Le message de William Cavanaugh

par Gérard Leclerc

mardi 15 juillet 2014

Nos lecteurs savent la particulière attention avec laquelle nous avons suivi ici les travaux du théologien catholique américain, William Cavanaugh. Ce laïc, qui enseigne à Chicago, s’est intéressé, de longue date, aux rapports du religieux et du politique, dans une perspective originale, refusant que le premier ne relève plus que d’une sphère étroitement privée, l’État moderne étant investi d’une autorité parfois de nature «  sacrale  ». Pour lui, il doit y avoir une réelle visibilité de l’Église dans l’espace public, qui ne correspond nullement en une volonté d’accaparement des pouvoirs mais s’articule avec sa mission la plus authentique. Interrogé par notre confrère La Vie, il a énoncé clairement les principes auxquels il se réfère et sa façon nouvelle d’envisager le service civique propre aux chrétiens.

«  Comme le dit Stanley Hauerwas, les chrétiens doivent désormais se penser comme des “résidents étrangers”, comme des pèlerins conscients de leur vocation eschatologique et de leur appartenance au corps du Christ, qui est supérieure à leur citoyenneté terrestre. À cause de cela ils doivent créer des communautés qui témoignent de cet ordre de valeur auquel ils croient. Il faut que le corps du Christ se voie fortement à travers la vie radicalement différente de ses membres.  » À certains égards, on pourrait qualifier une telle position d’intransigeante, mais cet intransigeantisme, tout en assumant sa radicalité, se distingue d’abord par son inspiration évangélique, autonome par rapport à toute position idéologique. C’est en ce sens que William Cavanaugh ne peut être assimilé aux courants religieux américains en rupture avec certaines orientations morales de l’État.

C’est courageux, car cela va à l’encontre de toute une culture qui identifie les États-Unis d’Amérique à une sorte de nation messianique, avec un rôle mondial providentiel. Cavanaugh n’a jamais hésité à prendre des positions à risque, bravant les convictions et les préjugés les mieux enracinés, à droite comme à gauche. Il s’insurgea contre la torture du régime Pinochet, au Chili. Il refusa la guerre en Irak menée par les deux présidents Bush. Mais l’essentiel pour l’Église est d’être elle-même, avec la prééminence de la présence eucharistique, comme signe patent de la présence de Dieu parmi nous. L’adoration, loin d’être absence aux soucis d’ici-bas, est engagement total, avec possibilité infinie de donner des réponses concrètes aux requêtes du présent, y compris en matière économique : «  J’aimerais que ceux qui adorent l’eucharistie et ceux qui s’occupent de la justice sociale soient les mêmes.  »

Messages

  • Est-ce que ceci ne rejoint pas quelque peu l’intuition des mouvements d’abord foisonnant et pas toujours bien inspirés qui ont précédé les tiers-ordres dominicains et franciscains ? Ou ce grand mouvement de formation spirituelle des laïcs aux XVI e et XVII e ? Du scoutisme et de l’action catholique en ses débuts ?
    il y a eu, en France, des ersatz de ceci au début des communautés nouvelles, du renouveau notamment... Mais ceci supposerait de s’appuyer sur le réseau paroissial et diocésain...
    Il manque une réflexion d’action globale... Comme autrefois dans les services sociaux, les crises sanitaires majeures une fois passées. Tant de choses sont possibles sans demander tant de temps etc pour manifester par exemple les refus de l’esclavage moderne...

  • Ce message est assurément stimulant mais peut-on en suivre les préconisations dans une société comme la nôtre ?

    La société française cumule en effet deux traits, l’un qui lui est propre, l’autre commun aux autres sociétés occidentales, qui rendent la tâche des chrétiens particulièrement difficile :

    1°- la révolution française a ancré dans ce pays une méfiance pour ne pas dire une animosité très profonde entre la culture républicaine dite laïque (en fait laïciste) et le catholicisme. Le christianisme, du moins dans sa forme catholique et romaine, fait les frais d’un long combat républicain contre le cléricalisme catholique, je veux dire l’emprise d’un pouvoir catholique sur les institutions et sur la société civile. Bref, la religion civile française est assez largement anti-chrétienne, mais d’un anti-christianisme qui ne s’avoue jamais comme tel. Faute de reconnaître la source de la devise républicaine, tout est fait pour l’occulter et la refouler...
    Cela donne souvent une "liturgie" républicaine bien fade comme ce lâcher de pigeons à la fin du défilé du 14 juillet...

    2°- la révolution libertaire suscite une très forte intolérance à tout ce qui ne rend pas un culte au relativisme éthique.

    Par conséquent toute réaffirmation "identitaire" des chrétiens court immédiatement le risque de réveiller de très puissants antagonismes et cela d’autant plus que cette réaffirmation vient souvent de milieux catholiques traditionnalistes viscéralement hostiles à l’héritage de la révolution française : elle prend donc souvent un aspect "réactionnaire".

    C’est d’ailleurs pour parer à un tel risque de rejet que l’épiscopat français a souvent donné l’impression, à tort ou à raison, d’une Eglise "rasant les murs" et ayant tendance à "dégrader" son message évangélique en message humanitaire...

    Comment s’y prendre pour faire passer un message évangélique sans "effaroucher" ? On aurait pu croire que les Manifs pour tous avaient donné un bon exemple d’essai réussi. Las, on les accuse à présent d’avoir contribué à libérer la parole et les attitudes homophobes dans notre pays...

    Je ne vois pas de solution de compromis. Il faut que les catholiques s’admettent pour ce qu’ils sont - et ce que l’on perçoit en eux lorsque leur message n’est pas affadi ou déformé- : des dissidents dans une société post-chrétienne et, malheureusement, où l’antichristianisme est assez virulent et a plutôt pignon sur rue. Les catholiques sont devenus des empêcheurs de libertiner en rond. Comme ils sont moins rigides que les musulmans, on peut les maîtriser ou les ignorer plus facilement. Les socialistes ont reculé sur les ABCD de l’éducation exclusivement en raison de l’hostilité des musulmans. N’y aurait-il eu que les catholiques pour protester, on serait allé de l’avant.

    La meilleure communication ne fera rien à cet état de fait.

    Cela n’interdit pas de rechercher le dialogue car la fermeté des principes ancrés dans une vérité révélée doit aller de pair avec le souci de la politique du meilleur possible. D’accord, actuellement, on ne peut même pas se contenter de la politique la moins pire possible avec un quinquennat qui s’annonce comme étant le plus médiocre depuis 1958 et un président qui se caractérise par un anti-christianisme aussi résolu que celui de Chirac mais encore plus "furtif"...

    Mais la loi taubira sur le mariage "pé-té" n’est pas la fin de l’histoire, Dieu merci...N’oublions pas que dans l’est européen, les chrétiens se sont souvent retrouvés en première ligne pour faire tomber le communisme. Ce qui fut possible contre le communisme le sera un jour contre le libertarisme. Patience...

    • Pour compléter cette réflexion par quelque chose de plus concret, j’observe trois écueils entre lesquels les catholiques doivent naviguer :

      - le fidéisme qui consiste à se replier sur la pratique religieuse déconnectée de l’intérêt pour le politique et a fortiori l’engagement dans la cité ; cela donne des catholiques pieux et dépolitisés voire sans culture politique digne de ce nom ; bref, c’est la foi sans la raison politique ; ces catholiques sont alors vulnérables à des erreurs de discernement politique parfois graves ; l’erreur de ces catholiques est de croire que la charité interdit le combat politique ;

      - la contre-société catholique qui consiste à vivre le plus possible en circuit fermé catholique (culte, fréquentations, culture) isolé du reste de la société ; cela donne des catholiques "exilés de l’intérieur" dans leur propre pays et vulnérables au sectarisme ; les "tradis" sont souvent enclins à cette tendance de "chapelle-bunker" ;

      - la schizophrénie catholique consistant à professer des convictions et à y renoncer lors du passage dans les urnes en oubliant par opportunisme lesdites convictions. On peut résumer par "foi et pour le reste, il faut bien se faire une raison". Ou encore : à l’église, je prie pour la protection de la vie ; aux élections, je vote pour la baisse de mes impôts...C’est le syndrome "bourge-catho" typique qui consiste à reléguer la foi au strict domaine cultuel et à s’accommoder pour le reste de la société libertaire à partir du moment où l’on a les moyens financiers et culturels d’en protéger la progéniture...

      A partir de là, à chacun de faire au mieux...Par exemple, est-ce qu’on peut condamner un catholique qui s’est illustré dans la mobilisation des manifs pour tous et vient d’entrer dans un conseil municipal en figurant sur la liste d’un homme politique UMP réputé pour son absence de résistance au mariage taubira alors que l’accès aux responsabilités politiques est tellement verrouillé en France ? J’ai un ami qui se trouve dans cette situation et je n’ai aucune raison de le suspecter d’avoir viré casaque. A lui de le confirmer par ses engagements à venir...

      Je pense qu’il faut faire le pari de la fidélité de chaque catholique à ses convictions et surtout ne pas décourager de jeunes catholiques de s’engager en politique. L’Eglise a besoin non d’un parti catholique, non d’un type standardisé de catholique, non d’une "légion" comme Civitas, mais de charismes diversifiés et adaptés aux besoins du temps présent. Le prophétisme et le témoignage sont indispensables mais pas suffisants. A chacun de discerner comment être pleinement acteur dans ce monde sans pour autant abdiquer face au monde... En revanche il est essentiel comme le souligne G. Leclerc que l’Eglise ne perde pas le cap et indique clairement le "nord évangélique" auquel chacun peut à tout moment se reporter pour s’assurer, en conscience, qu’il n’est pas en train de faire erreur et fausse route. Cela nécessite que nos évêques "donnent un peu plus de la crosse" qu’ils n’ont pris l’habitude de le faire jusqu’à présent. Comme faire ? Il y a un évêque à Rome qui donne l’exemple...

    • Et bien, avec une telle vision, je crois qu’il ne me reste plus qu’à devenir bouddhiste et à dire au revoir à mon curé ! Je ne me reconnais dans aucune de ces trois description réductrices qu’on croirait tirée d’un manuel de propagande de l’athéisme.
      C’est là un jugement bien sévère à l’égard des chrétiens. Est ce encore une de ces manifestations de christiannophobie comme on en voit et on entend de plus en plus dans nos médias ?

      Je trouve l’article de Gérard Leclerc fort juste et je trouve votre réaction fort déplacée.

    • Ménélik
      votre "pseudo" semble indiquer que vous êtes frand amateur de khât... En tout cas, votre réaction au message de Pouzoulet en est un indice.
      Pouzoulet se veut pédagogique et dépeint en quelques mots trois attitudes qui correspondent de fait à bien des comportements réels.
      Mais Pouzoulet ne dit pas du tout que nous n’ayons le choix qu’entre ces 3 modèles ... il les indique comme des attitudes faciles mais qui risquent de ne pas conduire bien loin. Il souligne aussi combien il est difficile, pour un chrétien cohérent, d’adopter une attitude juste, en particulier à cause de cette plaie du laïcisme viscéral, idéologique et impitoyable, qui parasite si fort la société française depuis la Révolution.
      Peut-on, Ménélik, vous souhaiter de lire précisément les contributions, en cherchant à bien comprendre les vues de l’auteur (surtout si pas d’accord avec lui) ? Vous en aurez besoin même avec le bonze que vous vous préparez à rencontrer.

      P.S. : cette défense de Pouzoulet n’implique pas d’être d’accord avec tout ce qu’il écrit.
      Par exemple "L’Eglise a besoin [...] non d’une légion comme Civitas" : ici, Pouzoulet, dans son idéalisme habituel (et un peu naïf), ne se rend même pas compte qu’il contredit ce que son raisonnement a de meilleur !
      Je ne suis pas de Civitas ni du PCD (de Boutin) mais je suis très content qu’ils existent, d’une part car ils promeuvent un bien objectif, d’autre part car ils incarnent une position chrétienne (même si maladroite). Leur mérite, c’est d’exister et cette existence offre des modèles qui permettent aux autres de mieux se déterminer (selon les voeux de P.)
      Attention à ceux qui ont des belles mains, très propres, mais (voir Péguy pour la fin).
      P. écrit aussi "Le prophétisme et le témoignage sont indispensables mais pas suffisants" : certes mais puisqu’ils sont indispensables, il faut bien que certains s’y collent ! Donc merci le PCD et merci Civitas, et merci tous les autres, qui mouillez la chemise sans relâche, et nous montrez ainsi votre façon d’aimer l’humanité.
      Et merci aussi Pouzoulet, et encore Ménélik. Amen.

    • Merci Trophyme d’avoir pris la peine de me comprendre...

      J’ai voulu décrire des "postures-types" et non stigmatiser des comportements. D’ailleurs, chacun d’entre nous peut être tenté par chacune des trois attitudes que je schématise, sinon simultanément, du moins successivement dans le déroulement de sa vie personnelle...

      Permettez-moi de persister sur un point, et ce n’est pas de l’idéalisme : oui, il faut du prophétisme, mais du vrai. A mes yeux, Civitas n’est pas prophétique, mais pélagianiste. En revanche, les Veilleurs ont donné un très beau témoignage de prophétisme avec leur prière silencieuse pour seule forme de protestation, renvoyant chacun à sa conscience. Leur sérénité a permis à la "brise légère" qui révèle la présence de l’Esprit de souffler sur nos places publiques.

      Civitas me fait terriblement penser aux commandos anti-IVG qui ont fait tant de mal aux mouvements catholiques de protection de la vie. Un contre-témoignage dans les deux cas.

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