Traduit par Yves Avril

Les Américains sont-ils un peuple élu ?

par David Carlin

dimanche 15 avril 2018

George Washington était-il chrétien ? Certains le nient, disant qu’il était déiste. Ils ajoutent que s’il allait souvent à l’église le dimanche, ce n’était pas par foi chrétienne authentique, mais plutôt parce que c’était un politicien astucieux qui comprenait que le peuple américain, constitué en majorité de protestants, aurait difficilement accepté un chef politique non-chrétien.

Ils font également remarquer que son assistance aux offices du dimanche était au mieux irrégulière, au moins quand il était chez lui. Mais on doit garder à l’esprit que l’aller et retour de Mount Vernon à son église d’Alexandria demandait deux ou trois heures et souvent sur des routes boueuses.

Les gens qui sont sceptiques sur le christianisme de Washington sont habituellement ceux qui minimisent le rôle que joua le christianisme dans la création de la République américaine. Leurs doutes doivent donc être pris au moins cum grano salis.

Il y a cependant beaucoup de vrai dans l’affirmation que Washington était déiste, que son Église (l’Église d’Angleterre) était au XVIIIe siècle fortement teintée de rationalisme déiste, qu’elle inclinait presque du côté de l’unitarisme. Ce rationalisme explique l’émergence et la croissance phénoménale du mouvement méthodiste au XVIIIe, à la fois en Angleterre et en Amérique. Le méthodisme fournissait aux gens une religion du sentiment qui manquait dans l’anglicanisme conventionnel. Le méthodisme était une religion du cœur, non un christianisme de la tête. Washington peut ne pas avoir été déiste, il n’était en tout cas pas méthodiste. Sa religion était plus de la tête que du cœur.

Sa pensée était résolument non-déiste, au moins sur un point : il croyait comme beaucoup de ses compatriotes que la victoire américaine dans la Guerre de la Révolution était due aux interventions miraculeuses de la Providence. Un véritable déiste ne croyait pas aux miracles, car croire aux miracles - pensaient beaucoup de déistes – c’était croire que Dieu avait fait des erreurs quand il avait créé le monde et que plus tard il devait corriger ces erreurs avec des ajustements miraculeux. L’idée que Washington a demandé l’assistance de Dieu pendant la guerre est donc probablement juste, bien qu’il puisse ne pas l’avoir fait en s’agenouillant dans la neige de la Valley Forge. (A ce propos, ma femme fut, dans sa jeunesse, infirmière au service d’une trés vieille dame dont l’arrière-grand-père avait été soldat à Valley Forge. Le vieil homme lui avait dit que les conditions n’y étaient pas aussi mauvaises qu’on l’avait dit).

La légende populaire (populaire au moins dans le temps qui précéda la Guerre Civile) selon laquelle Washington était un chrétien trés pieux est sans aucun doute une exagération, mais c’est une exagération d’une vérité, la vérité qu’il était réellement chrétien, qu’il partageait la foi protestante de la grande majorité de ses compatriotes. Certains catholiques en ont rajouté sur cette légende en soutenant que Washington, comme Charles II, se convertit au catholicisme sur son lit de mort. Quelle meilleure réfutation de la calomnie qui dit qu’un catholique ne peut pas être un bon Américain ?

Plus que tout autre chose, Washington semble avoir été non un déiste, non un chrétien, mais un ancien Romain : un Romain idéal, revenu dans le monde alors que nous croyions que ces hommes avaient tous disparu depuis 2000 ans ; peut-être qu’aucun Romain dans la réalité ne s’est jamais conformé à l’idéal aussi pleinement que le fit Washington : un fermier aristocrate, un homme fortuné, un homme de grande rectitude personnelle, et par-dessus tout un patriote.

Lincoln attire plus la sympathie que Washington, car Lincoln nous fait penser non pas à Cincinnatus mais à Jésus-Christ. Lincoln était éloquent ; c’était un homme de douleurs ; il est mort en expiation, pourrions-nous dire, de notre grand péché national, l’esclavage, et il a été assassiné un Vendredi saint. Mais Washington était plus grand patriote. Dans au moins cinq occasions il sauva son pays et la toute nouvelle république de ce pays.

1. Quand il conduisit la nouvelle nation à la victoire dans la Guerre d’Indépendance (1775-1783).

2. Quand à la fin de la guerre (1783) il choisit, à la différence de Cromwell avant lui et de Napoléon après lui, de ne pas devenir un dictateur militaire.

3. Quand il présida la Convention constitutionnelle (1787).

4. Quand il servit comme premier Président des Etats-Unis (1789-1797).

5. Quand il résigna volontairement son pouvoir présidentiel (1797).

Il fut, comme l’a dit un de ses biographes (James Flexner), « l’homme indispensable ». Rétrospectivement il semble avoir été un miracle : un des plus grands hommes à avoir jamais vécu et « quelle chance ! » il fut disponible pour les Américains au moment précis où nous avions besoin de lui.

Ce fut un jour la mode en Amérique (même chez les historiens ; voir George Bancroft) de croire que les Américains sont le second « peuple élué » de Dieu. Dieu destinait les USA à être une lumière pour les nations du monde et, pour les guider à cette destinée, Dieu donne aux Américains une chance spéciale qu’il ne donne à personne d’autre. Et ainsi Dieu a fourni aux Américains un territoire vaste et fécond et des chefs extraordinaires (par exemple Washington et Lincoln) aux moments de grande crise.

Bien sûr l’autre côté de cette théorie du « épeuple élué » est que les USA, comme l’ancien Israél, oublient d’honorer Dieu et ses commandements. Dieu nous visitera avec des châtiments terribles, par exemple la Guerre Civile (Voir le deuxième discours inaugural de Lincoln si bref et pourtant si riche).

Je me rends compte que je suis désespérément démodé sur ce point, mais je tiens encore à cette vieille croyance que nous Américains sommes un peuple élu, que Dieu nous destine à être une lumière pour les nations, et qu’il nous punira si nous abusons de sa patience. Je crois de plus qu’il peut lui arriver d’être à bout de patience.

Nous adorons de faux dieux, ou plutôt nous suivons une morale nationale recommandée par de faux dieux. Je crains le pire.

Rappelons-nous : « Les moulins de Dieu broient lentement mais ils broient extrêmement fin ».


Source : https://www.thecatholicthing.org/2018/02/09/are-americans-a-chosen-people/


David Carlin est professeur de sociologie et de philosophie au Community College de Rhode Island, et léauteur de Decline and Fall of Catholic Church in America.

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