Léon Bloy pamphlétaire par amour

par Augustin Laffay o.p.

jeudi 2 novembre 2017

Après avoir enfilé une soutane blanche et béni la foule rassemblée place Saint-Pierre, l’un des premiers travaux du pape nouvellement élu consiste à préparer l’homélie de la messe qu’il célébrera le lendemain matin, en présence des cardinaux, dans la chapelle Sixtine.

Le jeudi 14 mars 2013, le pape François n’a pas manqué à l’usage et il a surpris le monde entier en citant, comme s’il s’agissait d’un antique Père de l’Église, l’écrivain Léon Bloy : «  Celui qui ne prie pas le Seigneur prie le diable.   » Et le Pape a commenté en introduisant un thème majeur de son pontificat : «  Quand on ne confesse pas Jésus-Christ, on confesse la mondanité du diable, la mondanité du démon.  »

La citation – approximative – est tirée du Révélateur du globe, premier ouvrage publié de Léon Bloy, en 1884. Mais la phrase apparaît déjà dans un dessin de Willette offert par le dessinateur et Bloy lui-même à Rodolphe Salis, le bistrotier montmartrois du Chat noir.

Cent trente ans avant les cardinaux réunis dans la chapelle Sixtine, Alphonse Allais, Émile Goudeau, Paul Verlaine et autres Hydropathes (on dirait aujourd’hui Hydrophobes) ont entendu la phrase bloyenne assénée dans l’arrière-salle d’un cabaret de la butte parisienne. Comme l’a écrit Jean-Marie Guénois dans un post de blog au moment de l’homélie, «  le pape a allumé un incendie dans la chapelle Sixtine  ». Les réactions enthousiastes ou alarmantes ont fleuri sur la toile et les pompiers ne sont pas encore venus à bout du feu papal.

Cette citation de Léon Bloy et l’écho immense qu’elle a reçu disent l’importance de l’homme et de l’écrivain, bien au-delà des milieux catholiques. Entre mille autres auteurs, Nicolas Berdiaev et Jacques Maritain, Jorge Luis Borges et Georges Bernanos, Franz Kafka et Emmanuel Lévinas, Philippe Muray et Michel Houellebecq ont été des lecteurs assidus et attentifs de l’œuvre bloyenne… «  Je fais des livres qui vivront mais qui ne me font pas vivre  », prophétisait Léon Bloy en 1899. Son œuvre ne peut laisser indifférent.
La violence littéraire de Léon Bloy a conduit à lui appliquer un vocabulaire pour forcené irrécupérable ou même pour animal sauvage. On l’a ainsi qualifié d’«  aboyeur  », de «  démolisseur en chef de notre modernité  », de «   vociférateur  », d’« enragé », de «  furieux  », «   d’«  intransigeant  »… Il est vrai que lui-même s’était fait imprimer des cartes de visite professionnelles au moyen desquelles il se présentait comme «  entrepreneur de démolitions  ».

Entendons-nous. Bloy est un écrivain rare, original, formé à l’école exigeante de Barbey d’Aurevilly ; il a avalé la Bible en son entier ; il a avalé aussi le Littré. Sa phrase est un feu d’artifice. Il jongle en virtuose avec les catachrèses et les anacoluthes, les métonymies et les apocopes. Il exagère et s’en justifie fort bien : «   Dans l’Absolu, il ne peut y avoir d’exagération et, dans l’Art qui est la recherche de l’Absolu, il n’y en a pas davantage. […] L’hyperbole est un microscope pour le discernement des insectes et un télescope pour rapprocher les astres.   »

Pour aggraver son cas, il use et abuse de la scatologie et de l’eschatologie. Mais comme le souligne François Angelier, la fureur de Bloy est «  la fureur du Juste  ». Non pas, grâce à Dieu, qu’il se proclame bienfaiteur de l’humanité, portant le double souci de moraliser vie publique et vie privée. Moraliste, il ne l’est pas et ne prétend pas l’être. Dans ses essais et ses pamphlets, il veut uniquement témoigner du sens de l’Absolu et en donner le goût. Le drame de cet homme, c’est que ses contemporains, en particulier celui qu’il appelle le Bourgeois, sont davantage des «  touristes du relatif  » que des «  pèlerins de l’Absolu  ».

Depuis sa conversion, survenue entre 1867 et 1869, une soif inextinguible de Dieu donne à Bloy allure d’insensé alors que justement, à la différence d’un insensé, il sait où il va. Mais comment ne pas hurler quand on vit dans les ténèbres et qu’on a entraperçu la lumière ? Comment ne pas hurler, pour soi de joie et d’espérance ? Comment ne pas hurler pour prévenir les autres ? «  Si je pouvais écrire des cris, j’exprimerais peut-être une partie de ce que j’éprouve en ce moment  », confie-t-il à Ernest Hello. Son œuvre, c’est une suite de cris, de plus en plus suppliants.

Léon Bloy n’est pas un anticonformiste qui s’affiche comme tel, à la manière ostentatoire des écrivains qui commencent avec cette étiquette et qui se retrouvent à l’Académie française, voire au Panthéon. Quand il règle son compte au P. Henri Didon, flamboyant dominicain, en le traitant de «  Savonarole de Nuremberg  », quand il s’en prend à Paul Bourget, qualifié d’«  Eunuque  » puisqu’il lui manque quelque chose, quand il immortalise Zola en «  crétin des Pyrénées  », Léon Bloy ne cède pas à l’amertume du raté face à ceux qui ont réussi dans la vie. Il témoigne de la nécessité d’un verbe humain à la hauteur de la mission qui lui a été dévolue. Or cette mission est sacrée : elle consiste à garder l’Arbre de vie du livre de la Genèse pour que tous les hommes, et surtout les plus pauvres, puissent en cueillir les fruits.

La fréquentation de Léon Bloy n’est donc pas dangereuse pour la santé mentale des lecteurs et, si l’on accepte sa prétention à parler en «  pèlerin de l’Absolu  », il est possible de s’intéresser à lui de manière très raisonnable sans verser dans l’illuminisme ! Léon Bloy est cohérent dans la démesure assumée de son propos. C’est un bénéfice des travaux universitaires de Pierre Glaudes mais aussi du très beau livre de Natacha Galpérine, que de restituer un Léon Bloy finalement beaucoup plus fréquentable que sa légende noire ne le prétend.

Léon Bloy n’est pas un phénomène de foire, une espèce d’excentrique insupportable dans la galerie des écrivains sérieux, ceux qu’on se doit d’étudier au lycée. C’est un catholique résolument campé au cœur de l’Église mais très dérangeant pour ses coreligionnaires parce qu’il fait le ménage dans leurs rangs avec beaucoup d’efficacité. Par un travail acharné, il se donne les moyens de penser son époque afin d’y vivre en cohérence avec l’Évangile. Et dans nombre de ses choix, il ne se trompe pas. Pauvre lui-même jusqu’à la misère, il épouse la cause du Pauvre contre le Bourgeois. Il comprend que le Sang du Pauvre, c’est-à-dire, pour lui, le Sang du Christ, coule à flots quand un propriétaire chasse son locataire insolvable ou que les colonies asiatiques de la France constituent un lieu d’exploitation inavouable… En épousant la Douleur, Léon Bloy a consenti à cette mort à soi évangélique qui permet d’accéder au Pays où l’on peut enfin respirer. C’est là qu’il entraîne encore ses lecteurs, cent ans après sa mort.

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Léon Bloy, Essais et pamphlets, Robert Laffont, collection «   bouquins  », édition de Maxence Caron, 1 536 pp., 34 e.

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