Traduction Bernard Gruet

Le silence des lions

Par David Warren

lundi 5 décembre 2016

A quoi donc servent les évêques ? Cette question est passée par la tête de bien des fidèles catholiques, d’après ce que j’ai appris par des conversations au cours de ma vie d’adulte. Bien souvent une question est posée, ou est fait un commentaire de façon sarcastique au sujet d’un évêque ou autre qui aurait failli en ne défendant pas la doctrine catholique, alors que certains « évènements » lui commandaient de prendre position. Attendons que le coq ait chanté trois fois…

Par le silence ou, plus fréquemment par de vagues commentaires de la hiérarchie, les fidèles comprennent que, quand il s’agit de témoigner du Christ et de son enseignement, ils sont livrés à eux-mêmes. Le Catéchisme de l’Eglise catholique leur rappelle l’essentiel de notre foi. Mais, s’ils choisissent de s’engager dans une forme de résistance, ils ne peuvent pas espérer l’appui de leurs chefs.

Le plus probable est qu’ils soient alors disqualifiés, traités de fanatiques et abandonnés à cette réputation. Car on considère qu’ils ne parlent que pour eux-mêmes, alors même que toute chose dite avec clarté et précision risque d’être rejetée comme étant simplement l’expression de simples « sentiments » et ils sont même diffamés comme propageant des paroles de haine.

A notre époque lugubre, la dictature du relativisme sans foi ni loi s’affirme partout, à travers une expression unique au plan académique, juridique, social et politique. Dites n’importe quoi et vous risquez d’être traîné en justice sous prétexte que vous pourriez heurter les sentiments de membres inconnus d’un groupe politique quelconque. L’opposant perd son indépendance vitale, ou, s’il tient à la conserver, doit se soumettre à une forme d’humiliation publique et à certaines épreuves de « conseil », d’exercices de « contrôle de comportement » ou de « rééducation ».

Ainsi on peut dire que le maoïsme est bel et bien vivant sur nos campus, et s’étend bien au-delà. A moins qu’il s’agisse de stalinisme ou d’hitlérisme, si le gentil lecteur préfère, ou même de McCarthysme, dans le mesure où celui-ci avait prévu des procès publics.

Le McCarthysme fut vaincu, assez rapidement –en l’espace de trois mois - quand plusieurs éminentes personnalités se sont dressées contre ce sénateur du Wisconsin, et affirmé qu’elles en avaient assez. Joe McCarthy lui-même fut catalogué comme un paria et son cas constitua un avertissement à l’égard de tous ceux qui auraient eu le désir de lui emboîter le pas.

En fait, une espèce d’énorme McCarthysm de gauche fut plantée dans le cadavre de ce politicien et son nom sonnait comme un slogan de propagande. Mais je pense tout d’abord qu’il y eut un véritable scandale à l’occasion des interventions de McCarthy au Sénat. Et il fallut beaucoup de courage à celui qui se dressa contre lui.

Ainsi, à toutes les époques, dans toutes les nations, il faudra toujours beaucoup de courage pour s’opposer à une injustice.

De nos jours, dans l’Eglise catholique, nous héritons d’une lignée d’évêques qui furent braves et dignes, inscrits dans les annales de nos Saints et Martyrs. Guidés principalement par la liturgie, ils constituent ce qu’on pourrait appeler un « Troisième Testament », chronique exemplaire à travers vingt siècles au cours desquels, grâce à la vie de grands hommes et femmes, la vie du Christ a été maintenue dans ce monde.

Nous ne pouvons absolument pas dire que les évêques sont toujours en tort à notre égard. Même quand ils se taisent, ce n’est pas une raison pour penser que nous devons nous débrouiller tout seuls. De plus, nous devons souligner que nous avons le droit, par la grâce de notre baptême, de nous déclarer, de revendiquer le bien et le vrai, de condamner ce qui s’oppose à eux. Mais de tels comportements ne sont pas très courants.

Que ce soit inhabituel fait partie de l’enseignement reçu à propos de l’homme pécheur. Nous sommes si attachés à notre confort terrestre, laissant libre cours à notre imagination en ce bas monde que, dans le choix si manifeste entre le bien et le mal, nous faisons le choix d’une vie tranquille. Et, comme nous devrions l’avoir compris grâce à l’Evangile, l’homme bien nourri, bien logé, jouissant de bonnes relations et magnifiquement habillé (comme un évêque !), a plus à perdre que la plupart. Pourquoi tout risquer contre le danger d’une persécution publique, et le risque d’être abandonné par son propre environnement ? Pour des récompenses dans un autre monde, qui ne peuvent être perçues qu’aux yeux de la foi ?

La nuit dernière, j’ai assisté au lancement d’un bon livre à l’Oratoire de Toronto, écrit par le P. Daniel Utrecht : la meilleur biographie que nous ayons aujourd’hui, en anglais, du Lion de Münster : le lion qui a rugi contre les Nazis. Son nom était Clemens August, Comte von Galen, dont un éloge éloquent a été publié dans The Catholic Thing, il y a quelques mois.

Contre le régime nazi, et particulièrement contre sa politique d’extermination, il s’insurgea, comme tout évêque devait le faire au cours de la période 1933-45. Mais la plupart optèrent pour un silence discret ou, au mieux, pour murmurer de discrètes récriminations.

Von Galen n’attendit pas le feu vert de l’autorité supérieure, car il avait cette légitimité. Et ceci était si manifestement vrai aux yeux de ses ouailles du diocèse de Münster, et sensible grâce au bouche-à-oreille à travers l’Allemagne que les Nazis n’osèrent pas le tuer, se réservant le projet d’appliquer cette délicieuse sanction, comme le confiait Hitler à son premier cercle, une fois acquise la victoire finale. Que celle-ci ne fut pas atteinte est au moins dû en partie à l’audace de cet évêque.

J’aime imaginer des hypothèses historiques contraires. Que ce serait-il passé ? Quoi donc si tous les évêques allemands s’étaient dressés comme von Galen ? Le régime aurait alors persécuté les catholiques à travers toute l’Allemagne, comme la pire copie d’un « Kulturkampf » à la Bismarck. Peut-être auraient-ils évité le recours aux Alliés pour que les Nazis soient finalement vaincus. Ils auraient probablement mobilisé toute l’Allemagne et empêché le déclin du christianisme.

Un autre contre-exemple : que se serait-il passé si, au lieu d’un seul (Saint John Fisher), tous les évêques britanniques s’étaient dressés contre Henry VIII ? Si tous avaient accepté le risque d’être des martyrs ; tout le clergé suivant leur exemple ; si tous les catholiques s’étaient dressés partout et pas seulement lors de révoltes régionales isolées ? Sans violence mais avec une sainte opiniâtreté pour dire :« Pas de ça ! ».

En somme, de telles choses sont impondérables. Mais j’aime rêver aux perspectives qu’elles permettent d’imaginer quant au pouvoir extraordinaire qu’aurait l’Eglise si elle était gouvernée par des lions.

David Warren

Ancien éditeur du Idler Magazine et journaliste au Ottawa Citizen. Expert des Proche et Extrême Orients.

Source : https://www.thecatholicthing.org/2016/11/26/silence-of-the-lions/

https://www.thecatholicthing.org/2012/02/24/nec-laudibus-nec-timore/

Messages

  • Je lis dans "Le silence des lions" ci-dessus :
    "De plus, nous devons souligner que nous avons le droit, par la grâce de notre baptême, de nous déclarer, de revendiquer le bien et le vrai, de condamner ce qui s’oppose à eux."

    On peut dire : non seulement "nous avons le droit", mais bien plus "nous avons le devoir" comme le proclame le Droit canon : (canon 212-3) "(...) les fidèles conscients de leur propre responsabilité), selon le devoir, la compétence et le prestige dont ils jouissent (...) ont le droit et même parfois le devoir de donner aux Pasteurs sacrés leur opinion sur ce qui touche le bien de l’église et de la faire connaître aux autres fidèles, restant sauves l’intégrité de la foi et des moeurs et la révérence due aux pasteurs, et en tenant compte de l’utilité commune et de la dignité des personnes".
    Roger le Masne

  • "Mais j’aime rêver aux perspectives qu’elles permettent d’imaginer quant au pouvoir extraordinaire qu’aurait l’Eglise si elle était gouvernée par des lions."

    J’apporte une petite contradiction humoristique à ce propos...marqué par l’esprit managérial américain...

    La preuve que Dieu existe et que l’Eglise est une magnifique réalité surnaturelle, elle est précisément donnée par son "management" assez nul...

    N’importe quelle entreprise purement humaine, gérée comme l’est l’Eglise sur le terrain, avec par exemple des clercs tellement discrets qu’ils en sont devenus invisibles, des synodes-palabres qui ne servent pas à grand chose pour améliorer la pastorale, des presbyteriums qui sont fixés dans leurs habitudes comme moule à son rocher, sans parler des permanents laïcs dont certaines finissent par être plus cléricaux que les clercs, n’aurait pas tenu plus de deux générations avant de mettre les clés (de Saint-Pierre) sous la porte...

    Ca manque de lions ? Ca manque d’aigles ? Mais le pire serait d’avoir des évêques qui se croient les maîtres de la chose alors qu’ils n’en sont eux aussi que les serviteurs inutiles...

    La grâce opère envers et contre tout..merci Seigneur d’y veiller y compris et surtout en ce qui concerne chacune des "pierres" de l’édifice que nous sommes...Pour le management nul, on fera avec...

    • Tout à fait d’accord !

      Pour "contradiction".

      Parce que "humoristique", c’est où çà ?

      Non, l’humour c’est ailleurs. Et comme disait Jean Cocteau : "Que deviendrais-je sans le rire ? Il me purge de mes dégoûts. Il m’aère".

      PS

      Sauf que cet untel n’est pas une purge.
      C’est un véritable laxatif.
      (Avec une petite pincée (aïe !)
      de Mgr Lefebvre puisque cité avec Kirill).

  • J’avais déjà précisé que Mgr von Galen , le lion de Münster avait réveillé la conscience de l’Allemagne, en prenant tous les risques.
    En particulier, il a été l’élément qui a déclenché le mouvement chrétien de « la Rose Blanche ». ( Hans set Sophie Scholl étaient luthériens, mais très nourri de littérature catholique, Bernanos , Maritain, Claudel ,etc.. , et avaient eu des leçons sur Thomas d’Aquin d’un père blanc en disgrâce) Hans Scholl, fut très frappé par son allocution à Münster à visage découvert, Sophie Scholl » enfin quelqu’un qui a le courage de parler ».
    Ensuite quand Sophie Scholl fut arrêté en février 1943 par la gestapo elle répondit avec un courage au sbire qui l’interrogeait et lui demandait doucereusement ,si elle ne regrettait pas d’avoir par ses tracts démoralisé l’armée allemande ;
    Elle répondit du tact au tac , sans élever le ton « je crois que vous tromper , nous avons pas la même « Weltanschaung, » si c’était à refaire, je le referai ; ».
    Elle est morte lumineusement.
    Stauffenberg a eu connaissance de cet interrogatoire et s’est dit : quoi cette frêle jeune fille a fait cela et moi ? Il a mis un an à constituer un réseau sans être dénoncé jusqu’à son attentat échoué de justesse contre Hitler ne juillet 1944

    Von Galen , évêque conservateur a réveillé l’Allemagne, a eu une postérité , a agi. « La Rose Blanche « de même sans demander d’a bord l’autorisation aux autorités religieuses ; et a envoyé un signal éclatant de Résistance Bonne leçon pour nous , éclairons notre conscience tirons en les conséquences , évêques ou simples laïcs. Agissons. Comment ? Là, où on peut toucher les consciences.

    • Votre exemple est intéressant.

      Mais précisément, évêque et prophète, ce n’est pas tout à fait le même charisme.

      Les prophètes sont rarement nommés évêques car un prophète dérange et les conférences épiscopales comme les nonces apostoliques apprécient modérément les électrons libres. Les pouvoirs en place encore moins. D’autant plus qu’il peut y avoir vrai et faux prophète (les deux catégories dérangent).

      Et réciproquement un évêque est rarement prophète : quand il commence à prophétiser donc à déranger, il risque de ne pas rester longtemps évêque surtout si son presbyterium monte une cabale...

      Dans ce cas, un évêque devenu prophète peut entrer dans la catégorie martyr, ce qui n’est pas mal non plus pour les charismes.

      Mais Saint Paul a dit tout ça depuis longtemps...Le temps, le contre-temps...

    • L’épisode de la "Rose Blanche" a été évoqué ici même il n’y a pas très longtemps.

      Les faits parlent d’eux-mêmes si on se réfère à cette étape de l’Histoire concernant Mgr von Galen dans le contexte de l’époque. Respectant la liberté de ceux qui tournent en rond dans le vase clos de leur interprétation de la vérité, il convient, pour ceux qui désirent avancer, d’élargir le champ de vision de leur regard cap sur l’Espérance. Etant entendu que c’est dans la charité fraternelle que le cours des événements peut guider vers l’unité.

      Nul ne saurait se prévaloir d’une hypothétique "préférence" du Seigneur pour tel ou tel de ses disciples, ni de l’exclusivité de l’amour du Père pour tel ou tel de ses enfants. Le coeur de Dieu est assez grand pour réunir en Lui, dans leur diversité, celles et ceux de ses enfants qui aspirent à "être Un" comme le Fils est Un avec le Père". ("Soyez Un comme mon Père et moi sommes Un").

      Ou alors la Bonne Nouvelle ne serait qu’une imposture.

    • Merci d’avoir évoqué Sophie Scholl, cette figure trop rare - et particulièrement émouvante - de la Résistance allemande.

      Puis-je proposer la lecture de « Lettres et carnets - Hans et Sophie Scholl » (Ed. Taillandier, 2008)

    • Oui, c’est une excellente et bouleversante lecture Réginald de Coucy. Puis je vous conseiller aussi la correspondance en Allemand de Sophie Scholl et Fritz Hartnagel ( "Damit wir uns nicht verlieren " Fischer Verlag .)
      Fritz Hartnagel etait un officier par vocation qui se considérait un peu comme le fiancé, de Sophie. C’est aussi passionnant de voir la jeune Sophie éveiller la conscience de son ami pendant la guerre, lui qui n’est certes pas nazi et qui une haute conception de son métier, mais ne voit pas vraiment comment il est instrumentalisé. Sophie , prend alors bien des risques quand même ( il est étonnant que ces lettres aient pu franchir la censure du courrier ) ne lâche pas le morceau le force entre autre à réfléchir sur la notion de guerre juste ou non . Finalement elle lui envoie les sermons de Newman traduits par Theodore Haecker , le philosophe ami de la Rose Blanche . A ce moment là en août 1942 Fritz s’avoue vaincu et ne supporte plus l’ambiance de son mess en Russie.( " Le livre de Newman , que tu m’as envoyé, c’est comme des goutttes de vin précieux, là où je vis ...) .
      Nous avons fait un montage théâtral des lettres et carnets d’Hans et Sophie en y incluant des lettres de la correspondance Sophie - Fritz. j’ai donc dû traduire plusieurs de ces lettres , inédites en France, pour ce montage qui a eu lieu en avril 2016 à Paris dans un centre connu.

    • Enfin des réalités qui gagnent à être connues, longtemps mises sous le boisseau ! Ce sont des pages de l’Histoire occultées ou oubliées ou effacées alors qu’elles auraient vocation à servir de lueur sur le chemin...

      Merci pour tout ce qui peut contribuer à rétablir la vérité et, de ce fait, encourager à regarder plus loin et plus haut que notre vision limitée dans l’espace et dans le temps.

      Il y a peu, la question se posait : "être témoin de Christ c’est quoi ?". Ce qui précède est peut-être un élément de réponse.

      Dans les faits. Parce que les paroles....

    • Henri, malgré un temps passé en RFA, “face aux forces du pacte de Varsovie”, je ne maîtrise malheureusement pas la langue de Goethe...

      Il est dommage que cet ouvrage n’ait pas été traduit, il aurait sûrement trouvé son public.

      Il est à noter que Fritz Hartnagel - officier blessé au cours de l’épouvantable siège de Stalingrad -, dès qu’il eut vent de l’emprisonnement de Sophie Scholl, s’était précipité à Berlin pour tenter d’infléchir les juges. En vain, les conjurés avaient déjà été exécutés...

    • Réginald :vous êtes bien informé sur certains détails. .
      Les lettres échangées entre Sophie Scholl et Fritz Hartnagel montrent tout un chemin effectué par Fritz, son évolution, sa(re) conversion chrétienne, initiés par Sophie , frêle héroïne féminine, qui nous touche oh combien aujourd’hui ! (elle rappelle bien un peu par son déchirement , sa quête chrétienne de sens, et parfois un peu d’âpreté dans son exigence , le journal d’une autre jeune femme, agnostique elle, mais contemporaine et aussi fraternelle : Etty Hilsum ; On pourrait les réunir dans témoignages de femmes face à la guerre et leur postérité.

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