Traduit par Bernadette Cosyn

Les nouvelles vertus de nos élites privilégiées

par David Carlin

vendredi 26 février 2016

Dans l’ancien temps - je veux dire il y a 60 à 80 ans en arrière – les intellectuels et semi-intellectuels de gauche aux États-Unis avaient coutume de concentrer leur intérêt politique sur l’inégalité de classe. Ils avaient une certaine sympathie pour le marxisme (parfois même une très grande) et ils étaient les défenseurs de la classe ouvrière et les ennemis des riches. Bien sûr, ils se sentaient également concernés par l’inégalité raciale, mais cela ne venait qu’au deuxième plan. Si justice était rendue à la classe ouvrière, justice serait forcément rendue, tôt ou tard, aux noirs.

Tout cela a changé à la fin des années 50 et au début des années 60, quand l’intérêt gauchiste a glissé vers l’inégalité raciale. Cela pour deux raisons. D’abord, en conséquence du New Deal, de l’émergence de l’Organisation Mondiale du Commerce, de la GI Bill of Rights (NDT : loi votée en 1944 qui donnait de nombreux avantages aux soldats démobilisés : financement de leurs études ou de leur formation professionnelle, prêt pour acheter un logement ou démarrer une entreprise), de la prospérité d’après-guerre, la condition de la classe ouvrière s’est grandement améliorée. Les ouvriers avaient dorénavant des syndicats. Leurs enfants allaient à l’université et entraient dans les classes moyennes.

La classe ouvrière n’avait plus besoin du patronage des gauchistes. D’autre part, le mouvement pour les droits civils est né à l’initiative de Martin Luther King et de quelques autres. Les noirs se manifestaient. Pour la première fois depuis la brève période faisant suite à la guerre de Sécession, l’égalité entre blancs et noirs semblait un idéal réaliste.

Les circonstances ont alors changé. Mais l’univers des intellectuels et semi-intellectuels de gauche a également changé. D’une part, ils ont été beaucoup plus nombreux dans les années 60 et les décennies suivantes qu’ils ne l’avaient été par le passé. C’était le résultat naturel de l’explosion spectaculaire du nombre d’universitaires dans la période d’après-guerre. D’autre part, l’intellectuel ou semi-intellectuel de gauche typique n’était plus l’artiste désargenté ou le professeur sous-payé vivant en marge de la société.

Non, à partir des années 60 et bien davantage dans les décennies suivantes, l’intellectuel de gauche type est un professionnel bien payé – avocat, par exemple, ou scientifique environnemental, ingénieur, journaliste dans un grand quotidien, bureaucrate du gouvernement, professeur bien payé d’une prestigieuse université. Les intellectuels de gauche forment maintenant une large part de la classe moyenne supérieure – des individus et des couples qui apprécient les bons emplois, les bons salaires, les grosses maisons, les grosses voitures, le bon vin et le bon café.

En somme, ce sont – et c’est encore le cas à l’heure actuelle – des privilégiés. Mais de tous temps et en tous lieux, les privilégiés ont ressenti le besoin de justifier leurs privilèges. Puisqu’ils sont mieux lotis que la grande majorité de la population, ils ont besoin d’une théorie qui prouve qu’il est juste qu’il en soit ainsi. Ils ont besoin de cette théorie pour se donner bonne conscience. Mais ils en ont également besoin pour neutraliser le ressentiment pouvant naître dans les secteurs non-privilégiés de la société ; ils ont besoin de persuader les subalternes que ce n’est que justice qu’ils soient subalternes.

Monter en épingle l’injustice raciale est exactement la théorie dont ces intellectuels privilégiés ont besoin aujourd’hui. La théorie dit cinq choses :

1) malgré les améliorations apportées par Martin Luther King et consorts, l’injustice raciale demeure le fléau numéro un en Amérique ;

2) étant donné le long et triste passé de racisme anti-noir en Amérique, tous les blancs sont plus ou moins racistes ;

3) bien que les intellectuels de gauche de race blanche aient des restes de racisme dans leurs pensées et leurs sentiments, ils haïssent ces restes et passent leur vie à les arracher ;

4) cependant, la grande majorité des Américains blancs, n’étant pas de gauche, se complaît dans ses pensées et sentiments racistes au point même d’en nier l’existence ; et de ce fait

5) les blancs de gauche sont moralement supérieurs à tous les autres blancs et par conséquent ils méritent leurs nombreux privilèges.

Mais il y a au moins deux autres raisons pour garder l’accent sur l’inégalité raciale. La première, c’est que si on cesse de se focaliser sur l’inégalité raciale, on se focalisera sur l’inégalité de classe, et dans ce cas les gauchistes des classes moyennes supérieures, au lieu d’être des modèles de vertu, seront vus comme des sales types – des gens vivant aux crochets du pays quand le reste de la population se bat pour s’en sortir.

L’autre raison, c’est que la supériorité morale des gauchistes blancs de la classe moyenne supérieure dépend totalement de la croyance qu’ils sont, parmi les blancs, les seuls véritablement vertueux ; non seulement ils détestent sincèrement le racisme, le plus grands de tous les péchés américains, mais ils usent de leur position privilégiée dans la société pour aider les noirs à survivre au racisme des blancs ordinaires.

Par le passé, certaines classes privilégiées ont justifié leurs privilèges en fanfaronnant « nous pratiquons la bonne vieille vertu chrétienne de chasteté. » Mais cela ne marche plus de nos jours. Car les gauchistes de la classe moyenne supérieure ne croient pas que la chasteté soit une vertu (bien qu’ils croient qu’on doit être prudent dans la débauche) ; ils ne croient pas non plus au christianisme. Donc ils n’ont pas d’autre choix que de maintenir vivace ce qui pourrait être appelé « le mythe du racisme blanc ».

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David Carlin, un nouveau contributeur, est professeur de sociologie et de philosophie au Community College de Rhode Island. Il est l’auteur de The Decline and Fall of the Catholic Church in America (Le déclin et la chute de l’Eglise Catholique en Amérique).

Illustration : le professeur de journalisme : « Qui veut m’aider à virer d’ici ce journaliste ? J’ai besoin de gros bras ici. »

Source : https://www.thecatholicthing.org/2016/02/26/the-new-virtues-of-our-privileged-leaders/

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