Traduit par Pierre

Le salut, pour qui ?

par Howard Kainz

dimanche 22 janvier 2012

Si quelqu’un vous aborde dans la rue en vous demandant « Serez-vous sauvé ? », c’est comme s’il vous demandait « Depuis quand avez-vous cessé de battre votre femme ? »

Répondez au choix OUI ou NON, vous serez bien embarrassé.

Dans un tel cas, pensez à Jeanne d’Arc répondant à Jean Beaupère, un des procureurs lors de son jugement, qui lui demandait si elle pensait ou non être en état de grâce. Elle répondit : « Si je suis en état de grâce, que Dieu m’y fasse rester ; sinon, qu’Il m’accorde d’y être. »

St. Thomas d’Aquin (Somme I-II, 1123, 5) énonce la question, "comment savoir si on est en état de grâce ?" . Sa réponse : deux façons possibles. 1/ en recevant une révélation particulière. 2/ avec un peu moins de certitude, par le sentiment intime de la manna absconditum (manne cachée) dont il est question dans l’Apocalypse (2:17) [...au vainqueur je donnerai la manne cachée...]

Très peu de saints ont eu des révélations particulières. Le "bon larron", qui reçut de Jésus sur la Croix l’assurance d’être le jour même au paradis avec le Seigneur. Deux des trois enfants de Fatima reçurent de Notre-Dame l’assurance d’aller prochainement au Ciel. Mais même de grands saints, comme l’écrit St. Paul (Philippiens, 2:12) doivent « travailler avec crainte et tremblement... »

Devrions-nous envier l’apparente certitude absolue de certains Protestants qui, comme certains Catholiques, ont vécu une intense expérience religieuse qu’ils interprètent comme une sorte de "renaissance" ? Pour un Catholique ainsi touché, une interprétation possible serait le signe d’une vocation, ou bien un appel au repentir.

Mais par une telle "renaissance", les Protestants semblent aussi penser qu’ils ne seront jamais privés du salut. C’est doublement bizarre. Pour la plupart des Protestants, il n’y a pas de purgatoire ; par conséquent ceux qui ont vécu cette "renaissance" connaîtraient la béatitude suprême du Ciel dès leur mort. Tout de suite !

Les disciples de Jésus ne semblaient pas avoir une telle certitude absolue. Il demandèrent (Luc, 13:23) « ...est-ce le petit nombre qui sera sauvé ? » Éludant une réponse directe, Jésus leur recommanda « d’entrer par la porte étroite », et les avertit (Matt. 7:13) « Car large et spacieux est le chemin qui mène à la perdition. »

Le problème est particulièrement difficile, selon Jésus, pour les riches, car « il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux » (Matt 19:25 - Marc 10:26). Les disciples de Jésus, étonnés par cette déclaration, se demandaient si quelqu’un pourrait être sauvé ; mais alors le Maître leur assura qu’à Dieu tout est possible. Même ce qui pour nous est impossible.

Dans ses célèbres Dialogues Ste Catherine de Sienne reçoit de Dieu le Père l’assurance qu’au dernier instant Il pourra offrir même à un grand pécheur la grâce de la repentance. Au chapitre 132 de cette œuvre, Il précise avoir un "atout" spécial dans Sa manche : Il persuade le pécheur qu’après avoir vécu dans le mal il peut toujours mettre une immense confiance en Sa miséricorde — lui épargnant alors le désespoir, issu du péché qui mène en enfer. Autrement dit, évitez le désespoir à tout prix.

Dans l’Ancien Testament le mot "salut" avait souvent une connotation de "délivrance" des nombreuses exigences externes et des forces ennemies menaçant le "peuple de Dieu" dans son combat pour établir Son règne sur terre. On retrouve dans les Évangiles les aspects politiques de cet idéal, mais Jésus amène peu à peu ses disciples à examiner en premier lieu les aspects spirituels et eschatologiques du salut.

Nous sommes sans doute nombreux à nous étonner de la requête naïve des Apôtres Jacques et Jean demandant à Jésus de siéger près de Lui, l’un à Sa droite, l’autre à Sa gauche lorsqu’Il reviendra dans Sa gloire. Mais, à bien réfléchir, ce n’est que le révélateur de l’immense familiarité qu’ils devaient avoir avec le Fils incarné de Dieu, près de Lui au fil des jours, partageant le repas, et passant des heures en conversation. Beaucoup d’entre nous se contenteraient volontiers d’un obscure petit coin réservé pour nous au paradis.

Si nous pouvons tirer une leçon du Martyrologe Romain, nous trouvons dans l’Ancien Testament qu’un grand nombre de personnages sans lien avec la Loi de Moïse non seulement furent sauvés mais doivent être révérés comme Saints : Abel, frère de Caïn ; Enoch, enlevé au ciel avec son corps ; Loth, frère d’Abraham ; Noé, le Babylonien ; Job, Melchisédech, et même la Reine arabe de Saba, qui rendit visite à Salomon.

Dans le Nouveau Testament, Jésus offrit le baptême en passeport pour le salut. Mais il affirma aussi à Ses disciples que « quiconque donnera à boire un verre d’eau fraîche,... en vérité, je vous le dis, il ne sera pas frustré de sa récompense. » (Matt. 10:42). Et Il promet que lors du jugement dernier ceux qui ont nourri les affamés, vêtu les dénudés, visité les malades et les prisonniers seraient sauvés (Matt. 25:35-37).

Constatant les obstacles quasi-insurmontables à la conversion dans des pays tels que la Corée du Nord, beaucoup de pays du Moyen-Orient, les pays écrasés par la laïcité — on peut trouver une signification frappante aux termes proposés par le catéchisme : "Baptême de désir" et de "Baptême du sang".

Une interprétation — de longue tradition — de l’Apocalypse (12:4) annonce que les deux tiers des anges furent sauvés après la Création. Devons-nous croire, nous, humains, soumis à toutes nos tentations, souffrant et luttant contre nos doutes, que plus d’un tiers finira perdu ?

Dans le combat pour le salut, le diable semble disposer d’un immense avantage. Il sait, n’est-ce pas, exactement qui est sauvé. Et il connait ce qui a entrainé la chute de ceux qui le rejoignent. Avec nos bien faibles moyens face au pouvoir de Satan, comment pouvons-nous être vainqueurs ?

Mais nous pouvons admettre que les anges, qui ont autant d’expérience humaine que les démons, ont aussi mis au point des stratégies
 [1] pour guider sur le droit chemin ceux dont ils sont chargés. Alors...


Howard Kainz est professeur émérite de philosophie à l’Université Marquette (Milwaukee, Wisconsin).


[1NDT : Nos amis trouveront quelques pistes sur ces stratégies dans l’ouvrage de l’écrivain irlandais C.S. Lewis "Screwtape letters" publié en français sous le titre Tactique du diable : Lettres d’un vétéran de la tentation à un novice, - Traducteur : Etienne Huser - Éditeurs : Empreinte Temps Present, en 2007 ; Brunnen Verlag - ebv, en 2006 ; Delachaux & Niestlé, en 1943

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