Traduit par Bernadette Cosyn

Le visage du Dieu Trinité

par Randall Smith

mercredi 20 juillet 2016

Voyons-nous réellement les gens quand nous les regardons ? Que voyons-nous, par exemple, quand nous regardons le visage d’un enfant – disons le visage d’un enfant trisomique ?

Si nous sommes tous créés « à l’image et à la ressemblance de Dieu » (et aucun de ceux à qui Dieu a donné la vie n’y échappe), alors quand nous regardons le visage de tout enfant de Dieu, nous devrions y voir le visage de Dieu, exactement comme lorsque nous lisons les Ecritures, nous sommes supposés y entendre la voix de Dieu. Le problème est que, tout comme nos oreilles peuvent rester fermées à la voix de Dieu durant la messe, nous pouvons jeter un regard sur le visage de douzaines de tels enfants et ne jamais les voir – ne jamais voir reflétées en eux l’image et la ressemblance de Dieu.

C’est ce à quoi je pensais l’autre jour en regardant le fils de mon ami, trisomique, jouer avec sa grande sœur aimante. Ce n’est pas seulement que je ne vois pas Tommy avec le même regard que sa sœur. J’ai toujours trouvé ce jeune homme profondément beau à sa manière, mais mon admiration lointaine n’est rien comparée à l’amour et aux égards journaliers de sa sœur envers lui.

Elle le regarde, ébouriffe ses cheveux et lui envoie des baisers avec un amour qui me laisse pantois. C’est une réalité qui dépasse de loin toutes mes catégorisations et toute ma compréhension. C’est, je le soupçonne, ce vers quoi tendent toutes mes catégories, cours et conférences théologiques sans jamais l’atteindre tout-à-fait.

C’est une chose de dire « Dieu est amour », mais c’en est une autre de le voir, de l’expérimenter de manière si palpable que vous pouvez ressentir son énergie vivifiante.

Et pourtant, l’expérience dont je vous parle n’était pas celle de mon propre amour pour quelqu’un, mais d’un amour manifesté devant moi pour quelqu’un d’autre. Vous avez peut-être fait cette expérience également, dans un aéroport ou à un arrêt de bus : voir l’amour et la joie sur le visage de membres d’une famille accueillant un autre membre après un long voyage. C’est comme le ciel – et ce n’est pas qu’une métaphore.

Si ce que nous appelons ciel est une façon de décrire notre ultime foyer, qui implique de voir et d’aimer Dieu face à face, et si, comme l’Eglise l’enseigne, Dieu est trine – trois Personnes en un seul Etre – alors nous « voyons Dieu » quand nous voyons l’amour partagé entre des personnes bien plus qu’en une montée mystique et platonique vers « l’Unique ».

Ce que les familles ayant des enfants handicapés peuvent nous apprendre, c’est combien nous nous trompons souvent quand nous considérons de tels enfants et combien notre approche de l’humanité peut être réductrice – comme si l’humanité se mesurait au score de nos tests d’intelligence, au travail que nous produisons ou aux « grandes choses » que les gens nous croient capables de réaliser.

« J’ai souvent raconté l’histoire de mon fils » écrit la mère de Tommy.

Si nous avions connu l’ampleur de ses problèmes avant sa naissance, nous aurions entendu un discours tel que celui-ci « Votre fils aura la trisomie 21, avec des difficultés d’apprentissage, un cœur défectueux, un œil aveugle, une sévère apnée du sommeil avec troubles obstructifs et il développera des problèmes digestifs nécessitant une alimentation par sonde. »

Même si nous avions été avertis de choses positives que les trisomiques sont capables de faire, cela aurait été bien loin de décrire l’individu unique qu’est mon fils. Avant sa naissance, personne n’aurait pu me dire que son sourire éclaire la pièce où il se trouve, que sa couleur préférée est le rouge, qu’il aime les langues étrangères, son abécédaire, s’attirer des ennuis avec le chien, faire du catch avec ses frères. Qu’il est fou de ses sœurs, il dit qu’il les aime jusqu’à la lune aller et retour. Qu’il a un remarquable sens de l’humour. Aucun test prénatal ne pourra jamais traduire l’individualité étonnamment complexe qu’est tout enfant.

Nous ne rendons pas service aux parents quand nous leur demandons de décider s’il veulent abréger la vie de leur enfant alors qu’ils n’ont pas la possibilité de savoir qui il est. Et c’est une grave injustice vis-à-vis des personnes avec un handicap de réduire leur statut de personne à leur handicap, comme si, en ce qui les concerne, rien d’autre ne comptait.

Ce n’est pas assez de présenter aux parents un tableau du pour et du contre, avec les particularités positives dans une colonne et les négatives dans l’autre, en espérant que le positif l’emporte sur le négatif ; il y a toujours ceux pour qui le positif n’est jamais suffisant – qui mettront la barre toujours plus haut.

Considérons l’éthicien Peter Singer, de Princeton, qui pense que les parents ont le droit moral d’avorter un enfant handicapé et, parlant plus spécifiquement de la trisomie 21, déclare : « Nous ne pouvons attendre d’un enfant trisomique qu’il joue de la guitare, qu’il se délecte de science-fiction, qu’il apprenne une langue étrangère, qu’il discute avec nous du dernier film de Woodie Allen, ou qu’il soit un athlète confirmé, joueur de basket ou de tennis. »

Le professeur Michael Berube, de Penn State, qui a un fils trisomique, cerne magnifiquement l’absurdité de cette déclaration dans sa réponse à Singer : « Je note que dans les années 20, on nous racontait que les trisomiques étaient incapables d’apprendre à parler, dans les années 70, on nous racontait qu’ils étaient incapables d’apprendre à lire. Fort bien, maintenant, la norme pour voir ces gens comme infra-humains, c’est leur niveau de compréhension des films de Woody Allen. Dans 20 ans, on entendra quelque chose du genre ’effectivement, ils comprennent Woody Allen, mais seulement ses premières comédies, ils échouent complètement à saisir la nouveauté de Interiors.’ Vous comprenez sûrement mon sentiment que le but a été ici déplacé de façon plutôt arbitraire. »

Je crains bien que ce ne soit pas arbitraire du tout. Le mouvement est exactement à l’opposé de notre façonnage « à l’image de Dieu », une tragédie qui résulte de l’aveuglement consistant à refuser de voir le visage du Dieu Trinitaire même quand Il nous sourit de tout près.

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Randall Smith est professeur de théologie (chaire Scanlan) à l’université Saint Thomas de Houston (Texas).

Source : https://www.thecatholicthing.org/2016/07/20/the-face-of-the-triune-god/

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