ENTRETIEN AVEC GÉRARD LECLERC

Le sain optimisme du père Rougé

propos recueillis par Grégoire COUSTENOBLE

vendredi 6 juillet 2018

En 2014 paraissait un très roboratif ouvrage, « L’Église n’a pas dit son dernier mot », par le père Matthieu Rougé, sur la place de l’Église dans la société. Nous proposons, pour ceux qui ne l’auraient pas encore lu, de glisser dans leurs bagages de vacances le livre de celui qui sera ordonné évêque des Hauts-de-Seine à la rentrée. Gérard Leclerc nous dit combien sa lecture en est agréable et son contenu extrêmement riche.

Un anglican atypique, John Shelby Spong, relayé dans Le Monde des religions, annonçait au début du mois de juin 2014 la fin du catholicisme…

Gérard Leclerc : Spong n’est pas le seul à proférer ce genre de prédictions. J’en connais, en France notamment, dont l’argumentation est d’ailleurs monotone. La sociologue Danièle Hervieu-Léger parlait déjà en 2003, à propos du catholicisme, de la fin d’un monde et fournissait son explication à propos d’un déclin inéluctable, en parlant d’«  exculturation  ». L’Église serait désormais étrangère aux requêtes de l’opinion parce que repliée sur une culture étrangère au monde d’aujourd’hui. Ces gens qui se réclament d’une pareille argumentation ne s’aperçoivent pas que leur contre-projet, quand il est un peu articulé, est encore plus inaudible que celui qu’ils dénoncent comme obsolescent. Les expériences avant-gardistes, partout où elles se développent, en dépit de leur prétention à coller aux aspirations contemporaines, suscitent au mieux une indifférence remarquable.

C’est mon excellent collègue Henrik Lindell — journaliste à l’hebdomadaire La Vie — qui le remarque, à propos de la Suède, son pays natal, duquel il est resté proche. L’Église luthérienne, qui a voulu coller au plus près des évolutions des mœurs, en reconnaissant par exemple le mariage homosexuel, est de plus en plus désertée par ses fidèles. A contrario, l’Église catholique et les évangéliques connaissent un véritable essor, précisément en raison de leurs exigences et de leur fidélité à la tradition chrétienne.

On pourrait en dire autant de l’Église d’Angleterre…

Absolument, ses prétendues audaces, (ordinations de femmes prêtres et désormais évêques, acceptation de l’homosexualité dans le clergé, etc.) n’ont provoqué aucun engouement pour la pratique religieuse. La pratique religieuse, dans l’Église anglicane est extrêmement basse. Celle de l’Église catholique en Angleterre est plus importante. Par ailleurs, on n’a pas encore fait le bilan de l’expérience de l’ouverture du sacerdoce aux femmes, mais il semble qu’elle concerne, pour la quasi-totalité, des filles de prêtres anglicans, ce qui amène à la reconstitution d’une véritable caste sacerdotale !

Curieusement, ce genre de faits n’est jamais pris en compte dans les études sociologiques sur la situation du christianisme. Alors qu’on prête l’oreille à une légion de détracteurs de la papauté, pour annoncer la fin prochaine de l’Église de Rome, on garde un silence impressionnant à propos de l’échec de l’ouverture à la modernité.

En contraste avec ces sociologues du déclinisme, le père Rougé explique donc que «  l’Église n’a pas dit son dernier mot  » et entend s’opposer au défaitisme catholique.

Il faut peut-être rappeler que le père Rougé, avant de commencer ses études de théologie, avait déjà un solide cursus universitaire. Devenu prêtre, il fut durant trois ans le secrétaire particulier du cardinal Jean-Marie Lustiger. C’est à ce moment-là que j’ai pu apprécier sa vive intelligence, notamment lorsque nous réfléchissions, de façon très pratique, à la mission de la chaîne de télévision KTO. Dans ce livre, il y a beaucoup de réminiscences de cette époque. Avec le recul du temps nous pouvons mieux comprendre l’importance de l’action de Jean-Marie Lustiger à Paris et de sa mission à l’intérieur de l’Église de France. L’archevêque avait des idées précises sur le redéploiement de l’action pastorale dans la capitale. Elles étaient fondées sur une expérience du terrain et sur une réflexion très élaborée quant aux conditions de l’annonce de l’Évangile à la société contemporaine.

J’ai été très frappé, lors de la dernière interview que j’ai faite du Cardinal (à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire) par son retour aux événements de 68. Il avait vécu douloureusement une sorte de déni de la vocation sacerdotale. Il s’était rendu compte également de la déliquescence de certaines grandes organisations qui avaient structuré le catholicisme français depuis la guerre. Il avait donc la certitude intime qu’il fallait, en grande partie, reconstruire l’édifice. Pour cela, il fallait à la fois un ressourcement spirituel radical et une volonté de reconstruire à neuf et avec audace, les instruments nécessaires.

Je rappelle cela à l’occasion du livre du père Rougé, qui ne traite pas directement de ces questions, mais dont l’inspiration est typiquement reliée aux grandes intuitions de Jean-Marie Lustiger. D’ailleurs, dans son préambule il rappelle le diagnostic opéré dans les années soixante-dix par Maurice Clavel dans son «  fameux cri de colère et de foi  » intitulé Dieu est Dieu, nom de Dieu ! J’approuve d’autant plus que j’étais très proche de Clavel à l’époque et que celui-ci m’a confié, de vive voix, sa répulsion à l’égard d’un certain esprit post-conciliaire. Allait-on laisser l’Église en situation de quasi-schisme, avec d’un côté un noyau traditionaliste rebelle et de l’autre des soi-disant progressistes, en pleine dérive ? Le père Matthieu Rougé, qui est beaucoup plus jeune que moi, a reçu aussi directement la leçon, mais avec la volonté d’échapper à tous les pièges. Je lui laisse la parole : «  Notre condition historique en général, les formes qu’elle prend en notre temps peuvent susciter la peur, qui endurcit les cœurs, voire la panique, comme aux tout premiers jours de la communauté chrétienne, racontés par les Actes des apôtres. Mais l’Église et les chrétiens ne sont, aujourd’hui comme hier, condamnés ni à l’enfermement, ni à la dissolution, ni à l’intransigeance, ni à l’insignifiance. Ils sont appelés à vivre en témoins bienveillants et courageux d’une vérité qui n’est pas près de les décevoir ni de décevoir le monde.  »

La caractéristique du livre du père Rougé consiste à associer une réflexion de fond à son expérience du terrain. En 2004, aussitôt après avoir quitté le service direct du Cardinal, le père Rougé a été nommé à la basilique Sainte-Clotilde, qui se trouve non loin de l’Assemblée nationale…

Il était à la fois curé de la paroisse et directeur de ce Service pastoral d’études politiques que le cardinal Lustiger avait fondé en 1992 pour mieux assurer la présence ecclésiale parmi les parlementaires, et plus généralement parmi tous les acteurs du monde politique. Il eut ainsi l’occasion d’animer une paroisse dynamique et d’être présent auprès d’un monde qu’il découvrait, plutôt avec bonheur : «  Je puis affirmer qu’il y a en France aujourd’hui de nombreux élus, locaux et nationaux, compétents, dévoués, désintéressés et courageux. Un grand nombre de visages de vrais serviteurs de la cité habitent la mémoire de mon cœur.  » Voilà une appréciation qui nous change de beaucoup de polémiques actuelles. Et lorsqu’on a le sentiment que le personnel politique est éloigné des préoccupations de l’Église, il est précieux de prendre connaissance de ce témoignage rafraîchissant. Non seulement les contacts sont possibles, mais ils sont fructueux y compris sur les sujets les plus délicats.

Pendant neuf ans, le père Rougé a reçu à sa table des parlementaires et des responsables de tous bords. Avec eux il a envisagé les questions les plus brûlantes. Il n’a certes pas convaincu tout le monde, mais il a conclu de ses contacts que tout un chemin pouvait être parcouru. Il nous livre à ce propos quelques conclusions : «  S’il est important que les catholiques sachent assumer parfois des positions défensives fermes, ils ne doivent pas s’en contenter. Leur capacité à participer à la proposition politique n’a souvent d’autres limites que leur énergie et leur inventivité.  » Plus qu’à la formation de lobbies susceptibles de défendre des positions de fond, il préconise des clubs de réflexions, où se forment des idées et s’élaborent des propositions. Les deux mots sont à retenir, car trop souvent, après l’affirmation des convictions manquent les propositions concrètes qui pourraient leur donner chair.

Cette phase d’un ministère est significative d’un engagement dynamique. Clavel s’insurgeait contre une ouverture au monde qui aboutissait à une capitulation. Dans le cas, il s’agit de tout autre chose : la politique est considérée comme le plus large champ de l’expression concrète de la charité. Et les initiatives s’inventent au fur et à mesure, qui permettent aux politiques aussi bien de participer à une discussion approfondie que de s’associer à une démarche de pèlerinage, que ce soit à Lourdes ou sur les chemins de Compostelle. L’ancien curé de Sainte-Clotilde a gardé un modèle, c’est celui choisi par Jean-Paul II. Saint Thomas More est le patron des responsables politiques, lui qui a assumé les fonctions les plus éminentes de l’État, tout en rendant témoignage jusqu’à l’effusion du sang de la primauté de la vérité.

Mais il y avait aussi, comme vous aviez commencé à le dire, le rôle du pasteur de Sainte-Clotilde…

C’est un aspect tout aussi essentiel, qui nous permet de comprendre comment une paroisse aujourd’hui peut être singulièrement vivante, en mobilisant les énergies de tous, et en multipliant les initiatives les plus diverses. J’insiste sur le fait, car cela va à l’encontre de clichés largement acceptés. Lorsqu’on parle de l’Église de France, on revient sans cesse sur la quasi-disparition du clergé et la raréfaction des fidèles. Les sociologues du religieux s’emparent de ce schéma pour théoriser sur les causes. J’ai déjà eu l’occasion, dans ces colonnes, de m’adresser à Marcel Gauchet qui me semblait tributaire de ce courant interprétatif. Ma réflexion personnelle va à l’inverse, en mettant en doute les coordonnées pessimistes à propos de ce déclin.

Je ne récuse nullement les statistiques invoquées, mais en me référant à l’histoire ancienne et récente du catholicisme, je mets en valeur d’autres paramètres. Par exemple, au début du XVIIe siècle, la situation religieuse de la France est catastrophique. Si, à l’époque, la sociologie religieuse avait prolongé les courbes statistiques on aurait abouti à la disparition du christianisme en France. Mais un renouveau s’est produit, de la façon la plus improbable, avec l’émergence de grandes figures spirituelles et missionnaires. Je pense à un François de Sales et à un Vincent de Paul. Si l’on a pu parler, à propos du XVIIe  siècle, du Siècle des âmes, c’est à ce type d’apôtres qu’on le doit. On pourrait opérer la même constatation à propos du XIXe siècle, au lendemain de la tourmente révolutionnaire. Même au début de la Restauration, le témoignage d’un Ozanam nous montre que la situation était encore plus critique qu’aujourd’hui. Cela n’a pas empêché un formidable mouvement, qui a dépassé les limites de la France, puisque les missionnaires des diverses congrégations sont partis évangéliser l’Afrique et l’Asie.

En tenant compte de la différence des situations, on peut penser que, dans certains cas, on assiste à ce que nos amis protestants appellent des revivals. Et il me semble que Jean-Marie Lustiger a été, pour notre temps, l’équivalent de ce qu’a pu être un Vincent de Paul autrefois. J’en veux pour preuve la vitalité actuelle des paroisses parisiennes sur lesquelles la sociologie religieuse ne s’est pas encore penchée.

Précisément, le témoignage du père Matthieu Rougé nous permet de prendre connaissance de ce phénomène. Nous constatons alors qu’il peut y avoir des églises combles, et pas seulement lors des grandes fêtes. Le public des pratiquants brasse toutes les classes d’âge, on y repère la présence des familles et le dynamisme des jeunes. Cela contredit l’image d’un public résiduel, souvent en décalage par rapport à la hiérarchie et aux enseignements de l’Église. Ce public n’est nullement passif intellectuellement, il adhère d’enthousiasme à une doctrine qu’il intègre et qui n’a pour lui rien d’archaïque.

Marcel Gauchet n’est pas loin de partager cette analyse lorsqu’il constate : «  Il y a effectivement une montée identitaire du catholicisme français. C’est une mutation historique majeure, portée par une jeunesse à la fois conservatrice et moderne qui fait l’effet d’un continent exotique.  » Exotique ? Sans doute par rapport à une culture dominante, à ses représentations largement étalées dans les médias. Mais si l’auteur du Désenchantement du monde a lui-même quelque peu modifié son appréciation de l’évolution du monde catholique, c’est en raison du phénomène de La Manif pour tous, qui a été un formidable coup de poing pour tous ceux qui croyaient que le catholicisme, en France, était incapable de mobiliser des jeunes, en inventant un langage propre qui prenait au piège les codes de la communication moderne.

Mais n’y a-t-il pas un certain décalage dans le clergé lui-même, entre des prêtres comme Matthieu Rougé et ceux qui sont restés en marge de ce mouvement ?

C’est une certitude ! Il y a actuellement un clivage dans l’Église de France entre ceux qui se sont reconnus dans la contestation de La Manif pour tous et ceux qu’elle a complètement désorientés et qui ne s’y sont jamais reconnus. Il y a sans doute une question de génération. On n’a pas encore pris la mesure de ce qui s’est passé dans l’Église de France depuis un demi-siècle. J’avais analysé en son temps la disparition du catholicisme de gauche, d’après une étude sérieuse conduite par des gens qui persistaient à se réclamer de cette tendance. Le problème n’est pas de faire un procès mais de percevoir la nature de cet échec et de ce qui s’est produit par la suite. Car il y a eu rupture, et le pontificat de Jean-Paul II a permis le revival dont je parlais, et dont le cardinal Lustiger a été en France le meilleur chef de file.

Un des traits les plus caractéristiques qui distingue le mouvement missionnaire actuel, c’est son audace tranquille, celle qui l’amène à remettre en cause les tabous sociétaux, tandis que ceux qui n’ont pas adhéré à La Manif pour tous sont pris de panique devant la perspective de bousculer les tabous de la modernité. Matthieu Rougé consacre tout un chapitre au mystère de l’homme et de la femme : «  Rien n’est plus beau, rien n’est plus décisif pour la survie et la joie de l’humanité que cette unité dans la différence. Il s’agit d’un “mystère”, c’est-à-dire une réalité si riche que l’on n’a jamais fini de la comprendre.  » Et de s’engager dans une réflexion qui associe la pensée de l’Église à la confrontation avec la culture contemporaine. On perçoit ainsi que l’engagement à propos du mariage homosexuel et de tout ce qu’il implique n’est pas fondé sur des réflexes de peur ou de fermeture mais s’éclaire dans le cadre d’un débat extrêmement argumenté.

S’il fallait définir, en quelques traits, les orientations préconisées par le père Matthieu Rougé pour que soit confirmé l’élan ecclésial dont vous parlez, que pourrait-on dire ?

Le renouveau s’inscrit dans la dynamique d’une tradition toujours en marche. C’est pourquoi, on retrouve ici les termes les plus traditionnels mais réécrits dans notre situation historique. J’en retiendrai brièvement trois : la prière, l’enseignement, le service de la charité. Rien de plus traditionnel mais aussi rien de plus nouveau, avec toutes les possibles créations inspirées par les nécessités du temps. On a d’ailleurs retrouvé ce triptyque dans l’élaboration des Journées mondiales de la jeunesse.

D’abord la prière, nécessairement associée à la liturgie, donc à l’eucharistie. Le père Rougé insiste beaucoup là-dessus, en citant Dom Samuel : «  Quand on lit l’histoire de l’Église, on constate que les périodes de foi en l’eucharistie, gage de la présence invisible du Seigneur au milieu de nous, sont des époques fécondes, de foi vivante et de science profonde. À l’inverse, les époques de faible pratique eucharistique comme les nôtres sont celles de la tiédeur, de l’anémie spirituelle, du flou théologique et, souvent, de vie sacerdotale marquée par le péché.  » Précisément, la piété eucharistique, et singulièrement l’adoration du Saint-Sacrement, sont caractéristiques de ce qu’on a appelé la génération Jean-Paul II ou la génération Benoît XVI. Et le pape François ne pourra que renforcer la tendance, avec ses exigences très précises à l’égard du peuple chrétien.

Quant à l’enseignement, il s’inscrit dans l’initiation sacramentelle et l’exigence d’être au diapason de toute les requêtes anthropologiques d’aujourd’hui. Rappelons que le père Matthieu Rougé est aussi professeur de théologie et qu’il enseigne aux Bernardins. Enfin, le service des pauvres, auquel le nouveau pape accorde autant d’importance, suscite dans les communautés chrétiennes des initiatives fortes. L’auteur lui accorde également un chapitre qui nous ramène d’ailleurs à l’actualité la plus immédiate. Un des combats menés par les chrétiens concerne ce qu’on appelle la fin de vie avec la valorisation des soins palliatifs. Le père Rougé cite la maison Jeanne-Garnier à Paris, où le cardinal Lustiger a d’ailleurs passé ses derniers jours : «  Les chrétiens se sont engagés avec beaucoup de cœur et de professionnalisme dans les soins palliatifs caractérisés par la conjonction singulière du progrès scientifique dans le traitement de la douleur et l’attention pleinement humaine aux malades — qu’on s’interdit de réduire à leurs organes — et à leur entourage.  »

On aura compris que s’il porte un regard positif sur l’Église actuelle, le père Matthieu Rougé n’ignore aucune des difficultés qui entravent sa mission. Mais à l’encontre de tous les défaitismes et de tous les déclinismes, il réaffirme la force inaltérable de l’espérance chrétienne avec la fécondité toujours renouvelée du témoignage évangélique.

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Matthieu Rougé, L’Église n’a pas dit son dernier mot - Petit traité d’antidéfaitisme catholique, Robert Laffont, 264 p., 19,50 €.

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Illustration : PELERIN 2 CHRETIENTE

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