Le droit vu de Lviv

par Dominique Decherf

jeudi 2 novembre 2017

La mairie de Lviv en Ukraine va apposer, en ce mois de novembre 2017, deux plaques commémoratives en l’honneur l’une de Raphaël Lemkin, l’autre de Hersch Lauterpacht.

Lviv fut Lemberg pour l’empire d’Autriche-Hongrie, Lvov pour la Russie, Lwov pour la Pologne... Dans les années d’entre-deux-guerres, polonaise, elle comptait une importante minorité juive qui fut massacrée par les nazis sous le gouvernorat de Hans Frank condamné à la pendaison au procès de Nuremberg. Deux fils de ces familles juives ultérieurement décimées y avaient appris le droit avant de partir faire carrière dans les universités américaines. La coïncidence a été révélée par un troisième juriste international franco-britannique qui a découvert que son grand-père – parisien – était également juif et originaire de Lviv ! Couronné « meilleur livre de l’année » par l’Académie britannique (British Book Awards) en 2017, Retour à Lemberg, de Philippe Sands vient de paraître en français (Albin Michel).

Outre le récit entremêlé de ces quatre destinées (le nazi Frank était également le juriste de Hitler), méticuleusement reconstitué avec des documents d’époque, l’ouvrage est un questionnement laissé volontairement sans réponse des mérites respectifs des deux concepts développés par ces deux fameux juristes américains en la même année 1944, celui de crimes contre l’humanité (Lauterpacht) et celui de crime de génocide (Lemkin).

L’essentiel de la confrontation a eu lieu au procès de Nuremberg. Les dignitaires nazis – dont Frank – n’ont pas été déclarés coupables de génocide mais de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Certains, les plus hauts placés, du crime supplémentaire d’agression. Lemkin a qualifié ce jugement de « jour le plus noir de sa vie ». Pourquoi ? Parce que n’était pas reconnu comme un crime le fait d’avoir voulu faire disparaître un ou plusieurs « groupes » et non seulement de simples « civils », individus anonymes. Lemkin s’était rendu célèbre par une étude détaillée de tous les règlements allemands en terre occupée. On lui faisait donc grief d’axer sa critique sur les modes de pensée nazis ne reconnaissant que des races ou des groupes et non des individus. Les arrêts de Nuremberg n’ont donc pas consacré le génocide du peuple juif, ni celui du peuple tzigane, ni aucun autre.

Lemkin eut cependant gain de cause le 9 décembre 1948 quand l’assemblée générale des Nations unies adopta la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Il fallut néanmoins attendre 1998 pour qu’une Cour internationale condamnât le premier responsable pour crime de génocide (Rwanda) et 2007 pour que le soit un État (la Serbie pour Srebrenica).

Philippe Sands montre les avantages et les inconvénients de chaque formule, laissant entendre qu’elles forment un ensemble dialectique désormais inséparable entre l’individu et le groupe. Dans une postface pour l’édition française, il ne cache pas son inquiétude devant la montée des « populismes » qui pourrait plaider en faveur de la mise en avant du crime de génocide. Il remarque toutefois que celui-ci tend à solidariser les individus autour du groupe accusé et donc de « susciter les situations mêmes qu’il cherchait à corriger ».

Les Américains et les Anglais à Nuremberg étaient réticents à faire entrer cette nouvelle catégorie dans le droit international car, selon l’auteur, ils avaient en tête leurs propres méthodes à l’encontre, par exemple, des Indiens ou des Noirs. Sands remonte même, dans sa réflexion, au protestantisme qui privilégie l’individu contre le groupe favorisé par le catholicisme. Tout cela constitue d’utiles pistes de réflexion pour un ordre juridique international qui prétend faire mieux respecter le droit qu’aux époques passées.

Messages

  • AMALGAME DOUTEUX
    Nous y voila ! En quoi l’actuelle montée des "populismes", c’est-à-dire en fait la prise de conscience par les peuples, notamment européens, des menaces qui pèsent sur leur identité, leur sécurité, leurs liberté a-t-elle le moindre rapport avec le sort réservé par les Hitlériens aux juifs de Lviv ?
    Aucun évidemment ! Si ce n’est la nécessité d’une certaine propagande au service des pouvoirs établis et des intérêts mondialistes...
    Il est désolant de voir un journal catholique de qualité se prêter, serait-ce par maladresse, à des amalgames aussi odieux.

    Bruno Gollnisch,
    député au Parlement européen

  • Recension peu évidente et commentaire habituel

    Quel "honneur" de répondre au commentaire d’un parlementaire européen, d’un parti fondé par ... la fine fleur de l’extrême-droite d’après-guerre, et présidé longtemps par un individu condamné plusieurs fois pour "apologie de crime contre l’humanité" !
    Donc, on se plaint de la mise en cause des "populismes", ce qui est donc revendiqué par ce parlementaire européen. La recension n’est pas très claire mais, le sujet est difficile et compliqué. En l’espèce, il s’agirait plutôt de nationalisme qui pourrait revendiquer le génocide de telle ou telle population, juive, russe, ukrainienne, biélorusse, polonaise.
    Le Front national, et en l’espèce ce parlementaire européen, essaie de faire disparaître le terme de "nationalisme", d’assez sinistre mémoire et nous sert l’expression de "prise de conscience par les peuples", concernant diverses menaces.
    Il est toujours étonnant de lire l’expression "intérêts mondialistes" : cela résonne toujours avec le vieux fond antisémite français et européen ; une attaque contre la """juiverie""" internationale, sans utiliser le terme. C’est pratique. Mais peut-être que ce commentateur est innocent de tout antisémitisme ; il a le bénéfice du doute, c’est normal.

    Jean-Marie Penet
    Citoyen français et européen
    Catholique pratiquant

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