Les retours de l’histoire

par Gérard Leclerc

mardi 25 septembre 2018

L’histoire nous offre de curieux retours. C’est le grand philosophe Giambattista Vico qui a sans doute le plus insisté sur les ricorsi qui structurent le temps, démentant par avance la célèbre formule de Louis-Ferdinand Céline sur « l’histoire qui ne repasse jamais les plats ». L’accord qui vient d’être signé entre le Saint-Siège et le gouvernement chinois nous ramène, d’une certaine façon, un demi-siècle en arrière. On peut dire que sous le pontificat de Paul VI la diplomatie vaticane recherchait des accommodements raisonnables avec les différents États communistes, parce qu’elle ne pouvait faire autrement, en vertu des rapports de force.

Ces accommodements n’étaient pas sans risques, et les adversaires de l’Ostpolitik pratiquée alors par Mgr Casaroli ne se faisaient pas faute de le souligner. Mais Casaroli emportait des succès réels, même modestes, par exemple au moment de la négociation des accords d’Helsinki. Par ailleurs, dans un pays comme la Pologne, où le catholicisme faisait masse, l’Église pouvait mieux se faire entendre qu’en Tchécoslovaquie. De plus, la Pologne avait un primat de très haute stature, le cardinal Wyszynski qui savait parler haut et fort au régime. Nicolas Senèze, dans La Croix d’hier, rappelle qu’à un moment les rapports furent si tendus entre le primat et le régime que ce dernier voulut jouer la carte Wojtyla contre Wyszynski, pensant que le jeune archevêque de Cracovie serait plus accommodant. L’erreur était magistrale. À distance, elle fait sourire, car le futur Jean-Paul II était au diapason des dissidents qui combattaient le totalitarisme avec de nouvelles armes intellectuelles.

Et c’est Jean-Paul II qui mettrait fin à la politique des accommodements raisonnables en soulevant la Pologne contre le régime. Il est vrai qu’avec la Chine aujourd’hui, on retourne à la méthode Casaroli, à cause de l’existence d’un rapport de force imposé par un Parti communiste chinois inflexible, en dépit des transformations de la Chine. À quoi aboutira le compromis réalisé ? Il est difficile de le prévoir, car nous sommes dans la modalité du provisoire et du pragmatisme qui lui correspond.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 25 septembre 2018.

Messages

  • L’avant-dernier paragraphe de l’article réserve une surprise de taille : le régime polonais du temps de Mgr Wyzsynski lui en voulait tellement qu’il avait pensé le dégommer au profit de l’archevêque de Cracovie. Pourrait-on dire que l’erreur était plus que "magistrale" et qu’elle était ahurissante ? Parce que, comment
    expliquer l’aveuglement d’un tel régime sur le jeune Wojtyla alors que ce dernier soutenait les dissidents... Enfin, l’Histoire, comme le coeur, aurait peut-être "ses raisons que la raison ignore"...

    Restant dans l’actualité, il semble que les "accommodements raisonnables" façon Casaroli soient de retour avec le "compromis réalisé", comportant toutefois quelques nuances, à cela près que Parolin n’est pas Casaroli et que, même si le régime chinois est des plus intransigeants, il y a eu des changements notables, pour ne citer que la Russie et les bouleversements advenus dans les pays de l’Est. On ne saurait, bien entendu, prétendre que ces faits soient une garantie de succès avec le compromis en question, mais il serait inconcevable que cette politique des accommodements ait été décidée et appliquée comme qui dirait sur un coup de poker. Il aura certainement fallu beaucoup de temps, des mois et des années pour arriver à discuter avec les Chinois. N’étant pas, loin de là, politologue ni expert de la Chine, la seule chose à dire c’est que le pape François, en déclarant qu’il était seul "responsable" de ce compromis, mettrait-il par hasard sa fonction en jeu ? On ne peut pas dire les choses de cette manière, mais toute action peut comporter des risques vu le "climat" international et autres.

    Avec le respect filial dû au Saint Père il est à espérer que dans ce contexte le pape François aura bénéficié, cette fois, de l’avis de conseillers rompus à la politique du vis-à-vis, en l’occurrence le régime chinois. Parce qu’il est des cas où le pape ne saurait agir sans interroger ses conseillers. On ne peut qu’être d’accord avec Gérard Leclerc sur l’avenir de cette démarche qu’il est difficile de prévoir. Dans les incertitudes, il n’est que d’appeler l’Esprit-Saint.

    P.S.
    Pour expliquer les mots "il est à espérer que dans ce contexte le pape François aura bénéficié, cette fois, de l’avis de conseillers rompus..." : il est légitime de se poser la question de savoir si, dans son désir sincère de dialogue inter-religieux et pour le bien de tous avec les responsables d’Al Azhar, le Saint-Père ait été mis de façon appropriée au courant de l’esprit et de la mentalité de dirigeants religieux d’un, comment dire, environnement différent du sien. La question reste posée...

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