Traduit par Bernadette Cosyn

Le sacrement du temps présent

par le père Jeffrey Kirby

mardi 12 mars 2019

Comme nous entamions la saison pénitentielle de l’Avent le Mercredi des Cendres, nous avons entendu ces paroles solennelles : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ». Pour être franc, il n’y a pas beaucoup de marge de manœuvre dans cet avertissement. Il est rude – et donne à réfléchir.

La vie est venue et la vie partira. Nous sommes poussière et nous retournerons à la poussière. Qu’est-ce que cela signifie pour nous ? Les cendres sont-elles une façon morbide de se moquer de la mort ? Ou y a-t-il quelque chose de plus profond – et même de charitable – dans la pratique de piété des cendres durant le Carême ?

Ces questions demandent de la sincérité. Et donc nous sommes appelés à examiner l’imposition des cendres et la logique interne du Carême. De quoi s’agit-il ? Une observation désinvolte de beaucoup de croyants actuels semblerait indiquer que les cendres sont devenues une sorte de bizarre bijou religieux, largement dépourvu de sens et porté par les plus effrontés parmi nous. Pendant ce temps, le Carême lui-même est devenu un grand projet de développement personnel ou de réalisation de son potentiel.

Est-ce cela le Carême de notre Tradition religieuse ? Ces réponses sont-elles les meilleures aux questions sur le Carême ?

Non, ce ne sont pas des réponses chrétiennes. Ce sont des contrefaçons – de fausses réponses qui reflètent la distorsion et la liquidation du trésor spirituel de l’Eglise et de la civilisation occidentale. Ces réponses de compromis reflètent une grossière domestication du temps du Carême, un temps intensément centré sur le Christ et profondément pénitentiel.

La tradition sacrée de l’Eglise, remontant les millénaires jusqu’au temps des apôtres et des autres disciples, nous a procuré un appel annuel à recentrer nos vies sur le Mystère Pascal, c’est-à-dire la Passion, la Mort et la Résurrection de Jésus Christ. Et à utiliser le don du temps – appelé « sacrement du temps présent » par le père Jean-Pierre de Caussade – pour coopérer avec la grâce, œuvrer à notre salut avec « crainte et tremblement » et être rendus dignes du Royaume de Dieu. (Voir Philippiens 2:12). C’est cela le Carême.

Par nos pratiques durant le temps sacré, nous pouvons nous approprier le fait que le Carême a été catéchétiquement conçu par la tradition de l’Eglise pour donner à chaque croyant une sagesse à la fois immanente et éternelle. C’est une exhortation annuelle à être sensible à la brièveté de la vie et à la promesse de gloire en Jésus-Christ. Il nous montre, avec les cendres et les pratiques ascétiques, que, comme l’observe le Psalmiste : « Les jours de notre vie sont de soixante-dix ans, peut-être de quatre-vingt si nous sommes robustes ; même alors, leur durée n’est que labeur et souci ; ils sont vite passés et nous disparaissons » (Psaume 90:10).

Et pourtant c’est précisément le sentiment de la brièveté de nos vies qui nous pousse à discerner l’éternité. Il nous convoque, au delà du mal-être et des affaires de la vie, à voir l’urgence et la grâce de chaque moment, ici et maintenant. La brièveté de la vie nous pousse à faire usage de chaque moment intentionnellement et délibérément pour combattre le vice, nourrir la vertu, approfondir la prière, servir les nécessiteux – et ainsi se rapprocher de Jésus-Christ, la Résurrection et la Vie (voir Jean 11:25).

Avec cette sagesse temporelle et éternelle à l’esprit, le Carême nous fait passer du Mercredi des Cendres au Premier Dimanche de Carême. Dans l’évangile du premier Dimanche de Carême, l’Eglise nous emmène au désert. Dans cet endroit de solitude, l’imposture de nos esprits et la déréliction de nos cœurs sont exposées à la lumière et à la chaleur de la vérité.

Les différentes tentations de confort, de vanité et de pouvoir sont mises à nu et nous voyons le mal qu’elles font dans nos âmes. Le désert ne procure pas de place où se cacher. Nous devons revendiquer chaque moment, choisir ou perdre sa grâce et permettre aux moments particuliers et aux actes spécifiques de nos vies de nous conduire plus près des richesses de la gloire.

Ce ne devrait donc pas être une surprise si le déroulement ecclésial du Carême nous conduit du désert le Premier Dimanche au Mont Tabor et à la manifestation de la gloire du Seigneur le Deuxième Dimanche. Le récit évangélique du désert conduit au récit évangélique de la gloire. Mais ce n’est pas un chemin tout tracé. Ce n’est pas un droit ou une certitude. Si nous voulons la gloire, nous devons travailler dur et persévérer à travers le désert.

Le Carême est un rappel de ce désert, il devient vraiment un petit désert. C’est un appel renouvelé à nos cœurs. C’est une incitation à vivre chaque moment comme une opportunité où notre « oui » définitif au Seigneur Jésus peut être décliné en un millier de différents « oui » de miséricorde, de patience, d’intégrité, de charité et de gentillesse.

En révérant le temps présent et en coopérant avec la grâce de Dieu ici et maintenant, nous sommes formés et façonnés pour le Royaume éternel de lumière et de bonté. Correctement compris, les cendres et les pratiques ascétiques du Carême ne sont pas des rituels vides ou des exercices de développement personnel, pour ne pas parler de réalisation de son potentiel. Ce sont des cadeaux annuels pour l’Eglise. Ils sont une invitation à bien vivre cette vie qui passe afin que la vie éternelle avec Dieu puisse être nôtre.

Le père Jeffrey Kirby est professeur assistant de théologie à Belmont Abbey College et prêtre de la paroisse Notre Dame de Grâce à Indian Land (Caroline du Sud)

Illustration : « Au bord des rivières de Babylone » par Gebhard Fugel, 1920 [galerie communale Fähre, Bad Salgrau, Allemagne]. Le tableau fait référence au Psaume137:1 : « au bord des rivières de Babylone, nous étions assis et nous pleurions, nous souvenant de Sion ».

Source : https://www.thecatholicthing.org/2019/03/10/the-sacrament-of-the-present-moment/

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