FC 991 – 26 novembre 1965

Le vrai visage de Bérulle ou un retour aux sources qui n’est pas archéologique

par le R.P. Louis Bouyer

dimanche 27 novembre 2011

Brémond naguère nous a permis de redécouvrir toute la richesse de notre héritage spirituel français. C’est à lui que nous devons la reconnaissance de ce fait longtemps oublié : notre XVIIe siècle n’est pas un grand siècle seulement par un grand règne auquel les lettres et les arts ont assuré un triomphe plus permanent que celui des armes : c’est aussi notre grand siècle spirituel. Sainte-Beuve déjà nous l’avait fait pressentir par son « Port-Royal ». Et Brémond, qui lui devait tant, n’a pas été sans minimiser, pour des motifs mélangés et qu’il vaut mieux peut-être ne pas trop chercher à éclaircir, l’importance des « Messieurs » de Port-Royal. Mais il a eu le mérite indéniable de nous montrer qu’ils n’étaient aucunement une exception, dans une période où foisonnent les génies spirituels.

Les plus récents et plus sûrs travaux de maîtres comme Jean Orcibal et Louis Cognet ont pleinement justifiés ses intuitions les plus neuves, même s’il est vrai qu’ils ne laissent pas grand-chose debout des oppositions factices qu’il avait voulu dresser entre les plus grands de ces spirituels redécouverts et ceux que Sainte-Beuve avait immortalisés. M. Orcibal, en particulier, nous a montré à quel point Saint-Cyran et Bérulle sont liés, tandis que l’abbé Cognet mettait en lumière le fait que saint François de Sales, si humaniste qu’il soit ou qu’on le suppose, n’en reste pas moins, lui aussi, une des grandes inspirations de Port-Royal.

Brémond, en fait, en dépit de son flair étonnant, ne faisait jamais que parcourir ses auteurs, et ce n’est pas de lui qu’il fallait attendre une critique patiente qui allât au-delà des imprimés. C’est ainsi que le Bérulle, que son second successeur à la tête de l’Oratoire français, Bourgoing, nous a transmis en l’étudiant, est bien plus riche et quelque peu autre que Brémond ne nous l’avait décrit, cependant qu’il est tout un Bérulle inédit qui commence seulement à sortir de l’ombre.

Ce Bérulle-là, nourri non seulement de saint Augustin, mais tout autant des Pères grecs, en particulier de saint Grégoire de Nazianze, saint Cyrille d’Alexandrie et, surtout, du pseudo Denys, paraissait trop insolite à ce bon adjudant qui lui avait succédé, après Condren, ce mystique doublé d’un redoutable mystificateur, et il nous l’avait soigneusement caché. Mais sa redécouverte vient au bon moment, alors que l’Occident chrétien découvre l’étroitesse de la tradition exclusivement latine où il s’est nourri pendant des siècles, et reprend conscience des trésors spirituels de l’Orient ancien, resté si proche de l’Ecriture, en même temps guidé par une philosophie bien plus souple et plus vaste que les étroits schémas auxquels nous en sommes venus à réduire la « philosophie chrétienne ».

Surtout, peut-être, le vrai Bérulle nous découvre comment le retour aux sources dont on parle tant de nos jours n’est pas quelque vain archéologisme, mais le seul moyen de stimuler efficacement une pensée chrétienne originale, mais sûre. Et, dans notre temps comme dans le sien, que trop d’humanismes désacralisants étouffent spirituellement, il apporte un sens renouvelé du sacré proprement chrétien, et, dans cette ligne, une réanimation du sacerdoce considéré avant tout dans sa fonction la plus pure et la plus haute de relier l’homme à Dieu en Jésus-Christ.

Il n’en faut guère plus, pour dire tout le prix d’études visant à nous rendre un contact direct et une vue complète sur un si grand penseur religieux, chez qui, loin que la pensée absorbe jamais en elle la religion, c’est la religion la plus fervente qui consacre toute la pensée.
A cet égard, on ne pourrait souhaiter introduction plus exacte ou vivante que le petit volume que M. Cochois a consacré, l’an passé, à Bérulle, dans la collection « Maîtres spirituels », aux éditions du Seuil, et qui nous fait attendre impatiemment la grande étude qui doit suivre. Et voici que maintenant un confrère sulpicien de M. Cochois, M. Dupuy, nous donne, aux éditions Desclée et Cie, une étude particulièrement fouillée sur le cœur de la pensée comme de la spiritualité bérulliennes : Bérulle : une spiritualité de l’adoration [1].

Sans doute, ce livre n’est point fait pour les lecteurs pressés, qui n’aiment regarder les choses qu’en gros, au risque de les voir de travers. On ne peut imaginer analyse plus minutieuse des textes, préparant une aussi pénétrante dissection des thèmes, pour atteindre finalement à l’attitude d’âme qui les porte et les enchaîne. Mais celui qui aura la patience de suivre M. Dupuy pas à pas n’aura certes pas perdu son temps. Il serait difficile de ressusciter plus exactement ce qu’un auteur a mis, a été lui-même derrière les œuvres et les pensées qui nous le livrent. Et quand on pense qu’il s’agit d’un maître qui, plus qu’aucun autre en son temps, a eu un sens de Dieu, du Dieu de Jésus-Christ, qu’on ne peut découvrir sans en être remué jusqu’au fond de l’âme, il faut avouer, si l’on nous demande quelque effort, que l’effort en vaut largement la peine.

Heureuse société que celle des MM. de Saint-Sulpice, où il se trouve de jeunes chercheurs capables de mettre tant de patience et d’amour à la résurrection d’une spiritualité qu’on peut dire plus actuelle que jamais, s’il est vrai que l’actuel n’est point le tout-cuit qu’on a à satiété, mais précisément ce qui nous fait le plus défaut, alors qu’on en aurait le plus grand besoin. Puissent ces redécouvreurs de Bérulle lui mener, parmi les prêtres et les laïcs, beaucoup de nouveaux disciples qui réapprendront chez lui ce que c’est qu’adorer Dieu en son Fils fait homme de notre chair. Puissent, en particulier beaucoup de prêtres, y retrouver le sens fondamental de leur sacerdoce.

Louis BOUYER


[1Bérulle, une spiritualité de l’adoration (M. Dupuy). Ed. Desclée et Cie. Prix : 18,70 F + t.l.

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