PANAMA PAPERS

Le sang du pauvre

par Gérard Leclerc

mardi 5 avril 2016

Quel commentaire peut-être digne du scandale du jour ? Un scandale que je serais bien en peine d’expliquer en détail, n’entendant strictement rien aux mécanismes des paradis fiscaux. Il y a un nouveau scandale de Panama, sans aucun doute plus scandaleux que celui qui fit frémir nos aïeux sous la Troisième République. Alors, la presse dénonçait les chéquards, ceux qui avaient touché des chèques frauduleux dans les opérations financières autour du creusement du fameux canal. D’abord, il s’agit d’un scandale international qui touche une bonne partie de la planète, dans ce qu’il est convenu d’appeler les élites. Les élites qui vivent sur des monceaux d’or, qui spéculent et font tout ce qui est possible pour grossir un capital, dont ils sont insatiables.

On objectera à cela que l’argent est à l’origine du prodigieux développement économique de la planète, singulièrement à l’heure de la mondialisation. Rien de décisif ne peut se faire sans investissements et donc sans accumulation du capital. Il serait donc irresponsable de vitupérer contre l’argent, qui est non seulement le nerf de la guerre mais surtout l’agent indispensable de la création d’entreprises et d’emplois. Indiscutable, certes ! Mais il y a un autre aspect du problème, celui de la fausse fécondité de l’argent en lui-même. C’est le travail investi dans l’œuvre qui confère la fécondité, nullement l’argent en lui-même, qui, lorsqu’il est livré à sa logique autiste, devient un terrible prédateur.

Péguy avait très bien compris cela, et avant lui notre terrible Léon Bloy. Je dis terrible, car cet écrivain supérieur a écrit le pamphlet le plus impitoyable qui ait jamais été publié. Le sang du pauvre ! Je l’ai repris dans ma bibliothèque et c’est à peine que j’oserais en reprendre des citations, tant elles sont brûlantes : « Le sang du pauvre, c’est l’argent. On en vit et on en meurt depuis des siècles. Il résume expressément toute souffrance. » On sait notre pape François grand lecteur de Léon Bloy et l’on conçoit qu’il ait quelques raisons de maudire régulièrement l’argent quand il s’agit de l’argent volé. L’argent volé aux pauvres.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 5 avril 2016.

Messages

  • Oui, "le terrible Léon Bloy" ! Cette évocation de G. Leclerc m’a ramené bien des années en arrière, à l’époque où, par le biais des écrits de Jacques et Raïssa Maritain, le personnage de Léon Bloy s’était imposé à notre curiosité de jeunes universitaires. Nous n’étions jamais assez rassasiés de le lire, sa fougue, comme nous l’appelions, avait quelque chose qui donnait, comme "du encore plus vrai" dans sa pensée et dans son expression.

    A l’âge où l’on se pose bien des question sur tout, ils nous arrivait de trouver, ou de penser trouver, dans les écrits de Léon Bloy, assez souvent des réponses.

    Quant à l’argent, qui n’a en soi rien de répréhensible, il devient, en effet, l’arme, le couteau, l’épée qui démolit bien des vies, qui tue bien d’êtres humains. Comment ? Lorsqu’il est accaparé par quelques-uns à des fins cupides et dominatrices à travers les plus sordides et les plus malpropres des circuits.

    Quelle rétrospective avec "le sang du pauvre" qui n’a jamais cessé de couler. Il n’y a qu’à regarder autour de nous, ici, là-bas, plus loin...
    Tout ce qui se passe depuis cinq ans et dont on parle encore, et tout ce qui se passe un peu partout et dont on ne parle pas...

    Ce n’est pas l’argent seul qui est en cause - car il a cette capacité d’attirer et de rendre esclave -, c’est aussi et surtout ceux et la façon dont ils s’en emparent à des fins de destruction et d’avilissement.

    En français nous disons que "l’argent est le nerf de la guerre", en anglais c’est l’expression "Money makes the world go round". Dans les deux on oublie de mentionner que l’argent tout seul ne peut pas grand chose et que c’est l’être humain qui lui donne la possibilité de tuer.

    Comme il peut aussi bien lui donner la capacité de nourrir, de vêtir, de faire grandir.

    Serait-ce pour rien que Jésus a dit qu’on ne peut pas servir deux maîtres à la fois ?

    MERCI.

  • Oui Gemayel, on pourrait aussi rappeler que " l’argent est un bon serviteur, mais un mauvais maître".

    Et nous aurons obligatoirement un maître, si nous ne choisissons pas Dieu, nous choisirons l’Argent. Certains croient avoir choisi Dieu parce qu’ils Lui rendent un culte extérieur, alors qu’ils ont choisi l’Argent. D’autres, qui rejettent l’Argent, rejettent aussi Dieu en apparence, à cause de l’hypocrisie des premiers. Mais en réalité ils ont choisi Dieu pour maître, et cela sera révélé lors du Jugement.

  • Ce qui est à noter, c’est la prodigieuse hypocrisie du système libéral qui a étendu ses filets sur l’ensemble de la planète. Il y a fort à parier que cette dénonciation ne soit qu’une pseudo-dénonciation qui ne s’attaque qu’à quelques lampistes (*) et ne vise en rien les œuvres vives de ce même système.

    Qu’en est-il précisément de Panama ? Où est, dans cet état la frontière entre le légal et l’illégal ? Par exemple, la grosse majorité des navires battent pavillon panaméen. Qui s’offusque de ça, qui lutte contre ce détournement ? Certainement pas les nations qui ont recours à ce subterfuge "légal" pour échapper à taxes, législations et contraintes diverses !
    Ces mêmes nations envoient des bâtiments de guerre pour arraisonner les pirates qui écument certaines mers, et elles ont raison. Violence sanglante en moins, les pavillons de complaisance opèrent une piraterie économique bien plus redoutable et infiniment plus fructueuse. Mais, là, il n’y a pas de canonnière pour les arraisonner : cette “piraterie” sous pavillon de complaisance est légale !

    L’Etat du Delaware - en plein cœur des USA - est réputé pour être un paradis fiscal. Paradis en plein dans la légalité constitutionnelle américaine : on n’a jamais entendu que Washington aurait prononcé un embargo ou des "sanctions" contre les officiels et élus de cet état.

    On peut attendre longtemps que la bande de pieds-nickelés à l’origine du "Panama-papers" ne dénonce le Delaware ! (**)

    Le Luxembourg a également une réputation, non usurpée, de paradis fiscal. Or il se trouve que l’inénarrable Jean-Claude Juncker, ancien Premier ministre du Luxembourg, est président de la Commission européenne (depuis 2014), toujours en exercice. (***)

    Gageons que, là non plus, les révélations du Panama papers resteront coites et ne remettront pas en cause la machine libérale et mondialiste telle qu’elle turbine à plein rendement par et pour l’Union européenne.

    Le sang des pauvres, le mondialisme s’en f... Au mieux, les pauvres sont des consommateurs et des producteurs de richesse, une richesse qui vient abonder les mêmes quelques fortunes planétaires. Quant aux plus pauvres d’entre les pauvres, ils n’existent pas au regard des bilans comptables. Pire, certains théoriciens de la post-modernité ultra-libérale envisagent non une éradication de la pauvreté (inutilement coûteuse) mais des pauvres eux-mêmes...

    Alors, quand le Monde, s’empresse de relayer une dénonciation-fleuve pour mettre pitoyablement en exergue Vladimir Poutine et le Front National (chacun n’étant pourtant pas impliqué directement), la seule réaction qu’on puisse avoir est de rouler en boule son quotidien (pour ceux qui l’achètent encore) et l’envoyer promener dans une corbeille.

    Visiblement, la lutte contre les vrais responsables de la corruption n’est pas le souci premier des médias mainstream.

    * Pointer Jérôme Cahuzac, n’est en rien héroïque, ni révélateur : il n’y a là aucune nouveauté croustillante, c’est tirer sur un corbillard déjà cloué au sol ; quant à dénoncer le défunt père de Cameron, c’est à la fois minable et se moquer du monde.

    ** Reconnaissons qu’Obama s’était ému de cet l’existence de ce paradis fiscal - à quand un "Obama-papers", un Delaware Gate ?

    *** Qu’on se rappelle le vite oublié « Luxembourg Leaks (fuites du Luxembourg) » : entre 2002 et 2010 le Luxembourg avait passé des accords fiscaux avec 340 multinationales (dont Apple, Amazon, Ikea, Pepsico,...) afin de minimiser leurs impôts, privant ainsi les Etats européens de milliards d’euros de recettes fiscales !

    • Nous sommes bien d’accord : la finance échappant à tout contrôle politique devient folle. Une critique approfondie du capitalisme sauvage occidental doit être faite.

      La question est posée sous un autre article et vous n’y répondez pas : pourquoi votre indignation est-il sélective, alors qu’un pays entier, la Russie, fait l’objet d’un véritable hold up opéré par une bande de prédateurs très organisés qui non seulement contrôlent la finance, l’industrie, mais aussi tous les pouvoirs régaliens, n’hésitant pas à recourir à des procédés criminels ?

      Que je sache, même aux USA le "grand capital" n’est pas parvenu à une telle main mise sur la société politique, à une collusion à si grande échelle entre crime et politique, même à l’époque d’Al Capone...

      En Russie, ce qui est véritablement fascinant, c’est qu’un groupe de personnes issues des cercles de pouvoir soviétique est parvenu à maîtriser toutes les ficelles du capitalisme le plus débridé pour imposer sa loi à un pays intercontinental en exploitant la captation de toutes les ressources.

      Coucy, votre insurrection aurait encore plus de force si elle n’était pas à géométrie variable, je me permets de vous le faire observer. Or, des méfaits du capitalisme d’Etat sauvage à la russe, vous n’en parlez jamais, alors que vous connaissez très bien ce pays. Pourquoi cette omerta ?

      Je ne comprends pas votre relativisme éthique. Car c’en est un...

  • Il est certes souhaitable et légitime de suivre l’actualité au plus près. Ce qui ne signifie nullement de hurler avec les loups.
    En écoutant d’une oreille distraite ce qui se présente comme des explications (moi je sais …) on est effaré par l’amphigouri censé éclairer la nature de ces sociétés de domiciliations « fermées » dont la fonction est techniquement :
    - offrir une coupure la plus étanche possible entre des opérateurs économiques qui ne veulent pas apparaître (où est la fraude ?) ; et la liste des exemples est très longue.
    - le blanchiment d’argent, activité condamnable, techniquement très ciblée, consistant à rendre utilisable dans l’économie classique, des fonds d’origine criminels.
    - ce que l’on appelle aujourd’hui, l’optimisation fiscale, rien d‘autre que la recherche de la taxation la plus faible dans un marché concurrentiel et ouvert (où est la fraude ?)

    - et l’évasion fiscale à l’état brut (absolument condamnable) n’arrive que très loin à la fin d’une longue liste non exhaustive

    Quelques points techniques, que les zigomars de l’immonde essaient comme toujours, de cacher sous le tapis, en brouillant l’information au maximum, mais je ne suis pas loin de penser qu’ils sont eux même incapables de comprendre ce qu’ils font, pur psittacisme :

    La masse de documents qui a été « pompée » des ordinateurs de Mossack Fonseca signe une opération demandant de très gros moyens informatiques. Si d’origine privée, nécessairement financée, mais plus probablement décidée par les Services d’un état, ou peut être les deux en collaboration. Autre signature, l’informatique de Mossack Fonseca est ultra sécurisée, il faut donc des moyens d’attaque très sophistiqués, sachant que la protection chez ces « avocats » a été installée par des entreprises étrangères …

    La maison Mossack Fonseca est très connue de tous les services juridiques et financiers des grandes entreprises de par le monde, il n’y a donc aucun scoop.

    En résumé le produit même de l’information est strictement sans intérêt. Seul demeure à mes yeux de mettre sur la place publique, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, les identités de ces monteurs de coup et le but recherché. Mais je ne suis pas naîf au point de croire que la raison va convaincre de dévoiler ceux qui sont allés piller les banques de données de Monsak Fonseca. Comme le fait remarquer M de Coucy, ce qui est livré en pâture en France est minable et n’intéresse guère qu’un ministre des finances en mal d’imagination.

  • Aucun doute que l’état russe a nombre de domiciliations en off-shore. Comme le Crédit Lyonnais avait fait un montage de voyous pour flouer Bernard Tapie dans la vente d’Adidas ; tout est remarquablement relaté dans wikipedia. Réalisant que le mandat demandé par Tapie était très inférieur à la valeur d’Adidas, le CL se racheta l’entreprise trois fois le prix en la valorisant à travers des sociétés écran aux iles Caimans. Inutile d’aller dans d’autres pays, nous avons tout sous la main. Mais certains commencent à trouver que cette sordide fable de chevalier blanc risque de très mal se terminer. Confer la réaction de Christian Eckert.
    Poutine vient de menacer de déclassifier des archives extrêmement compromettantes depuis 1938 (http://www.medias-presse.info/panama-papers-la-riposte-de-poutine/52375 ; et
    http://www.fort-russ.com/2016/04/putin-to-declassify-documents-that-bear.html?m=1
    Qu’il le fasse ; nous aurons la liste des cocos ayant collaboré avec la Gestapo et la Wehrmacht à travers l’Europe, en France en particulier. Préparons nous à débaptiser des lycées et des rondpoints !
    Ce forum manquerait de féérie sans les interventions de monsieur Pouzoulet. Qu’un de nos amis fassent un billet sur la pêche au saumon en Baltique, et il trouvera un angle pour accuser Poutine d’avoir empoisonné le poisson. Impayable ce bordelais …

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