Traduit par Bernadette Cosyn

Le don d’organe

par E. Christian Brugger

mercredi 8 mai 2019

Note : un lecteur a envoyé à « The Catholic Thing » les questions que vous trouverez plus bas. Il nous a semblé qu’elles méritaient une réponse minutieuse venant d’un spécialiste de bioéthique.

Question : une amie infirmière dit que les organes principaux ne peuvent être donnés à moins que les donneurs ne soient vivants, alors on leur donne des anesthésiques au moment du prélèvement. Si cela est vrai, alors c’est le prélèvement d’organe qui provoque le décès du donneur, non ? Cela ne serait-il pas une forme d’euthanasie ? Je lui ai dit que l’Eglise n’approuverait jamais une chose pareille. Mais de tout ce que j’ai entendu, l’Eglise approuve le don d’organe, et même en fait l’éloge. Pouvez-vous apporter quelque lumière là-dessus ?

Si par organes principaux votre amie veut dire organes vitaux, sa déclaration est ambiguë. Les organes vitaux sont des organes dont les gens ont besoin pour rester vivants (par exemple : le cœur, les deux reins, les deux poumons, le foie, le colon). Dans la médecine des Etats-Unis – comme dans celle de la plupart des pays du monde – leur don est supposément gouverné par la « règle du donneur décédé ». Cela signifie, ou devrait signifier, que les organes vitaux ne sont prélevés que sur des corps morts. Bien que l’opposition à la règle du donneur mort soit allée grandissante depuis plus d’une décennie, la règle prévaut toujours universellement dans la médecine de transplantion.

L’enseignement moral catholique sur le don d’organe insiste sur la règle du donneur décédé (voyez le Catéchisme de l’Eglise Catholique 2296 et 2301 ; « Evangelium Vitae 15 et 86 de Jean-Paul II ; les directives éthiques et religieuses pour les services de soins de 2018 nos 29,30, 62-64).

Il enseigne également, comme vous le dites à juste titre, que le don d’organe peut être une bonne chose. De fait, Jean-Paul II a enseigné que, réalisé de manière éthique, il était un exemple « d’héroïsme de tous les jours ».

Pour comprendre l’enseignement catholique, il est important d’analyser ce que nous voulons dire par « manière éthique ».

Puisque donner des organes vitaux causerait le sacrifice ou l’altération des fonctions corporelles nécessaires à la vie ou à une santé stable – c’est-à-dire compromettrait ce que la théologie morale désigne sous le nom d’intégrité fonctionnelle – ce ne serait pas moralement licite, puisque cela violerait le devoir que nous avons de veiller à notre propre vie corporelle.

Mais il serait également injustifié de donner un organe non vital si l’on prévoit que cela nous empêcherait de remplir un devoir déjà existant. Par exemple, si quelqu’un s’occupe d’un enfant malade et que donner un organe (mettons, un seul poumon) le rendrait incapable de remplir cette tâche, il ne doit pas donner cet organe à moins d’être moralement certains que d’autres prendront le relais. Sinon, ce serait injuste vis-à-vis de l’enfant.

Il serait également moralement injuste de donner à la transplantation des organes impliqués dans l’établissement ou la transmission de l’identité personnelle : les ovaires, les testicules, le cerveau ; de même si les raisons du don sont moralement futiles (par exemple : ma petite amie a toujours eu envie d’un œil bleu et j’en ai deux) ; enfin, s’il manque le libre consentement du donneur ou de son mandataire ; ou si il y a une alternative accessible et moins préjudiciable (par exemple utiliser des organes bovins) ; ou si le don est motivé par le désir d’un avantage économique ; dans ces cas, il serait habituellement injustifié de choisir d’être donneur.

En ce qui concerne les donneurs décédés, en principe, tous les organes, y compris les organes vitaux, peuvent être prélevés en respectant les trois conditions suivantes :
1) les donneurs doivent être certifiés morts ; cette détermination devant être faite par des cliniciens compétents en accord avec les critères scientifiques reconnus ; pour prévenir tout conflit d’intérêt, les médecins déterminant la mort ne doivent pas être membres de l’équipe qui effectuera la transplantation
2) le donneur ou son mandataire doit avoir donné son libre consentement
3) l’utilisation des organes sera moralement droite (on ne transplantera pas d’organe impliqué dans la transmission de l’identité personnelle).

La mort du cerveau fait débat.

J’ai dit plus haut que la règle du donneur mort gouverne le don d’organe aux Etats-Unis et que presque tout le monde est d’accord.

Cependant, le commentaire de votre amie fait surgir un débat important en bioéthique, un débat qui a été poursuivi sérieusement principalement par des savant chrétiens.

La question est de savoir si des individus cérébralement morts et artificiellement ventilés sont en fait humainement morts ; la mort neurologique est-elle une définition adéquate de la mort humaine ?

Pour que les organes soient utilisables pour une transplantation, ils ont besoin d’être nourris jusqu’au moment de leur prélèvement. Pour cela, les corps en état de mort cérébrale sont branchés sur des respirateurs permettant que le sang oxygéné circule jusqu’aux organes jusqu’à ce que les équipes de transplantation soient prêtes.

Durant de nombreuses années, personne ne s’est sérieusement demandé si les corps en état de mort cérébrale pouvaient être des êtres humains vivants ; ils partaient seulement du principe que si le cerveau était détruit, le corps ne pouvait pas continuer à vivre.

Mais en 2001, le neurologue en chef de l’UCLA Medical Center, Alan Shewmon, un catholique engagé, a publié une recherche étonnante sur les corps en état de mort cérébrale. Il a démontré définitivement que ces corps sont parfois capables, non seulement de respirer (avec l’aide d’une ventilation assistée) mais d’assimiler les aliments, de guérir de blessures, de combattre des infections, de répondre au stress, de maintenir l’homéostasie, de grandir et même de mener à bien une grossesse. En d’autres mots, ils agissaient fort semblablement à des corps humains vivants.

Si nous acceptons une anthropologie chrétienne approfondie, là où existe une corps humain vivant subsiste une personne humaine, aussi profondément handicapée soit-elle.

Les indices de Shewmon l’ont conduit à conclure – et de nombreux scientifiques et philosophes de renom l’ont suivi, y compris des catholiques comme Josef Seifert et Nicanor Austriaco – que certains corps cérébralement morts et artificiellement ventilés sont des êtres humains vivants qui, considérés à tort comme morts, sont tués quand leurs organes sont prélevés pour une transplantation.

J’ai provisoirement conclu que les indices induisaient au minimum un doute raisonnable ; et face à un tel doute, nous sommes moralement obligés de les traiter comme si ils étaient vivants jusqu’à ce que le doute soit dissipé.

Il y aura bientôt à Rome, et c’est intéressant, une conférence sur ce sujet financée par l’Académie Jean-Paul II pour la Vie Humaine et la Famille. Shewmon est l’un des animateurs.

Des centres de bioéthique et des bio-éthiciens catholiques de renom aux Etats-Unis s’opposent aux conclusions de Shewmon. Malheureusement, certains d’entre eux insistent sur le fait que ceux qui élèvent des doutes sérieux quant à l’adéquation des critères neurologiques sont des catholiques infidèles. Cela parce que Jean-Paul II a provisoirement déclaré en 2000 que « la cessation complète et irréversible de toute activité cérébrale, si elle est rigoureusement constatée, ne semble pas être en conflit avec les éléments essentiels d’une anthropologie solide. »

Mais à la lumière des nouveaux indices empiriques, mettre en cause un jugement provisoire d’un pape, surtout quand ce jugement est fait dans un domaine – tel que la science médicale – pour lequel il n’a pas reçu un mandat divin, n’est certainement pas de l’infidélité.

Le Dr E. Christian Brugger est professeur de théologie morale au séminaire régional Saint Vincent de Paul à Boyton Beach (Floride) où il vit avec sa femme et cinq enfants. Il a été doyen de l’école de philosophie et de théologie à l’Université de Notre-Dame d’Australie (Sidney) et consultant théologique pour le comité de la doctrine de la Conférence des Evêques.

Illustration : « Saint Thomas de Vio réconfortant un mourant » par Sebastiano Ricci, 1704 [Pinacothèque di Brera, Milan, Italie]

Source : https://www.thecatholicthing.org/2019/05/07/on-organ-donation/

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