Conflit en Ukraine

Le pape, la guerre et la paix

par Gérard Leclerc

vendredi 20 mai 2022

© Antoine Mekary / Godong

« Nous marchons vers la guerre comme des somnambules. » Sous ce titre, Henri Guaino a publié dans Le Figaro du 13 mai une page de réflexion qui a fait forte impression. Les oppositions auxquelles elle a donné lieu n’ont fait que mettre en valeur le choc d’une argumentation qui ne peut laisser indifférent dans une situation de crise internationale, où même l’hypothèse d’un conflit mondial ne peut être écartée. Sans doute, la période dite de la guerre froide n’a pas été exempte de ce type de menaces – on l’a vu lorsque Kennedy s’est opposé à l’installation de fusées nucléaires soviétiques à Cuba. Mais comme l’écrit Henri Guaino : « Dans les crises les plus graves, chacun a fait en sorte que l’autre ait une porte de sortie. Aujourd’hui, au contraire, les États-Unis et leurs alliés veulent acculer la Russie. »

Il semble bien que le pape ne soit pas indifférent à ce type d’argumentation. Dans un entretien du 3 mai au Corriere della Sera, il a montré comment les dimensions géopolitiques de la guerre en Ukraine ne lui étaient pas étrangères. Et certains ont même été jusqu’à critiquer une position qui ne relèverait pas d’un jugement strictement moral. Puisque l’Ukraine s’est trouvée agressée avec l’invasion de l’armée russe, seule une condamnation sans appel de l’agression serait acceptable du point de vue d’une autorité spirituelle aussi éminente. Oui, mais voilà : dans l’ordre des réalités politiques et des relations internationales, des paramètres divers sont en jeu, qu’il serait dommageable d’ignorer. Ainsi, lorsque François ose critiquer ce qu’il appelle « les aboiements de l’OTAN aux portes de la Russie », il montre qu’une morale qui ne tiendrait pas compte de tous les paramètres et de toutes les conséquences possibles peut conduire à cette attitude de somnambule désignée par Henri Guaino.

Diplomatie pontificale

Ce n’est pas pour rien qu’existe une diplomatie pontificale, avec son école de formation qui prépare les futurs nonces à affronter les situations historiques les plus diverses. Cela ne veut pas dire que l’autorité pontificale participerait du jeu des affrontements de puissances. Depuis le début du XXe siècle, tous les papes ont coalisé leurs efforts en vue de la seule paix. Le cri de Paul VI à l’Assemblée des Nations unies est resté célèbre : « Jamais plus la guerre ! » Pie X ne voulait bénir que la paix et Benoît XV tenta une médiation auprès de l’Autriche-Hongrie pour arrêter la Première Guerre mondiale. Pie XII voulut empêcher la seconde : « Rien n’est perdu avec la paix. Tout peut l’être avec la guerre. » Le pape François s’inscrit dans la suite de ses prédécesseurs. Il va même plus loin, en refusant de reprendre à son compte le concept de « guerre juste » parce que dans les circonstances actuelles, la logique de la montée aux extrêmes, telle que l’a définie René Girard, implique un enchaînement catastrophique. De là aussi sa particulière prudence aujourd’hui. Déplorant l’invasion de l’Ukraine, avec tous les drames qui en résultent, il n’exclut pas de se rendre à Moscou pour tenter une négociation dont dépend la paix du monde. Comment ne pas comprendre ses intentions et ne pas l’accompagner de nos prières ?

Messages

  • Une guerre par défaut faute de mieux pour interrompre l’invasion de l’armée russe en Ukraine, une paix par contrainte pour sauver ce qui peut l’être encore, ne semblent convenir en ce sens à la nécessité d’évaluer les risques et les périls menaçants d’une logique sans solution.
    Le dilemme est bien présent dans votre propos.
    Le pape rappelle le long parcours moral de la pensée sociale de l’église sur la guerre juste, l’objection de conscience, le pacifisme et la non violence que l’on retrouve dans le passé des conquêtes et des récits historiques .
    Ont-ils encore une légitimité aujourd’hui ?
    Le politique mêlé à la géo politique du moment est partagé entre les plus engagés en faveur de la solution militaire, les diplomates sur le frein de l’entreprise, et les humanistes quelles que soient leur origine philosophique ou personnelle en recherche d’alternative possible.
    Sortir d’une ornière profonde et sans rémission ne semble la solution.
    Quêter l’affrontement des armes comme perspective de sortie de la guerre montre la logique du pire par défaut.
    Marcher comme des somnambules est une image parlante.
    Elle laisse penser que la perte de visibilité des auteurs démontre leur propre indéfinition du moment.
    Elle dérange inévitablement les parties en présence des camps des belligérants.
    A la pratique indéfinie du feu, le recours à l’eau pour noyer le brasier n’est qu’une solution légitime.
    Mais ce feu qui consume les braises peut-il ouvrir d’autres horizons de cessez le feu, de discussions d’après la guerre, et de compromis des combats ?
    Vaste question pour le moment.
    Il se dirait que les gradés supérieurs soumis les premiers aux pires menaces de l’arme nucléaire réfléchissent à deux fois aux sonséquences pour eux et leurs propres adversaires de l’utilisation ultime de telles ignominies.
    Nous fumes en paix précaire, un si long temps d’inadvertance, nous ne sommes plus en guerre effective mais sous le spectre d’un horizon de risques.
    Il y faudra de la persévérance pour ceux qui dirigent la manoeuvre aujourd’hui pour chercher d’autres solutions à terme à la belligérance.
    Somnambules, aventuriers du risque, extrémistes de l’action primant sur le raisonnement et la prudence, voient pour eux un horizon légitime de se faire entendre, faute d’être compris.
    La diplomatie internationale renait de son silence.
    Il faut chercher d’autres voies à celle engagée de l’absolu de la guerre.
    Bien inspirés ceux qui sauraient le dire, le faire et le prévoir pour tous !

  • Dans l’entretien accordé au Corriere della Sera François a dit attendre que le Kremlin "ouvre une fenêtre" càd réponde à son souhait de se rendre à Moscou.

    Tôt ce matin confirmation a été connue que la forteresse d’Azorstal est tombée et que ses derniers occupants armés se sont rendus de leur plein gré.

    N’aurait-il pas été plus honorable qu’ordre leur soit donné du côté ukrainien, depuis un bon moment déjà, d’agiter le drapeau blanc évitant ainsi à nombre d’entre eux la mort et les blessures ? Dans ce contexte les responsabilités apparaissent très largement partagées. Comme il serait au moins juste qu’une infinitésimale partie des milliards de US$ inondant l’espace politique ukrainien soit utilisée aux soins des êtres humains et à la reconstruction plutôt qu’aux achats de toutes sortes d’armes et de munitions et on ne sait quoi encore... Et arrêter l’ère d’"à vot’ bon coeur".

    Les notions de "guerre juste" et "guerre préventive" semblent éculées donc inopérantes, telles que le deviennent les diverses et multiples sanctions lancées à tort et à travers empêchant l’Organisation des Nations Unies d’accomplir sa mission.

    Plus que jamais semble mérité le surnom attribué en son temps par le général de Gaulle à l’ONU : "le machin".

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