HISTOIRE DE L’ÉGLISE

Le pape de la Réforme catholique

par Tristan Lieucourt

jeudi 17 janvier 2019

Une rafraîchissante biographie du saint pape dominicain. Contrairement à son image figée, il fut certainement un des plus grands réformateurs de l’Église.

C’est un défi : consacrer une biographie allègre, documentée et passionnante comme un roman de cape et d’épée à un pape assez mal connu, un saint dorénavant peu populaire, un héraut de la foi dans un siècle de remise en cause radicale de l’Église. Pari tenu. Notre collaborateur, le père Philipe Verdin, dominicain comme Pie V, réussit à rendre attachant dans ses maladresses l’austère inquisiteur, récapitule avec clarté les débats théologiques du XVIe siècle et transforme le court pontificat en épopée baroque.

En six ans, Pie V est parvenu à remettre l’Église en ordre de marche. Au début de son règne, on revient de loin : la Réforme protestante gagne du terrain, les barbaresques sont maîtres de la Méditerranée, la cour pontificale est grevée de scandales et les caisses de l’Église sont vides. Les fidèles sont las du mauvais exemple donné par le trône de Pierre : simonie, népotisme, gâchis et dans les paroisses catholiques liturgies bâclées, prêtres ignares, moines girovagues, évêques qui vivent en grands seigneurs et sont sensibles au charme des doctrines protestantes…

Le conclave des cardinaux réagit. Il est grand temps de mettre fin à cette décadence qui prête le flanc à la critique acerbe de Luther et Calvin. Il élit par acclamation un religieux réputé pour son ascèse, sa rigueur doctrinale, son indépendance d’esprit. Choix judicieux, guidé par l’Esprit-Saint et habilement orienté par saint Charles Borromée. Car Pie V n’est pas le seul acteur dans l’aventure foudroyante de la Réforme catholique : il rallie une volée de saintes et de saints, Pierre Canisius le jésuite missionnaire d’Europe centrale, le tendre François de Borgia, le facétieux Philippe Néri, Thérèse d’Avila…

Son programme est simple : il faut mettre en œuvre les décisions du concile de Trente. «  Tiépolo, l’ambassadeur de Venise, le constate dès l’automne 1556 : le pape ne s’occupe que de réformes.  » Réforme de la Curie, réforme liturgique avec l’invention du bréviaire pour que les prêtres disposent d’un livre de prières largement nourri d’Écriture sainte, réforme de la messe, la fameuse messe saint Pie V : «  Du moment que nous avons été élevé au sommet de l’apostolat, nous avons appliqué de grand cœur toutes nos forces aux choses qui concernent la pureté du culte  », publication du catéchisme tridentin, lutte contre les abus, soutien aux catholiques éprouvés de France, Hollande, Angleterre et Pologne, affermissement de la doctrine, encouragement de la mission, développement de l’éducation, indépendance recouvrée vis-à-vis de l’orgueilleuse Espagne et de la France louvoyante, canalisation des immenses ressources catholiques de son siècle.

Car, si une certaine propagande présenta l’Église anémiée et exsangue à la Renaissance, pourrie par les papes indignes et incapables d’accueillir la nouveauté d’un siècle riche en découvertes, la recherche historique récente montre au contraire une chrétienté pleine de sève et d’inventivité, notamment dans le domaine caritatif. Pie V aura eu le génie d’ordonner cette énergie, cette espérance bourgeonnante au service de l’intelligence de la Foi et de la mission.

Six années de pontificat pour que l’Église retrouve son assiette, sa fierté, la fécondité de sa tradition. Un exploit en si peu de temps. Hélas, l’ère de Pie V fut aussi marquée par l’échec de la conciliation avec l’Angleterre élisabéthaine qui bascule dans le schisme anglican et un traitement indigne des communautés juives sur les territoires pontificaux.

Dans la mémoire catholique, ces ratages sont occultés par l’incroyable victoire de Lépante, la rossée que reçoivent les Turcs le 7 octobre 1571 face à la coalition de Venise, de Madrid et de Rome. Victoire inespérée après quatre siècles de suprématie ottomane en Méditerranée. «  L’enchantement de la puissance turque fut brisé  », écrit Cervantès, combattant sur les galères espagnoles. Victoire que le Peuple de Dieu attribue à la prière et à la volonté de Pie V. Le chapitre consacré à «  la victoire de la Vierge Marie  » est un morceau d’anthologie : le lecteur est plongé dans la fumée de la bataille et partage la joie qui embrasa le monde chrétien à l’annonce de ce succès : «  Le caractère inattendu de l’événement et le choix improbable des acteurs – un moine cacochyme, Pie V et un bâtard de 24 ans Don Juan – apparaissent comme la signature de la puissance divine à l’œuvre.  »

Pie V et les catholiques pleurent de joie : les barbaresques réduisaient en esclavage des milliers de chrétiens chaque année par leurs razzias sur les villages de pêcheurs.

Quand Pie V avait été élu pape, les Romains s’étaient inquiétés : on n’allait pas s’amuser avec un ancien inquisiteur général… Pie V avait alors prédit : «  Vous pleurerez plus à ma mort qu’à mon élection.  » Usé par les privations, les soucis et le travail, Pie V meurt le 1er mai 1572. On s’arrache les reliques de ses pauvres vêtements. Il est canonisé en 1712. Le 14 mars 2013, au lendemain de son élection, le pape François se rend à la basilique Sainte-Marie-Majeure, prie longuement au tombeau de saint Pie V et dépose une rose devant le mausolée érigé à sa mémoire. Il est permis d’imaginer que le pape François venait supplier son illustre prédécesseur pour qu’il le guide dans la réforme de l’Église…

Dans un dernier chapitre, Philippe Verdin montre avec finesse combien les choix intempestifs de Pie V révèlent en fait le secret de sa sainteté : «  Le paradoxe de Pie V, car les grands hommes sont pleins de surprises et d’apparentes contradictions, c’est ce mélange : gardien de la tradition et promoteur de l’innovation. Nova et vetera. Il garde le dépôt sacré de la foi et il se passionne pour les formes nouvelles qui permettent l’expression de cette foi.  »

Avec cette biographie caracolante, Philippe Verdin rafraîchit le genre de l’hagiographie. Il n’hésite pas à proposer des comparaisons avec l’Église actuelle, il cite aussi bien Balzac que Tolkien, Chateaubriand que de Funès, Saint-John-Perse que Robin des Bois. Il s’appuie sur une documentation solide, notamment les remarquables recherches de Denis Crouzet mais aussi sur les méditations du cardinal Congar à propos de l’Église en perpétuelle réforme. Il s’attache au personnage historique autant qu’au saint, complétant ainsi ce qui limitait la biographie précédente de Nicole Lemaitre. Il brosse un tableau éclairant d’un siècle de fer et de feu d’où l’Église jaillit renouvelée par l’humanisme dévot, cette confiance dans le Christ miséricordieux. Les portraits qu’il peint des compagnons de Pie V, le cardinal Morone, Philippe Néri et Charles Borromée laisse penser que dans les pires heures de l’Église, l’Esprit-Saint suscite les saints qui sauvent la fragile entreprise du Salut. Il suggère une belle réflexion sur le mystère de l’Église, au point qu’un évêque français vient d’offrir son livre à tout son conseil épiscopal… Une biographie pour aimer l’Église, malgré ses erreurs ; un livre pour espérer, malgré les ténèbres du monde.

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Philippe Verdin, Saint Pie V. Le pape intempestif, Cerf, 218 pages, 18 €.

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