Traduit par Aurélie

Le syndrome du gentil garçon

Par James H. Toner

vendredi 4 août 2017

Récemment, un célèbre commentateur politique du centre-gauche est décédé aux Etats-Unis. [1] Les éloges funèbres ont alors inondé les réseaux, de la part de ses amis, ses collègues, le glorifiant pour son mot gentil à l’attention de chacun, pour son sourire facile et son cœur généreux. Ils parlaient de lui comme d’un homme sympathique. C’est sans doute vrai et tout le monde se doit de prier pour une âme immortelle.

Mais c’est précisément de là que vient le problème : il a été soumis au jugement divin. Ce « gentil garçon » a apporté son soutien à toutes les causes laïques classiques, en se moquant même parfois de Rick et Karen Santorum, de fervents catholiques engagés en politique, à cause de la tristesse qu’ils éprouvaient à la mort de leur bébé. Etant donné son influence certaine, cet expert était habitué à promouvoir ce que rejette fermement l’Evangile.

L’entraîneur de baseball, Leo Durocher, surnommé « The lip » (La lèvre) a dit cette phrase désormais célèbre : « Les gentils garçons finissent dernier ». Que ce soit vrai ou pas, nous savons que tout le monde, gentil ou pas, « finit ». Nous avons tous une date de péremption. Nous restons donc sages, en reproduisant des conseils et en se consolant auprès de ceux qui ont été des exemples pour nous mener sur le droit chemin.

Le dernier jugement (Hb 9 : 27) auquel l’expert politique décédé (ou nous-même) fera face, n’a rien à voir ou à faire dans les éloges faites à son égard. Bien que nous puissions comprendre la sagesse de De mortuis nihil nisi bonum (« Des morts : rien sinon le bien »), nous devons aussi nous abstenir de glorifier ceux dont la vie et l’héritage répudient des morales objectivement vraies.

C’est aussi le cœur d’un autre débat. On reproche aux universités catholiques de donner des titres honorifiques à certains hommes et certaines femmes qui, par leurs paroles ou leurs actions, nous conduisent ou nous incitent au mal (cf Ep 4 :17).

Thomas More, par Hans Holbein le jeune, 1527 [Frick Collection, New York]

On entend dire que les gentils garçons sont sincères, tolérants et même authentiques, comme l’a dit un Jean-Paul Sartre plutôt confus. Il peut y avoir des violeurs sincères, des dealers de drogue tolérants ou des terroristes authentiques ; les avorteurs peuvent être des personnes sympathiques ; ceux qui prédisent un paradis politique empreints d’eugénisme et d’euthanasie peuvent aussi être des grands-parents aimants. Toutes ces choses témoignent de ce qu’Hannah Arendt appelait à juste titre la « banalité du mal ».

Les gentils garçons s’abstiennent de s’autopromouvoir et veulent juste s’entendre, ce qui est même parfois le cas de « gentils » experts politiques qui surveillent la direction du vent, le doigt en l’air toute la journée, et qui veulent se joindre aux banalités des discussions. Les gentils garçons sont en général des hommes simples et quelconques.

Cependant, dans la pièce de Robert Bolt sur Saint Thomas More, l’auteur met ces mots dans la bouche du saint alors que son geôlier s’apprête à s’acquitter de ses tâches péremptoires, ignorant sa tâche plus importante et implorant la grâce car il n’est qu’un « homme quelconque, simple » : « Oh, doux Jésus ! Ces simples, pauvres hommes ! »

Les gentils garçons, « ces hommes simples et quelconques », ont donc fait et peuvent faire beaucoup de mal à cause de leur indifférence, leur réticence à chercher la vérité et à la mettre en pratique. Pourtant, vérité oblige. Connaître la vérité nous demande d’agir en ce sens, de faire la vérité (Jn 1 : 22, CCC 898). Si être un « gentil garçon » signifie être sans-personnalité ou apathique lorsqu’il s’agit de connaître et de servir la vérité, alors nous devons être aussi désagréables et irritables que possible.

Les hommes simples et quelconques ne s’embêtent pas à chercher la vérité, mais « le croyant ne cède pas. » Comme l’a écrit Saint Jean Paul II, « la force pour continuer son chemin vers la vérité lui vient de la certitude que Dieu l’a créé comme un « explorateur » (cf. Eccl 1, 13), dont la mission est de ne renoncer à aucune recherche, malgré la tentation continuelle du doute.

En s’appuyant sur Dieu, il reste tourné, toujours et partout, vers ce qui est beau, bon et vrai » (Fides et Ratio, 21). « Il existe une obligation morale majeure et une particulièrement importante », a écrit Thomas More, « pour chercher la vérité et, une fois qu’elle est connue, d’y adhérer » (Veritatis Splendor, 34).

L’idée qu’il n’y ait aucune vérité, ou qu’on ne puisse pas la connaître si on remet en cause son existence, impose un type de relativisme moral qui est tellement apprécié des gentils garçons qu’ils courent réprimander le pêcheur (Lc 17 :3).

Les gentils garçons souriants sont nombreux : on les trouve dans les parlements ou dans les chaires universitaires, dans les hauts-lieux politiques, les universités, sur les places publiques, ou lors des synodes religieux.

Mais si je ne préoccupe pas de la vérité, de cette certitude en Christ, je n‘ai alors pas besoin de me préoccuper de la vérité, du témoignage que je donne dans ce que je fais et dis, et donc de risquer d’aliéner ces gens qui me paraissent être de « gentils garçons ».

La « déclaration sur la liberté religieuse » de Vatican II certifie qu’ « en vertu de leur dignité, tous les hommes, parce qu’ils sont des personnes, c’est-à-dire doués de raison et de volonté libre, et, par suite, pourvus d’une responsabilité personnelle, sont pressés, par leur nature même, et tenus, par obligation morale, à chercher la vérité, celle tout d’abord qui concerne la religion. Ils sont tenus aussi à adhérer à la vérité dès qu’ils la connaissent et à régler toute leur vie selon les exigences de cette vérité. »

Une telle adhésion à la vérité peut signifier que le monde pourrait nous détester (Mt 10 :22) et, horribile dictu, ne pas nous compter parmi les « gentils garçons ». Pourtant, comme d’habitude, Chesterton avait tout à fait raison lorsqu’il disait que les chrétiens n’étaient pas assez détestés par le monde. Trop souvent, ce sont des « gentils garçons ».

Mercredi 17 mai 2017

Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/05/17/the-nice-guy-syndrome/

Tableau : Sir Thomas More par Hans Holbein the Young, 1527 [Frick Collection, New York]

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Le diacre James H. Toner, Ph.D, est Professeur émérite de Leadership and Ethics au U.S. Air War College, et l’auteur de Morals Under the Gun (http://amazn.to/2jlO2j) et d’autres livres. Il a aussi enseigné à Etre Dame, Norwich,Auburn.,the U.S. Air Force Academy, et le Holy Apostles College § Seminary.


[1Note : dans cet article, le diacre Toner soulève un problème intéressant et compliqué dont nous avons particulièrement conscience au journal. A notre époque, il y a cette tentation de vouloir suivre tout ce qui se passe, d’être une personne sociable, et pas seulement lorsque les vérités propres à la foi sont menacées mais aussi quand les besoins humains fondamentaux sont reniés. Nous sommes des êtres civils car nous croyons en la civilisation. Nous sommes charitables, car nous croyons en la « caritas », cet amour avec lequel Dieu nous aime. Nous sommes même plus sympathiques envers d’autres personnes que ce que la bienséance nous demande, sauf si une sensation différente apparaît face à ce premier ressenti. France Catholique doit gérer ces questions délicates, qui vont des problèmes qui touchent le pape aux controverses névralgiques de notre culture. Nous serons toujours courtois, mais vous pouvez compter sur nous pour vous dire la vérité telle qu’elle est, et la défendre. Nous ne pouvons faire cela qu’avec votre aide. Il y a différentes façons très simples de donner. Nous avons besoin de vous assez rapidement, ne tardez pas. – Robert Royal.

Messages

  • Il est une expression de Jésus rapportée dans les évangiles qui laisse la porte ouverte à bien des interprétations au gré de bonnes ou de moins bonnes et même de fort regrettables intentions : "Si quelqu’un te frappe sur une joue présente-lui l’autre" (Luc 6.29) ; "Si quelqu’un te frappe sur la joue droite présente-lui aussi l’autre" (Mt. 5.39)... Au cours des siècles et jusqu’à nos jours - et peut-être en sera-t-il ainsi dans l’avenir et jusqu’à "la fin des temps" - cette histoire de "tendre l’autre joue" semble avoir été, être et continuer d’être le prétexte idéal pour taper sur ceux qui se réclament de Christ : persécutions et massacres de chrétiens ont lieu depuis Jésus et ces actions semblent avoir vocation à être tenues pour acceptables, même parfois à la limite encouragées pour, au moins, réduire au silence les chrétiens, au plus en user et abuser pour tenter d’éradiquer ces adeptes de Christ qui n’a eu de cesse de recommander et de prouver le pardon, la paix, l’acceptation de toutes sortes de sévices en vue du Royaume de Dieu ou pour on ne sait quelles autres raisons. Certains ne se sont guère gênés pour traiter les chrétiens de "bandes de lâches", de "poules mouillées", et plus loin de sorte de... mais, passons.

    Par contre, sont le plus souvent oubliées des phrases de Jésus comme par exemple :
    "... si j’ai bien parlé pourquoi me frappes-tu ?..." ou :"... soyez prudents comme des serpents...", ou encore, un comble : "...moi je vous dis "aimez vos ennemis"..."...

    A la suite des exemples cités par Toner, quelques lignes qui traduisent la pensée de saint Charbel Makhlouf glanées dans "Magnificat" de juillet dernier : "Rendez le bien pour le mal, mais ne prenez pas l’amour comme prétexte pour vous dérober à l’affrontement du mal. Le laboureur ne s’arrête pas devant les pierres comme prétexte pour cesser de labourer". A méditer, pourquoi pas...

    Les "Béatitudes"... Approfondir ces paroles et essayer de les traduire en actes à la suite de Jésus... Ce serait peut-être le contraire d’être sottement béats...

    Viviane Gemayel

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