Le président et l’histoire

par Gérard Leclerc

vendredi 30 avril 2021

© Kremlin.ru

Que notre président soit très présent dans le débat contemporain, à propos de questions de civilisation fondamentales, il conviendrait de s’en féliciter. Même si ce qui relève de l’ordre proprement politique se distingue de l’ordre philosophique, il existe une relation étroite entre les deux domaines. Par exemple, la France est-elle constituée d’un héritage qui se développe à travers le temps, ou doit-elle consentir à des mutations en contradiction avec sa propre histoire ? Chaque jour, nous assistons à des remises en cause de notre identité, conçue comme négative, source de discriminations incessantes et comme inscrites dans notre ADN. Nous devrions avoir honte de nous-mêmes et nous livrer à des exercices de repentance à l’infini. Ce en quoi nous sommes tributaires du courant qui traverse l’ensemble du monde universitaire américain et se répand dans notre propre université.

Récemment Emmanuel Macron donnait au Figaro un grand entretien sur la nécessité d’assurer au pays sa tranquillité menacée chaque jour par des violences, notamment à l’égard de la police. Et il ajoutait quelques considérations propres à rassurer ceux qu’inquiète la remise en cause de notre histoire. Pas question pour lui, ainsi qu’il l’avait déjà déclaré, de s’engager dans la destruction de statues, telles celles de Colbert, pour répondre à la rage des décoloniaux. Ainsi le président semblait aux antipodes des partisans de la déconstruction, préférant assumer notre passé, quitte à le considérer avec la distance critique nécessaire.

Pourtant, en même temps, pour reprendre son expression favorite, le même Emmanuel Macron s’est livré à un discours tout à fait contraire lors d’un entretien à la chaîne américaine CBS. C’était un retour à l’esprit de sa déclaration, faite en Algérie, sur la colonisation qui constituerait «  un crime contre l’humanité  ». Même si l’expression n’est pas reprise, le propos présidentiel s’inscrit bel et bien dans un procès historique, qui ne réclame pas moins qu’une «  déconstruction de notre histoire  ». Il faudrait s’entendre : est-ce à une réconciliation des mémoires qu’il faudrait procéder, selon l’intention du rapport demandé à Benjamin Stora, sur les relations franco-algériennes, ou à un réquisitoire unilatéral condamnant notre unique pays ?

Faut-il comprendre qu’Emmanuel Macron est lui-même en proie à une sorte de déchirement intime, qu’il ne sait comment apaiser ? On peut lui faire remarquer combien l’attitude toujours repentante, loin de guérir la mémoire, conduit à l’aggravation des oppositions qui deviennent quasiment ontologiques, systémiques comme on dit aujourd’hui, et ne peuvent que déboucher sur l’amertume et une hostilité irrémédiable. Dans son entretien à CBS, le président reprend la question la plus grave, celle qui contribue à fixer définitivement les rapports d’hostilité puisqu’il désigne la question raciale elle-même, celle qui consiste à départager le monde selon un déterminisme inflexible. Certes, on comprend que l’histoire américaine soit traumatisée par l’esclavage et ses conséquences. L’actualité montre que cette société est très loin d’être sortie d’un passé qui ne passe pas. Est-ce une raison pour nous de nous inscrire dans la même logique, avec tous les risques inhérents ? Il ne s’agit pas d’ignorer notre part maudite, mais de donner toutes ses chances à un avenir commun, fondé sur la fraternité et non le ressentiment.

Dans un article du Figaro du 23 avril, Christophe de Voogd revient sur toute cette problématique, en rappelant la dette d’Emmanuel Macron à l’égard de Paul Ricœur, l’auteur de l’ouvrage fondamental La mémoire, l’histoire, l’oubli. Pas question pour le philosophe de déconstruire, pas plus que de rester prisonnier d’une mémoire blessée, qui doit se garder de ses pathologies. Pas de mémoire heureuse qui ne soit équitable.  

Messages

  • Entre l’ordre politique et l’ordre philosophique : oui, il existe un lien étroit.
    Les "remises en cause de notre identité" sont, en effet, journalières et ne risquent-elles pas de finir par développer chez les citoyens des sentiments suicidaires ? Des "exercices de repentance à l’infini" ne relèveraient-ils pas du remord continu et stérile et donc inutile ? D’autre part, une "attitude toujours repentante" semble relever d’une attitude toujours victimaire et toutes les deux ont ceci en commun : finir par générer chez les individus et les peuples, en plus du désintérêt et de l’ennui, une sorte de détestation laquelle pourrait devenir dangereuse.

    Au cours d’une conversation entendu l’autre jour un jeune étranger parfaitement francophone et francophile se dire étonné, sinon sidéré, de ne presque plus entendre le mot "France" prononcé par des personnalités politiques et remplacé par le mot "république" : "en s’attaquant aux policiers c’est à la république qu’on s’attaque", "l’assassinat de untel ou unetelle" est un crime contre la république" etc... , litanie monocorde devenue automatique à force de répétitions. Serait-il une erreur de rappeler que la république. avec les valeurs qu’elle entend inculquer, relève d’un concept, alors qu’un pays, c’est une terre, une nation, un peuple avec une histoire, une culture, une civilisation, des traditions lesquelles sont elles aussi des valeurs partagées et vécues en commun..

    La réponse à ce jeune étranger est laissée à la conscience de chacun...

  • La mémoire, l’histoire, l’oubli ouvrage du professeur Ricoeur auquel collabora le futur président français Emmanuel Macron, si ma mémoire ne faiblit n’est pas un simple affect du passé du jeune politique qui nourrit quelques ambitions nationales..
    Le bi centenaire de Napoléon au cours de ce septennat n’est pas davantage une coïncidence opportune de ce mandat.
    Le sujet choisi de la violence, du terrorisme et de la sécurité du pays et de ses habitants ne paraît davantage un objectif accessoire ou facultatif de la gouvernance actuelle.
    L’immigration, dont on ne contrôle que d’assez loin les effets sur le continent européen et aux franges frontalières, ne semble pouvoir être un sujet bénin, laissé aux sécurités nationales, comme un objet second de la politique nationale.
    La covid 19 et ses déviants sanitaires qui laisseront des traces profondes dans la population internationale et française, n’est nullement un objectif dépassé dans ses risques sinon contenu dans des vaccins de moindre mal, par le nombre des victimes et celles qui lui seront épargnées, laissera des traces profondes dans l’histoire du pays.
    La liste ainsi évoquée est loin d’être exhaustive.
    La mémoire et l’histoire arboreront leurs armures de défense, l’oubli sera rude épreuve pour tout un chacun.
    On parla en son temps d’une guerre qu’il fallut contenir côute que côute,
    Les cuirasses endossées pour se protéger auront souffert dans leurs armatures.
    Les hommes las de se battre seront à la peine, fatigués de mener parfois dans des rangs malmenés, la santé, la police, la sécurité, des combats éprouvants.
    Le prix de l’engagement sera pour certains le prix du sang.
    De leur propre maladie, des épreuves physiques et psychologiques accumulées.
    Etre à l’avant garde n’étant plus une facilité, Citoyen président, Président citoyen au cours d’un mandat où rien ne semblait présager une telle adversité aura appris à l’homme à bien d’entre tous, l’exercice difficile du pouvoir pour un jour peut-être figurer dans le bottin des chefs d’Etat de l’histoire, celle qui laisse une empreinte et un nom, autre que celui de citoyen et de président !
    De la mémoire, de l’Histoire et de l’Oubli, dans quel ordre la postérité classera celui qui l’incarne aujourd’hui ?
    Bien intentionné et inspiré celui qui saura dès à présent, la préférence nationale des Français, cabotins et irrévérencieux de réputation, qui n’aiment guère que d’autres que eux mêmes ne fassent le choix à leur place !

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