Le dogme

lundi 20 octobre 2008

20 OCTOBRE

Mes lecteurs savent que parmi mes principes intransgressibles, il y a le respect absolu du dogme. J’entends du dogme chrétien, c’est à dire de la foi reçue de l’Église, qui seule à autorité à nous la livrer dans sa vérité plénière. C’est pourquoi je ne laisse jamais passer sans protester toute mise en cause du dogme, et je fais les mises au point s’il arrive que le mot soit employé dans des acceptions non théologiques qui en trahissent le sens. Dogme est devenu, en effet, dans le langage courant le synonyme d’une impossibilité à penser librement, l’expression d’un conformisme paralysant. Une sorte de défi à l’intelligence qui serait contrainte de se taire, de se plier à une règle qui l’anéantirait. Il faut préciser que tout cela n’a rien à voir avec le dogme de la théologie qui s’exerce dans un domaine où l’intelligence serait bien en peine, par elle-même, d’accéder à la réalité révélée, celle qui concerne Dieu lui-même. Cela ne veut pas dire d’ailleurs qu’elle serait refoulée et anéantie puisqu’elle est, au contraire, sollicitée avec toutes ses ressources pour explorer cette parole grâce à laquelle elle est conviée à chercher Dieu. C’est ce que Benoit XVI expliquait dans sa conférence aux Bernardins.

C’est vrai que du dogme au sens rigoureux du terme, il n’y a rien à retrancher, que si on veut entrer dans une démarche exigeante de découverte du Dieu vivant et vrai, il faut s’enquérir de la totalité de la foi. Se mettre à choisir, à en prendre ou à en laisser, c’est courir le risque de l’hérésie, c’est-à-dire de l’erreur grave, de la sortie de l’opinion droite pour se fabriquer une foi à sa mesure. Ce n’est pas un péril qui guette seulement les esprits forts, les faiseurs de système, les gnostiques nouvelle vague. Ce peut être la tentation des âmes ardentes et des cœurs généreux, pour peu qu’ils soient attirés par une grande idée, une intuition qui leur semble rendre compte de leur expérience spirituelle. Les gens de Port-Royal n’étaient pas du tout médiocres et le jansénisme se fondait sur une idée exigeante du salut et de la grâce. Ils étaient, en quelque sorte, pétrifiés par la gravité des choses de Dieu et l’héroïsme des vertus exigées pour atteindre la perception de la sainteté. Une des tentations modernes se définiraient par une sorte de mouvement inverse. Du côté du grand Arnaud et de Saint-Cyran, la hauteur du Tout-Puissant s’impose à l’humanité sans accommodement médian. Pour les penseurs contemporains de la kénose, Dieu serait plutôt saisi à partir des réquisitions du cœur humain, des expériences limites du mal, de la souffrance et de la faiblesse qui marquent notre condition. Et c’est à partir de là que Dieu est sommé de répondre à nos demandes, à notre détresse. N’a t-il pas voulu à travers l’Incarnation se faire l’un de nous, épouser notre existence « hormis le péché » ? A l’inhumanité janséniste correspondrait l’extrême sensibilité humaine des « kénotiques ». A la divinisation impérieuse des premiers, correspondrait l’humanisation de Dieu des seconds. D’un côté, il y aurait tentation monophysite au sens où prévaudrait une idée de Dieu assez étrangère à la condescendance divine pour les hommes, de l’autre une tentation symétrique où prévaudrait une interprétation anthropologique du mystère divin.

Les théologiens de la kénose n’admettraient évidemment pas d’être taxés de monophysisme, et on doit leur accorder souvent une extrême sensibilité religieuse, voire mystique. Je suis, par ailleurs, à peu près sûr, de fâcher quelques bons amis à émettre des objections à l’égard d’hommes dont ils ont beaucoup appris et dont la ferveur fut remarquable. Mais je suis bien obligé d’acquiescer aux mises au point du Père Pierre Descouvemont, telles qu’il les formule encore dans son dernière ouvrage (Dieu souffre t-il ? Aux éditions de l’Emmanuel). S’il est légitime de réfléchir au mystère de Dieu à partir des questions existentielles, il est périlleux de fonder la théologie sur elles seules, alors que Dieu, entendu qu’Il est le Tout Autre, relève de son seul mystère. Le dogme ! Vouloir échapper aux principes christologiques de Chalcédoine, c’est s’exposer à errer.

Attention ! Le monophysisme n’est pas l’arianisme. Il en est même le contraire. Arius nie la divinité de Jésus. Les monophysites l’affirment au contraire, mais de telle façon qu’ils effacent son humanité. Nos néomonophysites ne sont nullement ariens, ils professent la divinité du Christ mais la mettent à l’école de son humanité. Le père Descouvemont cite un article mémorable du Père Michel Gitton à ce sujet paru dans France Catholique en juillet 1999. J’en retiens cette formule qui désigne le cœur même du problème : « Imperceptiblement, on fait de Dieu l’image agrandie de l’homme, « la majuscule des grands sentiments humains », comme disait cruellement le théologien calviniste Karl Barth. » Suit aussi une excellente citation de Stanislas Fumet : « On pensait donner infiniment à Dieu en lui prêtant le meilleur de son cœur et en le frustrant peu à peu de tous ses attributs métaphysiques. »

Je m’interroge, pourtant. Pierre Descouvemont soulève une très grave question théologique et je ne puis que l’approuver de toute mon âme. Cependant, les références qu’il avance pour étayer sa démonstration de la déviance renvoient à des penseurs, des chrétiens, qu’il m’est difficile (comme à lui-même sans doute) de considérer comme des adversaires de la foi, de purs hérétiques... Que sais-je. Ce sont des personnes admirables, évangéliques jusqu’au bout des ongles, mystiques d’une extrême sensibilité au mystère du mal et de l’innocence. Je tente une hypothèse, un peu périlleuse. Dans leur recherche aiguë d’un aspect essentiel de la théologie et de la christologie, ne tournent-ils pas autour de difficultés réelles, sans toujours leur donner des réponses adéquates ? N’est-il pas arrivé dans l’histoire de la patristique, lorsque certains Pères réfléchissaient à l’Incarnation, sans encore disposer des définitions conciliaires nettes à partir desquels un meilleur discernement et un langage plus juste était possible, aient été un peu flottants  ? Je consulte Quasten et son Initiation aux pères de l’Eglise et je trouve quelques arguments en ce sens. Par exemple, Théodore de Mopsueste - que Brunor nous dépeint sous les traits d’un des Dupont d’Hergé ! dans sa Question interdite (éd. Viltis) www.brunor.fr - a beaucoup contribué au progrès de la christologie, bien que certaines ten­dances dangereuses contredisent chez lui des éléments qui vont dans la direction de ce qui sera défini au concile de Chalcédeoine.

Une certaine sensibilité à la ké­nose ne permet-elle pas aussi un approfondissement de la rédemption et de l’engagement trinitaire dans le drame du salut ? Toutefois, on s’interroge sur des formules brutales comme celle de Maurice Zundel affirmant, au moment de Vatican II, que la réforme véritable « s’opèrera quand l’Église aura changé de Dieu ». S’il avait dit : « quand les chrétiens auront changé de Dieu », j’admettrais peut-être mieux. Mais l’Église ! L’Église qui aurait trop longtemps enseigné un Dieu tout puissant en contraste avec celui que lui, Maurice Zündel, reconnaît fragile et infiniment vulnérable. Il faut se garder du vertige, pour revenir aux données de la foi, exprimées admirablement dans la liturgie. Le Vendredi Saint, l’Église nous donne à contempler le Christ de la kénose, celui de l’abaissement inouï, totalement livré à la violence et à la pire torture humaine. Mais elle nous donne en même temps à prier le Dieu saint, le Dieu fort et le Dieu immortel. Le Père Descouvemont nous rappelle aussi que le Christ est à la fois Prêtre et Victime. Cela permet de redresser sérieusement la barre !

On saisit bien la difficulté de quelques-uns à relier la théologie de la création - quand celle-ci n’est pas simplement abandonnée - à la théologie du salut. Je me souviens de France Quéré, concentrant son attention sur l’Exode comme épopée de la délivrance à l’encontre de la création initiale désormais liée à la pesanteur du mal. C’est bien dans la ligne du refus de la théodicée qui s’attache au Dieu créateur et à la providence divine. Mais si Dieu est Dieu, il est inimaginable de le délier de sa responsabilité de créateur et de sa sollicitude pour sa création. Il se trouve que j’ai lu aussitôt après le Père Descouvemont une conférence prononcée par le cardinal Barbarin à l’Académie d’éducation et d’études sociales sur Création et Providence. « Que veut donc dire cet adjectif Tout Puissant  ? Il est important qu’il soit bien compris et intégré à la catéchèse pour que tous comprennent de quel amour nous sommes aimés  ? » Il est vrai que Tout Puissant peut conduire à certaines ambiguïtés, et évoquer une puissance en béton... Ou la figure de Jupiter ! D’où la nécessité de toujours regarder de près l’origine hébraïque du texte. » Cette origine nous renvoie au Dieu des armées..célestes, celui que nous chantons dans le Sanctus de la messe. « Que désignons nous donc par cette toute puissance de Dieu, sinon le fait qu’il veille sur chacun de nous et envoie des armées d’anges pour nous protéger et nous dire une parole que peut-être nous écouterons ? »

Bien sûr cette théodicée est théologique, biblique ; son Dieu créateur n’est pas un premier moteur anonyme, il a un nom, celui qui fut révélé à Moïse. C’est un Dieu de tendresse et de pitié, de compassion infinie. Et sa toute puissance est notre seule garantie de sa victoire définitive sur le mal et sur la mort. On ne mesure pas le déficit spirituel d’un oubli, et plus encore d’un refus, d’une théologie de la création. Je me souviens de ma surprise -lors d’une conférence de Marcel Légaut, la seule fois que je l’ai rencontré- à l’entendre dénier le début du Credo, à cause précisément du Dieu tout puissant, créateur du Ciel et de la terre. Mais a posteriori, j’y vois l’effet d’un déséquilibre théologique, causé par une intuition mal contrôlée et mal référée à la cohérence de la foi.

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