l’église, c’est-à-dire, ce qu’elle peut apporter aux hommes. Nous sommes là, bien évidemment, aux antipodes de la pensée unique trop souvent véhiculée et reprise comme une sorte d’antienne sans que l’on cherche même à savoir si elle a encore un sens. On en voit au contraire les dégâts, régulièrement dénoncés par les esprits les plus lucides mais sans qu’aucune réaction ne vienne…Il convient car cela « vaut la peine d’être bons et honnêtes » (§ 228) de « récupérer les valeurs et les grandes finalités qui ont été détruites par une frénésie mégalomane » (§ 114). Les termes sont forts : valeurs et finalités opposés à la frénésie mégalomane c’est-à-dire ayant perdu tout sens de la mesure. Le Saint-Père invite à retrouver « vérité objective » et « principes universellement reconnus » (§124). C’est par eux que les lois ne seront plus comprises « comme des impositions arbitraires et comme des obstacles à contourner », et le « bien commun » oublié. « Les meilleurs mécanismes finissent par succomber quand manquent les grandes finalités, les valeurs, une compréhension humaniste et riche de sens qui donnent à chaque société une orientation noble et généreuse » (§181). § 229 : « (…) Depuis trop longtemps déjà, nous sommes dans la dégradation morale, en nous moquant de l’éthique, de la bonté, de la foi, de l’honnêteté. L’heure est arrivée de réaliser que cette joyeuse superficialité nous a peu servi. Cette destruction de tout fondement de la vie sociale finit par nous opposer les uns aux autres, chacun cherchant à préserver ses propres intérêts (…) ». Nous sommes là au cœur de la pensée de la chrétienté la plus authentique, ce que le Pape exprime aussi d’une autre manière qui doit être aussi un guide pour l’action politique à travers deux propositions : « le bien commun présuppose le respect de la personne humaine comme telle, avec des droits fondamentaux et inaliénables ordonnés à son développement intégral » (…) et « Toute la société – et en elle d’une manière spéciale l’Etat – a l’obligation de défendre et promouvoir le bien commun » (§ 157).Mais celui-ci ne peut s’inscrire que dans une démarche qui dépasse l’immédiateté de la vision égoïste actuelle (§ 162) : « la grandeur de la politique se révèle quand, dans les moments difficiles, on œuvre pour les grands principes et en pensant au bien commun à long terme » (§ 178). Et dans un très beau paragraphe qui est presque une parabole le Pape rappelle que le bien commun n’est pas quelque chose d’abstrait mais qu’il appartient à tous, dans son quotidien, de la mettre en œuvre et c’est ainsi qu’une chrétienté renaît : « Tout le monde n’est pas appelé à travailler directement en politique ; mais au sein de la société germe une variété innombrable d’associations qui interviennent en faveur du bien commun en préservant l’environnement naturel et urbain. Par exemple, elles s’occupent d’un lieu public (un édifice, une fontaine, un monument abandonné, un paysage, une place) pour protéger, pour assainir, pour améliorer ou pour embellir quelque chose qui appartient à tous. Autour d’elles, se développent ou se reforment des liens, et un nouveau tissu social local surgit » (§232).Cela passe par une transmission et une volonté d’agir dans un esprit de don, gratuit, religieux sans lequel l’action humaine n’atteint pas tous ses buts si elle reste individualiste et n’ouvre pas sur une communauté, l’homme étant un « animal social ». « Cela implique la culture d’une identité commune, d’une histoire qui se conserve et se transmet. De cette façon, le monde et la qualité de vie des plus pauvres sont préservés, grâce à un sens solidaire qui est en même temps la conscience d’habiter une maison commune que Dieu nous a prêtée. Ces actions communautaires, quand elles expriment un amour qui se livre, peuvent devenir des expériences spirituelles intenses » (§ 232, fin). Car le Pape incite les chrétiens à reformer de vraies communautés, des cellules de vie qui seront les vrais ferments sociaux : « On répond aux problèmes sociaux par des réseaux communautaires, non par la simple somme de biens individuels » dit-il en citant Romano Guardini [2] : « Les exigences de cette œuvre seront si immenses que les possibilités de l’initiative individuelle et la coopération d’hommes formés selon les principes individualistes ne pourront y répondre. Seule une autre attitude provoquera l’union des forces et l’unité de réalisation nécessaires ».

Et la conclusion est donnée par le Pape quand il écrit au § 160 : « Quel genre de monde voulons-nous laisser à ceux qui nous succèdent, aux enfants qui grandissent ? Cette question ne concerne pas seulement l’environnement de manière isolée, parce qu’on ne peut pas poser la question de manière fragmentaire. Quand nous nous interrogeons sur le monde que nous voulons laisser, nous parlons surtout de son orientation générale, de son sens, de ses valeurs. Si cette question de fond n’est pas prise en compte, je ne crois pas que nos préoccupations écologiques puissent obtenir des effets significatifs. Mais si cette question est posée avec courage, elle nous conduit inexorablement à d’autres interrogations très directes : pour quoi passons-nous en ce monde, pour quoi venons-nous à cette vie, pour quoi travaillons- nous et luttons-nous, pour quoi cette terre a-t-elle besoin de nous ? C’est pourquoi, il ne suffit plus de dire que nous devons nous préoccuper des générations futures. Il est nécessaire de réaliser que ce qui est en jeu, c’est notre propre dignité ».

Oui, cette encyclique dépasse tout à fait la question environnementale telle qu’elle est présentée habituellement dans l’opinion pour poser les vraies questions de l’homme et de son destin dans le plan de Dieu et de la création. Il s’agit bien de l’écologie humaine telle que définie par Benoît XVI et que le Pape François qualifie lui d’écologie intégrale [3].


[1Qualifié de compulsif ou d’obsessif (§203)

[2La fin de temps modernes, Paris, Le Seuil, 1952, page 77. Remarquons cette référence des débuts des Trente Glorieuses qui permet incidemment au Pape de nous rappeler le temps perdu…

[3Titre du chapitre 4.

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