En réponse à Emmanuel Macron

Le luthéranisme est–il progressiste ?

par Jacques Rollet (théologien et politologue)

mercredi 5 septembre 2018

Emmanuel Macron répond oui à cette question pour opposer les Danois au Gaulois réfractaire. On peut s’étonner de cette affirmation qui au plan politique tout au moins, n’est pas avérée... ce que personne n’a relevé dans le milieu des journalistes. Je voudrais reprendre cette question aux incidences importantes sur trois points : la théorie des deux règnes, l’attitude face au nazisme, la question théologico-politique.

1 : Luther et sa théorie des deux règnes

Luther a exposé en pratique sa théorie sur la séparation totale du règne de Dieu et de celui de César. Lors de la Guerre des paysans inspirée par Thomas Münzer, il a dit aux princes allemands d’écraser les paysans qu’il appelle « des chiens ». On peut difficilement faire plus clair ! Nous devons noter que Dietrich Bonhoeffer qui participa au complot visant à assassiner Hitler, déclarait dans son grand livre, : L’éthique  : « Elles se trouvent au-delà du bien et du mal dans un certain sens » (p 287 de l’édition Labor et Fides ). Il désigne alors les autorités politiques. C’est son arrestation et sa détention qui le conduiront à écrire : Résistance et soumission. Cela est trop souvent occulté par les théologiens luthériens français et allemands. Bonhoeffer est même allé jusqu’à écrire à la page 291 de l’Éthique : « Une décision historique (de désobéissance) ne peut procéder de notions éthiques  ». Phrase ahurissante mais typiquement luthérienne.

II : L’attitude face au nazisme

Comme l’ont montré des politistes scandinaves (Larsen et Hagtvet dans leur livre : Who were the Fascists ? Bergen, 1980, ce sont les régions rurales et luthériennes de l’Allemagne qui ont le plus voté pour le parti national-socialiste en 1932 et 33. Les catholiques ont beaucoup moins voté pour le parti de Hitler. On retrouve ici l’influence manifeste de la théorie des deux règnes. Puisque César est maître dans le domaine politique, il est illégitime de s’y opposer. Souvenons nous que sous le nazisme le groupe qui s’est nommé : « Les chrétiens Allemands » soutenait totalement Hitler. Ce groupe était luthérien.

On a envie de demander à E. Macron où est le progressisme dans cette affaire. On les aurait aimés plus réfractaires, ces luthériens. Martin Niemöller a été plus que minoritaire en inspirant avec le calviniste Karl Barth, la déclaration de Barmen en 1934, dans laquelle on peut lire : « Wir haben nur ein fuhrer  ( Nous n’avons qu’un fuhrer ) Jésus Christus ».

III : Le théologico-politique

La théologie catholique a en général distingué le domaine de Dieu et celui de César depuis la célèbre réponse de Jésus de Nazareth : «  Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César ». La pensée protestante récuse la notion de loi naturelle (calviniste comme luthérienne). Or la loi naturelle permet de fixer des limites au politique et de le critiquer lorsqu’il veut ériger la loi positive au-dessus de la loi naturelle ( voir mon article : De la pertinence de la loi naturelle pour évaluer la loi positive, in : Droit, société, religion, octobre 2017, éditions du CNRS )

La loi sur le « mariage homosexuel » est concernée ; elle est contraire à la loi naturelle… à moins qu’on la qualifie de « progressiste » !!!

Messages

  • Très intéressante intervention qui mériterait de plus amples développements et prolongements de la part de son auteur (un article, un essai, peut-être...).

    Pour ce qui est de Macron, le "disruptif" de l’Élysée parle d’abondance et, à force de parler, il dit beaucoup d’âneries. Son arrogante suffisance et ses succès (très artificiels) d’audience l’ont entretenu dans l’idée qu’il était un penseur complexe et hors-pair. Alors qu’il n’est qu’un frimeur, un faiseur, un médiocre acteur doté d’une bonne mémoire et d’un QI élevé.

    Ça commence à se savoir et à se répandre...

    https://www.les-crises.fr/jupiter-a-nos-excellences-diplomatie-du-verbe-par-guillaume-berlat/

    Macron se qualifie de "progressiste" , adjectif aujourd’hui obsolète qui ne correspond plus à grand chose sur le spectre politique français, sauf à désigner un résidu de vieillards chenus qui avaient le vent en poupe dans les années 50-60 (apogée triimphante de URSS, Cuba, RDA, Chine de Mao et toute la constellation du "centralisme démocratique" et du matérialisme dialectique marxiste et léniniste...).
    Le progressisme, c’était aussi, au seuil du XXe siècle, cette croyance inaltérable - et puérile - dans l’invincibilité de la technique. Puissamment démontrée lors de l’inoubliable traversée du Titanic.

    Que le technocrate Macron se revendique aussi allègrement de cette croyance dépassée, aurait dû en inquiéter plus d’un autour des urnes. Et pourtant...

  • Depuis Max Weber, on considère que les régions protestantes sont plus innovantes, et ont créé davantage de capital, de par de plus grandes vertus et un caractère plus laborieux. J’imagine que Macron avait cela en tête quand il a prononcé ce qui est une boutade.
    Toute généralisation de ce genre, sérieuse ou pas, est discutable, Mais votre avis si cassant sur Bonnoeffer a quelque chose de vraiment choquant, quand il s’agit d’un martyr. Il n’y a pas eu beaucoup de martyrs chrétiens dans la lutte contre Hitler. Bonhoeffer est pour nous tous un exemple..

  • La récupération politique du luthéranisme par Macron est simpliste donc inexacte. Mais elle porte plutôt sur la valorisation de l’autonomie de l’individu en luthéranisme, ce qui est exact, que sur le progressisme. Luther était plutôt conservateur en politique !
    Pour les deux règnes effectivement cela a pu favoriser une autonomie du politique. Mais Luther a aussi critiqué les princes et je suis gêné par vos simplifications sur Bonhoeffer et la confusion entre Luther et Calvin. Il y a une insistance sur la loi morale chez Calvin qui est un point de résistance au politique.
    Je relève au moins une inexactitude théologique : Calvin croit bien à l’existence d’une loi naturelle il dit juste qu’elle est insuffisante sans la révélation divine pour connaître le bien.
    Cordialement

  • Au sujet des Danois : "Ce peuple luthérien qui a vécu les transformations de ces dernières années n’est pas exactement le Gaulois réfractaire au changement...". Sans entrer dans le débat et tout platement : le jeune Thomas, 16 ans, fils aîné des gentils voisins, a dit textuellement : "Danois" vs "Français", OK ! ou encore "Viking" vs "Gaulois", c’est bon, mais "peuple luthérien contre Gaulois" ça ne colle pas ! C’est quoi, ça ?". La sonnerie du portail à cet instant précis et l’arrivée de trois amis pour "la pause café" ont gentiment inspiré Thomas à partir. Sans la réponse qu’il attendait. Ouf !...

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