FC 1252 – 11 décembre 1970

Les catholiques et la politique

par le R.P. Louis Bouyer

mardi 27 décembre 2011

D’après ce que les journalistes ont bien voulu nous dire de l’Assemblée de Lourdes, il semble que le grand problème pour l’Eglise et les chrétiens, en 1970, soit celui de l’engagement politique. D’une façon plus générale, on nous rabat les oreilles aujourd’hui de ce thème : toute théologie prétendue chrétienne qui n’aboutit pas à une théologie politique n’est qu’une fuite dans l’irréel. Là serait, paraît-il, la grande découverte de notre temps.

J’avoue que lorsque j’entends cela, je suis tenté de me frotter les yeux, car je me demande si je ne rêve pas. Est-il possible, vraiment, que la grande novation exigée de l’Eglise par notre temps, c’est qu’elle s’engage dans la politique ? Qu’on m’excuse, mais j’avais l’impression qu’en France, en particulier, il y a bien longtemps qu’elle n’a jamais fait rien d’autre !

Les avatars du parti-prêtre

A l’époque où je n’étais pas encore catholique, mais où je commençais à prendre contact avec le catholicisme français, il semblait impossible d’être un bon catholique si l’on n’était pas de l’Action française.

Puis vint le coup de tonnerre d’une condamnation qui surprit presque tout le monde. Alors, il est vrai, on vit les catholiques les plus dociles, pour un temps très bref, à vrai dire, se demander si, après tout, on ne pourrait pas être catholique sans avoir à s’engager, en tant que catholique, dans l’un ou l’autre parti politique.

Mais cette incertitude fut de très courte durée : la « primauté du spirituel », en tout cas pour les catholiques français, ne dura que ce que durent les roses… Très vite, la démocratie chrétienne devint la politique que tout chrétien catholique conséquent se devait de faire sienne.

Vinrent la guerre d’Espagne et le Front populaire : il apparut alors que l’humanisme intégral, que le catholicisme ne pouvait pas ne pas être, serait sinon marxiste, au moins socialiste.

La guerre, il est vrai, survint presque aussitôt là-dessus et puis la débâcle…, et les catholiques, dans leur ensemble, devinrent « maréchalistes », avant que la victoire des alliés fît d’eux les plus fidèles « généralistes ». Le MRP fut l’artisan de cette étonnante récupération, et mourrait de l’ingratitude incroyable de son bénéficiaire.

Depuis lors, après une autre brève période de flottements, le « parti-prêtre », comme disent les gens, paraît s’être reconstitué, si je comprends bien dans le PSU. Il est, cependant, semble-t-il, un groupe d’irréductibles du « politique d’abord », équivalent en fait au « politique par-dessus tout », qui désirent davantage : une adhésion pure et simple des chrétiens, sous l’injonction des autorités ecclésiastiques, aux partis communistes soit d’obédience moscoutaire, soit pékinoise…

La politique et le sacré

Après tout cela, je suis incapable de voir comment l’ « engagement politique » peut constituer une si ravissante nouveauté pour les catholiques de France. Depuis que je les fréquente, à part quelques périodes de crise, où les circonstances les réduisaient, bien malgré eux, à un apolitisme tout provisoire, je ne les ai jamais vus capables, ni moins encore désireux, de séparer ou simplement de distinguer vraiment, leur foi catholique d’une politique, et, plus précisément, d’une politique partisane.
Mais, cette fois-ci, nous dit-on, ce n’est plus du tout la même chose ! Jusqu’ici l’Eglise se mêlait des affaires qui ne la regardaient pas en voulant imposer sa politique, une politique sacrale, à la cité temporelle. Aujourd’hui, tout au contraire, il s’agit de reconnaître l’autonomie du temporel. Il s’agit, pour cela, non seulement de désacraliser la politique, mais de désacraliser le christianisme lui-même, pour que ses militants (je cite) « puissent enfin œuvrer en pleine pâte dans la masse humaine ».

C’était donc une politique « sacrale » que le maurrassisme ? C’était une politique sacrale que le démocratisme de Francisque Gay et de Georges Bidault ? C’était une politique « sacrale » que le néo-socialisme prôné par Jacques Maritain, avant sa propre conversion aux idéaux de la société américaine ?… Et ce ne serait pas une typique « politique de curés » que celle qui consiste aujourd’hui à voler au secours du marxisme alors qu’il est patent que le marxisme est partout dans une crise qui semble être ou bien celle de l’agonie, ou bien la préparation d’une telle métamorphose, qu’il n’aurait plus rien de marxiste quand elle se serait accomplie ?

Ce cléricalisme est un repoussoir

Pas « cléricale » non plus, la politique utopique d’une révolution dont on n’a pas la moindre idée de ce qu’elle mettrait à la place de ce qu’elle détruirait, sinon qu’elle substituerait à la domination de la caste politique actuelle celle d’une quelconque caste cléricale, avec ses vue d’une abstraction inhumaine, son fanatisme froidement sanguinaire !

Allons donc ! Si, comme les enquêtes sociologiques faites par d’autres que nous le prouvent, l’immense majorité des Français croient encore en Dieu, croient même que Jésus est le Fils de Dieu, la raison pour laquelle ils ne veulent plus mette les pieds à l’église, c’est qu’ils sont trop habitués à ce que les curés en profitent pour leur imposer, au nom de Dieu et de l’Evangile, leur politique à eux. Cette politique, d’ailleurs, n’est jamais une politique qu’ils aient été capables d’inventer eux-mêmes, mais toujours la politique des gens qui leur paraissent destinés, par ce qu’on appelait hier la Providence et qu’on appelle aujourd’hui le sens de l’histoire, à tenir la queue de la poêle…

Soyeux sérieux : ce n’est pas parce que l’Eglise ne fait pas de politique, ou ne fait pas de la bonne politique, que les gens, même croyants n’en veulent plus : c’est parce qu’elle ne paraît pas capable, chez nous en tous cas, de faire autre chose sans que cela devienne aussitôt suspect d’être seulement une couverture ou un appât. Ce ne sont pas les ascètes, ce ne sont pas les hommes de prière, ce ne sont pas les témoins de l’invisible qui, comme on le prétend, par leur « évasion » supposée, éloigneraient les hommes d’aujourd’hui de l’Eglise : ce sont tous nos moines ligueurs, tous nos fanatiques pour qui la religion ne semble avoir d’autre objet que d’attiser des passions qui seraient déjà bien assez virulentes sans cela.

Louis BOUYER

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