FC 1215 – 27 mars 1970

Le nouvel Ordo Missae, Une réforme achevée ou commencée ?

par le R.P. Louis Bouyer

dimanche 18 décembre 2011

Nous avons, dans les derniers numéros de la France catholique, essayé de faire un bilan positif de la réforme liturgique que représente la mise en application du nouvel Ordo Missae. Il nous semble que, si l’on comprend bien ce texte en effet, et si l’on consent à prendre la peine de l’appliquer intelligemment, on n’aura pas de difficulté à se convaincre de l’immense enrichissement spirituel qu’il peut nous apporter. C’est là, ou ce devrait être, une démonstration typique, dans les faits, de ce qu’une fidélité renouvelée à la tradition, loin d’encombrer les voies qui conduisent aux nécessaires adaptations pastorales, est la seule possibilité d’en frayer qui soient à la fois réalistes dans leur affrontement des besoins contemporains, et positives dans la réponse authentiquement chrétienne qu’il faut y apporter.

La liturgie, comme tout ce qui est vivant…

Est-ce à dire que la réforme déjà faite soit complète, définitive ? Certes non ! Même aux époques d’apparente stagnation, la liturgie, comme tout ce qui est vivant, n’a cessé à la fois de rester la même pour l’essentiel et de se modifier dans les détails. Ce que nous appelions encore par la force de l’habitude, « le missel de Pie V », tel que nous l’utilisions jusqu’à l’époque de Vatican II, en fait, pour un bon quart sinon un tiers de sa substance, avait déjà changé en ces quatre siècles d’apparente immobilité.

D’autre part, aucune réforme, si heureuse soit-elle, ne peut arriver à se mettre pleinement au point sans s’être rodée par l’usage.

Souligner, comme nous l’avons fait, l’apport considérable de la réforme tout juste mise en œuvre ne signifie donc ni que tout y soit parfait ni même qu’une fois opérées les premières retouches qui s’imposeront tout doive rester tel quel in aeternum !

Les réformes ultérieures, que des besoins qui ne se sont pas encore fait jour pourront demander dans d’autres générations, par définition, ne sont pas de notre domaine. Vouloir les anticiper serait simplement futile.

Deux dangers assortis

En revanche, il peut être bon de reconnaître qu’il y a des imperfections déjà visibles actuellement, dans la réforme, qui pourront demander quelques ajustements prochains. Essayer de les discerner, de suggérer prudemment ce qui pourrait sans doute être envisagé n’est donc pas la desservir mais, bien au contraire, coopérer à son plein succès.

Notons d’abord que toutes les réformes de ce genre, même les mieux intentionnées, voire les plus éclairées, sont menacées de deux dangers. Ils paraissent à première vue apposés l’un à l’autre. Mais les historiens savent bien qu’avec un peu de recul on les retrouve toujours plus ou moins associés. Le retour à l’essentiel, nécessitant une redécouverte du primitif, risque en contrepartie de dérailler en simple archéologisme (comme si tout ce qui est plus ancien, simplement parce que plus ancien, était nécessairement meilleur). Mais, inversement, comme nous dépendons souvent (par notre formation) du passé récent beaucoup plus que nous ne nous en rendons compte nous-mêmes, fût-ce en réagissant contre lui, nous sommes toujours tentés de croire trop vite qu’est primitif, et donc essentiel, ce qui est en fait bien plus récent et secondaire qu’il peut le paraître à première vue. C’est pourquoi toutes les réformes, après quelque temps, révèlent, au moins dans certains détails, un curieux imbroglio d’ « ancien » peut-être authentique mais définitivement mort et de faux ancien qui, après avoir paru quelque temps plus vivant que tout le reste, se révèle vite comme une simple survivance irrémédiablement condamnée. Du même coup, ce qui paraissait d’abord le plus « moderne » est maintes fois ce qui paraîtra bientôt le plus suranné.

Il est permis de penser que ces remarques s’appliquent à certains détails, d’ailleurs peu importants, du nouvel Ordo Missae. C’est vrai, en particulier, de certains éléments soit de ses rites d’introduction soit de ses rites d’offertoire.

La question de l’acte pénitentiel

On désire justement, à notre époque, recouvrer une célébration de la pénitence qui soit à la fois plus liturgique, et donc moins individualiste, que celle à laquelle nous en sommes arrivés avec la pratique exclusive du confessionnal aux derniers siècles. C’est pourquoi on a introduit un « acte pénitentiel » collectif au début de la messe. Malheureusement, on n’a pas su en faire autre chose qu’une extension à toute la communauté des actes pénitentiels privés, élaborés pour le célébrant et ses ministres à la fin du Moyen Age. Le résultat est que la première partie de la messe : la réunion de l’Eglise pour écouter la Parole de Dieu, se trouve encore bien plus encombrée aujourd’hui d’éléments étrangers qu’elle ne l’était avant la réforme. Il semble que deux voies peuvent s’offrir à une correction dont le besoin est partout senti : ou bien développer plus franchement la liturgie pénitentielle, en en faisant non plus une partie de la messe proprement dite, mais une préparation à la célébration complètement distincte de celle-ci (comme c’était le cas dans l’ancien rite de l’aspersion), ou bien la réduire à un simple rite de transition, entre la méditation de la Parole et le passage de l’oblation du sacrifice. La « confession des péchés » venant en conclusion de la prière universelle, pour conduire à la réconciliation de tous, entre eux et avec Dieu, dans l’offrande commune, aurait à la fois de solides antécédents traditionnels, un fondement évangélique formel, une profonde justification théologique et une résonance psychologique des plus pastorales.

La question des nouveaux rites d’offertoire

Que dire alors des nouveaux rites d’offertoire ? Toute la redécouverte du sens traditionnel de la prière eucharistique, depuis vingt ans, a fait comprendre que l’offertoire n’est qu’un geste préparatoire. Il ne peut prendre sa signification par lui-même, mais seulement par la prière consécratoire qui le suit. C’est donc incontestablement non pas un « progrès », ni davantage un retour à la pratique primitive, mais bien une régression catastrophique à ce qu’il avait de plus dévié dans les pratiques du Moyen Age tardif, et une accentuation de leurs erreurs que d’avoir permis de dire des formules à voix haute à cet endroit.

Que dire alors des formules introduites, où le « faux-vieux » et une « modernité » qui évoquent la spiritualité dite « d’Action catholique » des années 30 font une alliance qui paraîtra bientôt, qui paraît déjà, incroyablement « datée » ! La seule prière d’offertoire valable, c’est la « secrète » : simple transition de la prière universelle à la prière eucharistique, dans la reconnaissance de notre incapacité de prier et d’offrir comme il faut, nous conduisant à faire nôtre la prière eucharistique de Jésus, pour que lui-même nous associe à son sacrifice.

Louis BOUYER

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