Mgr Dominique Rey

«  Le goût pour le secret est inconciliable avec l’Évangile  »

propos recueillis par Véronique Jacquier

jeudi 3 juin 2021

L’ «  œil de la Providence  » de l’imagerie maçonnique, censé représenter, entre autres, le regard du «  Grand Architecte  », est un détournement du triangle chrétien symbolisant la Trinité. Ici, au cœur le tétragramme hébreu «  YHWH  », qui signifie «  Seigneur »
© Fred de Noyelle / Godong

Les fidèles catholiques ne perçoivent pas toujours l’incompatibilité entre l’Église et la franc-maçonnerie. C’est la raison pour laquelle Mgr Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon, réédite à la fin du mois son ouvrage Peut-on être chrétien et franc-maçon ? (Salvator). Entretien.

Est-il urgent de rappeler la doctrine de l’Église sur la franc-maçonnerie ?

Mgr Dominique Rey : Dans mon diocèse du sud-est de la France, j’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de m’entretenir avec des paroissiens qui, en toute bonne foi, me confiaient qu’ils étaient francs-maçons ! Avant d’invoquer les rites ou les travaux philosophiques, tous me disaient qu’ils avaient trouvé une «  fraternité  », des frères avec qui partager un esprit de tolérance et d’humanisme. Or, non seulement l’Église a toujours condamné la franc-maçonnerie, mais elle porte en son sein un projet pour l’homme qui est totalement incompatible avec l’esprit des loges.

Le christianisme repose sur la grâce de Dieu. L’action que l’on doit mener ne se conçoit qu’à partir de l’action de la grâce. La franc-maçonnerie veut changer le monde à partir d’elle-même. Le christianisme porte une dimension universelle, la franc-maçonnerie ne fonctionne que par cooptation. Elle ne s’intéresse qu’à ses initiés via des invitations et une sélection. Enfin, l’Église a pour mission d’éclairer les consciences. Ses prises de position ne se fondent pas uniquement sur la foi, mais au nom de la loi naturelle. L’activité humaine doit être conforme au bien authentique de l’humanité, selon le dessein et la volonté de Dieu. Rien de tout cela dans les loges, où la vérité ne se trouve pas en Dieu mais dans les constructions de l’homme, toujours remises en question, car toujours perfectibles à l’infini. La franc-maçonnerie est à l’origine du relativisme qui influence notre société et ses projets sociétaux.

La franc-maçonnerie fonctionne avec des rites et fait appel au sacré. En quoi est-ce ambigu ?

L’Église condamne l’ésotérisme qui règne dans la franc-maçonnerie. Le goût pour les doctrines secrètes a toujours été perçu comme inconciliable avec l’Évangile. Le christianisme ne voile pas. Au contraire il dévoile le mystère du Christ qui est «  le Chemin, la Vérité et la Vie  » (Jn 14, 6). La franc-maçonnerie, c’est tout le contraire. Elle est de type gnostique. Or la gnose est une hérésie déjà condamnée par saint Irénée au IIe siècle et que l’on retrouve dans tous les ordres initiatiques. Elle prétend donner à ses adeptes une formation ésotérique, un enseignement secret qui révélerait le sens caché de l’univers.

Tous les rituels font miroiter aux yeux des initiés l’acquisition «  d’une Tradition primordiale  ». De nombreux rituels font par ailleurs appel à des emprunts de l’Évangile, comme le Prologue de saint Jean qui figure parmi les références initiatiques ! D’où la confusion pour certains catholiques. J’ai des témoignages de personnes qui ont quitté les loges et sont redevenues chrétiennes. Elles s’étaient trompées de chemin.

Au fond, la dévotion ésotérique c’est se servir de Dieu pour être dieu… Si ce Dieu n’est pas révélé et servi, on se sert soi-même. Derrière toute dérive par rapport à l’Évangile, et donc dans la franc-maçonnerie, il y a le tentateur qui fait tout pour éloigner du Christ et de son Église.

Quelle est la dimension théologique de l’opposition entre le christianisme et la franc-maçonnerie ?

Selon la franc-maçonnerie, l’homme n’a pas besoin de salut. Il se perfectionne sans cesse par lui-même. De son côté, le chrétien compte sur la prière, la vie sacramentelle et la grâce pour faire advenir le bien. Sur le plan éthique, les différences sont importantes. Le christianisme comporte des dogmes, qui sont des fenêtres ouvertes, sur le mystère de Dieu éclairé par la lumière de la foi. Nous devons forger notre conscience dans l’accueil d’une Vérité qui transcende les cultures et les modes.

Pour les loges, les règles morales sont appelées à évoluer sans cesse sous la pression de l’opinion publique et des progrès de la science. Enfin, la franc-maçonnerie prône le naturalisme, c’est-à-dire que tout ce qui arrive procède de principes naturels. Il n’y a pas de place pour la transcendance. Les loges refusent donc tous les phénomènes surnaturels, apparitions, miracles, considérés comme une intervention divine.

Comment l’Église doit-elle se positionner face à la franc-maçonnerie ?

Il faut trouver des réponses ecclésiales pertinentes. Investir le champ du politique, s’engager, suivre des formations pour adultes. Répondre dans les paroisses à cette soif de recherche qui caractérise les francs-maçons. Ils nous invitent aussi finalement à retrouver nos rites, notre mystère à travers la célébration de la messe. Il faut réapprendre la sacralité de la liturgie dans la formation des prêtres. Souvent, l’autel est présenté comme la table du partage. Non ! L’autel est le lieu d’un sacrifice ! Il nous faut aussi retrouver la beauté des chants et remettre au centre de nos églises l’adoration eucharistique, lieu où le silence est présence… On ne peut pas être chrétien à moitié… Il faut assumer la différence chrétienne.

— 

Peut-on être chrétien et franc-maçon ? Mgr Dominique Rey, Salvator, réédition juin 2021, 80 p., 9,50 €.

Messages

  • Dans la préparation de un an minimum au baptême, n’y-a-t-il pas une dérive gnostique ? Ce n’est pas ce qui se passait aux temps apostoliques où l’on voit plusieurs fois dans le livre des Actes des Apôtres des croyants qui sont baptisés sur le champ. Ceux qui ont reçu la foi ont été choisis par Dieu et ont répondu favorablement à son appel. C’est la foi qui sauve et qui précède la connaissance des dogmes et de la discipline ecclésiale. C’est la foi qui devrait être, à mon sens, l’élément déterminant pour recevoir le baptême. Puis ensuite vient la connaissance précise des dogmes et l’application de la discipline de l’Église. Enfin après un temps de probation, la confirmation vient couronner le baptême. Arrêtons donc avec ce parcours du combattant que nous proposons actuellement aux catéchumènes, comme si le salut était fondé sur le mérite et non sur la grâce...

  • cf. : 27 août, 14:39

    Les propos de Mgr Rey sont simples et clairs et répondent parfaitement aux questions posées. Il s’agirait peut-être de seulement les lire sans hâte et paisiblement.

    La foi, le mérite, la grâce sont, bien sûr, des éléments non négligeables à considérer sérieusement. Cependant, ficelés, empaquetés, et livrés tels qu’ils le sont ils donnent à penser qu’ils s’imposent impérativement comme une nouvelle doxa, inexorable remplacement à une doctrine de l’Eglise rabougrie et raccornie. A bien considérer le message ci-dessus, le baptême serait conditionné à la foi, autrement dit, il faut attendre que la foi nous tombent dessus pour nous donner accès au baptême. Viendrait ensuite l’étude de la doctrine de l’Eglise dont la connaissance dégagerait la voie vers la confirmation. Face à un tel itinéraire, d’aucuns seraient peut-être tentés de le percevoir comme un pénible et fastidieux parcours du combattant, pour emprunter l’expression.

    Reste la conclusion laquelle, soit dit franchement, est comme un gros morceau difficile à assimiler, à savoir : "comme si le salut était fondé sur le mérite et non sur la grâce". Le mérite ? Quel mérite ? Il ne s’agit nullement de mérite mais de participation : Dieu pourrait-il sauver quelqu"un malgré lui, c’est-à-dire sans que ce quelqu’un le veuille sincèrement ? Où serait donc la place pour la liberté individuelle ? Sans cette liberté, sans le "oui", sans son consentement à participer à son salut, l’être humain serait comme un esclave pieds et poings liés soumis à un Dieu-dictateur implacable.

    Pour sa part, la grâce n’a rien d’une friandise qui va atterrir en douceur comme une cerise sur le gâteau. Il ne serait pas inutile de méditer sur la gratuité du Don de Dieu...

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