Léon Bloy traducteur de la Parole divine

par Bruno Queyrie

vendredi 3 novembre 2017

Emmanuel Godo, biographe inspiré de Joris-Karl Huysmans et de Paul Claudel, dévoile la dimension théologique de Léon Bloy.

Prononcer le nom de Bloy revient généralement à parler dans le désert : l’auteur qui, de son vivant, fit tant pour se «  rendre insupportable  » à ses contemporains ne recueille encore aujourd’hui qu’une audience limitée, éparse, avertie. Que tout le XXe siècle, de Kafka à Bernanos, de Borges à Queneau, de Jünger à Céline, ait lu avec passion cet apologétiste de haut vol, ce furieux assoiffé d’Absolu et bouillonnant de colère contre les tièdes et les faussaires de la foi, ne fait rien à l’affaire – et ce, malgré des rééditions régulières et précieuses. Une importante date anniversaire – le 3 novembre 1917, l’auteur du Désespéré partait rejoindre cet infini qui l’avait toute sa vie tenaillé – semble vouloir mettre fin à cette injustice, plusieurs parutions notables à l’appui : ainsi, l’ouvrage d’Emmanuel Godo, Léon Bloy, écrivain légendaire, qui offre une synthèse à la fois complète et lumineuse de cette œuvre d’une exceptionnelle richesse.

Pour cela, l’auteur choisit un fil qui n’est pas biographique – même si l’on avance avec lui à travers le parcours spirituel et humain de Bloy – mais plutôt thématique. En seize chapitres qui correspondent à autant de piliers de la mystique bloyenne, Godo donne à voir la diversité, mais aussi la profonde unité de l’œuvre : écriture du Journal comme révélation quotidienne d’un «  sens occulte des événements  », recherche de l’Absolu comme perspective ultime d’une existence autrement condamnée à une indicible famine, gigantesque déchiffrage du langage humain et de l’Histoire qui ne sont que l’écriture humaine d’une parole divine… Autant de grilles de lecture qui débouchent toutes sur un même projet, selon Godo : celui d’élaborer une authentique «  légende  » de l’humanité – du latin legenda : ce qu’il faut lire, ce qui est digne d’être lu ; par extension, ce qui s’oppose à l’inutilité d’un langage vidé de son sens.

Car Bloy dirige ses flèches aussi bien vers les hauteurs d’une grandeur perdue – qu’il espère reconquise, car «  la plus grande force de Satan, c’est l’Irrévocable  » et l’écriture même doit viser à inverser la tendance - que vers la médiocrité d’une époque qui a perdu tout sens du sacré et n’appelle qu’un «  bon usage de la haine  » à son endroit. Ainsi les œuvres de Bloy, torrentueuses, tempétueuses, enflammées, soufflent-elles l’Amour et la Haine comme les deux courants débouchant sur un même océan. Double regard vers des infinis opposés – celui de la Bêtise et celui d’une Grandeur rêvée – qui s’exerce de part en part d’une existence et d’une production littéraire également chaotiques.

Le même Léon Bloy qui pourfend le catholicisme tiède de ses contemporains revendique en contrepartie une foi «  réfractaire, inassimilable, innavigable  » que, toute sa vie durant, il s’efforcera de vivre sans défaillance. Sa pauvreté consentie, l’insuccès de ses ouvrages en un siècle qui préfère ignorer plutôt que de condamner, le choix délibéré d’une écriture violente – «  sans adjuvant, sans édulcorant, sans adjonction d’arôme artificiel  », comme le note avec humour Godo -, sont en ce sens autant d’efforts pour se rapprocher de cet «  Absolu  » qui donne à l’existence son sens initial.

De fait, face à un siècle coupable «  de distiller l’Absolu, de l’édulcorer et de l’amoindrir pour le rendre conciliable avec les canons de la modernité  », une seule solution pour le Témoin de la vraie foi : «  subsister, sans groin, dans une société sans Dieu  ». Le remède ? Une théologie qui n’a rien de professoral ni de «  systématique  », mais dont l’écrivain «  instille les fragments dans l’ensemble de ses écrits […] comme autant d’hosties linguistiques destinées à ensemencer le lecteur  ». Bloy qui, comme le montre Godo, se révèle le plus brillant des littérateurs alors même qu’il se refuse à n’être qu’un écrivain, excelle aussi bien dans le roman que dans la nouvelle, dans la critique littéraire que dans le journal intime, dans la rage du polémiste que dans la vision extatique. Au cœur de tous ces exercices d’admiration ou de dégoût, une écriture «  galvanisante  », qui ne laissera insensible aucun de ses lecteurs – tant est irrésistible sa puissance d’exhortation.

Cependant, Bloy n’est pas que l’homme de la contemplation et de la foudre divine. En proposant cette fameuse légende dont Godo nous donne à lire les différents entrelacs, il se livre à une authentique traduction des symboles qui nous entourent : il «  oppose la légende à l’illisibilité  », «  fait entrevoir les majuscules manquantes  », persuadé que le hasard n’est rien d’autre que «  le nom que les ennemis de Dieu donnent à la Providence  ». Dans ce livre extraordinaire qu’est l’Exégèse des lieux communs, sorte de catalogue critique des inepties et des banalités de son temps, le pamphlétaire sûr de ses mots interroge, démonte et inverse avec génie la parole du «  Bourgeois  » – qui «  ne fait aucun usage de la faculté de penser  » – : le moindre cliché («  Dieu n’en demande pas tant  », «  aucune vérité n’est bonne à dire  »...), est disséqué sans pitié, rendu à son inanité première. Pour autant, l’écrivain ne s’en tient pas à cette œuvre de destruction : il montre également qu’un langage ainsi dévoyé joue avec un feu qui ne lui appartient pas et «  a le pouvoir de faire osciller les mondes et de déchaîner des catastrophes sans merci  ». Dans ses rages comme dans ses éblouissements, l’œuvre de Bloy se donnera d’ailleurs pour but de préserver la parole humaine de tout ce qui risque de l’altérer, de cette menace toujours réelle de quiconque «  profane le langage humain – le langage que Dieu a parlé !... »

De sa naissance, en 1846, à sa mort – peu avant la fin de la Première Guerre mondiale à laquelle il a consacré des pages à bien des égards prophétiques –, Bloy n’aura pas écrit sans mal sa propre légende. Non pas celle des vanités littéraires, ni d’une sempiternelle auto-promotion : celle qui, au contraire, sera «  un instrument de reconquête de l’homme par l’homme  ».

Certes, Godo nous donne également à voir Bloy tel qu’il fut au quotidien : l’ami et le disciple du grand Barbey d’Aurevilly, comme lui «  désheuré, anachronique, intempestif  », le compagnon – parfois bien vite détracteur – des grands auteurs de son temps, tels Huysmans ou Villiers de l’Isle-Adam avec qui il formait «  le Concile des Gueux  », ou encore Verlaine qu’il affectionnait. Le lecteur attentif du contre-révolutionnaire Joseph de Maistre, aussi bien que le défenseur ardent du peuple juif. Celui qui, dans les «  plis du tablier multicolore de l’antique Histoire  », célèbre le génie révélateur de Christophe Colomb tout en dénonçant sans ambiguïté le colonialisme.

Ce n’est pas le moindre des mérites de cette remarquable étude que de montrer la cohésion profonde et, pour tout dire, intime d’une œuvre aussi inclassable, patiemment élaborée par celui qui écrivait pourtant de manière superbe : «  J’ignore le nom de mon âme, j’ignore d’où elle est venue et, par conséquent, je ne sais absolument pas qui je suis.  »

Emmanuel Godo, Léon Bloy, écrivain légendaire, éd. du Cerf, 346 p., 24 e.

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/18145/leon-bloy

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