Le dilemme social (The social dilemma)

Derrière nos écrans de fumée

Randall Smith, traduit par Bernadette Cosyn

lundi 23 novembre 2020

« Eve » (N’écoute pas le menteur) par Paul Gauhin, 1889.
[McNay Art Museum, San Antonio, Texas]

« Non, je ne pense pas qu’ils sont stupides » a-t-elle écrit « mais je voudrais bien qu’ils s’informent ».

J’avais demandé à mes étudiants d’écrire s’ils considéraient que ceux qui n’étaient pas d’accord avec eux étaient soit des fous soit des gredins. La conviction que ceux avec qui nous ne sommes pas d’accord ne font pas juste une erreur mais sont vraiment ignorants ou malveillants est un problème croissant dans notre société. J’ai donc demandé à mes étudiants de réfléchir pour voir s’ils pouvaient discerner cette tendance en eux-mêmes.

Le problème qui préoccupait mon étudiante était l’immigration. Je ne me souviens pas dans quel camp elle était, mais ma réponse aurait été la même dans les deux cas. « Peut-être qu’ils se sont informés, mais par des sources complètement différentes des vôtres ».

La réponse habituelle à cette remarque donne quelque chose comme : « oh, vous voulez dire qu’ils écoutent les infox sur... ». Vous pouvez remplir le blanc vous-même selon le camp dans lequel vous supposez mon étudiante et/ou selon le camp où vous vous situez vous-même : « les infox sur Fox, ou sur CNN ou sur NPR ».

Le problème, quand, comme moi, vous avez des amis dans les deux camps du débat, est que vous les entendez régulièrement dénigrer la source d’information favorite de l’autre camp. Il semble impossible de convaincre chaque groupe que leur propre source d’information est tout aussi biaisée que celle de l’autre camp et que les gens qui se tournent vers l’autre source d’information le font avec le même désir qu’eux-mêmes de trouver « la vérité ».

Quand la pandémie a submergé nos vies en mars dernier, j’ai pris une mauvaise habitude – mais elle était instructive. Le matin, en me levant, je voulais savoir deux choses : d’abord, quel allait être le temps de cette journée (ce qui n’était pas une mauvaise chose) et ensuite à quel point la pandémie empirait. Mon désir de suivre le développement de la pandémie m’a conduit pour la première fois à consulter l’application « revue de presse » de mon téléphone. […]

Quoi qu’il en soit, ce que vous apprenez en agissant ainsi (ce que je ne recommande pas de faire) consiste en deux choses, dont aucune n’est très utile si vous désirez connaître « les nouvelles ». La première est qu’il y a de toute évidence une foule de scribouillards dont le boulot est d’écrire des petits articles « appâts à clic » pour CNN, Fox, Politico, The Hill, Huffpost – pas des articles d’information, cela dit, juste des appâts à clic pour enflammer les émotions du lecteur. La seconde est que les entretiens sur CNN et Fox News sont présentés avec des publics complètement différents.

Si une personne est de bonne foi et désireuse d’aller au fond des choses, elle arrive rapidement à la conclusion inconfortable que « obtenir la véritable histoire » est presque impossible de la façon dont « les nouvelles » contemporaines sont faites. Nous avons à la place de belliqueuses plate-formes de propagande. Nous pouvons être plus à l’aise avec l’une qu’avec l’autre, mais de toute façon, nous obtenons rarement suffisamment d’information pour prendre des décisions bien informées et avisées dans des matières d’importance cruciale pour notre vie publique.

Ce qui m’amène au sujet de cet article. Permettez-moi de vous recommander un documentaire sur Netflix intitulé « Derrière nos écrans de fumée » (Titre original : The social dilemma). Il sera probablement le documentaire le plus important que vous aurez regardé cette année.

Je ne veux pas dire par là que c’est le documentaire le mieux réalisé. Il y a des parties tournées par des acteurs qui sont prétentieuses. Mais ce que révèle ce documentaire dans ses interviews d’acteurs majeurs de la Silicon Valley est comment des sites internet comme Facebook et Google créent leurs milliards.

Vous êtes-vous jamais demandé comment deux compagnies qui ne facturent rien pour leurs services sont devenues deux des compagnies les plus riches du monde ? Elle ne font pas payer pour le produit parce que le produit, c’est vous.

Elles vous vendent aux annonceurs. Et pour ce faire, elles doivent exploiter au maximum votre « temps d’écran » et ensuite garder une trace de chaque recherche que vous avez faite, de tout ce que vous avez aimé, de tout ce qui vous a intéressé, de tout ce que vous avez acheté.

Ensuite, elles ne se contentent pas de vous vendre aux annonceurs, sachant les sortes de choses dont vous pourriez avoir envie ou dont vous ressentez le besoin : elles mettent en place une foule de combines psychologiques pour vous garder enchaîné à votre téléphone ou à votre ordinateur.

Si vous pensez être à l’abri et que c’est quelque chose que seuls les jeunes font, regardez « Derrière nos écrans de fumée ».

Êtes-vous en colère contre quelque chose ? Voulez-vous aller manifester dans les rues ? Après avoir regardé le documentaire, vous vous demanderez si ce sont vos réactions naturelles ou si quelqu’un a « manœuvré vos interrupteurs ».

J’ai parlé plus haut de tous ces médias « appâts à clics » : je commence à prendre conscience à quel point cela va m’agacer. Mais c’est ainsi que cela fonctionne. Ils actionnent vos interrupteurs pour que vous actionnez les leurs. Ils exploitent votre peur et votre colère pour faire de l’argent. Le système fonctionne comme une drogue, et une fois que vous avez pris conscience de l’ampleur du fait, vous pourriez bien faire comme la plupart des dirigeants de la Silicon Valley : interdire à vos enfants d’utiliser les médias sociaux.

Si les catholiques étaient vraiment préoccupés de justice sociale (ils devraient l’être), je suggère deux choses. Premièrement, parler des médias sociaux de la même manière que vous parlez de la pornographie. Et deuxièmement, nous avons désespérément besoin de quelqu’un qui lance une vraie chaîne d’information avec une perspective suffisamment large et approfondie pour atteindre les vérités dont nous avons besoin pour prendre des décisions sages en toute connaissance de cause.

« Mais ces informations de rapporteront pas d’argent » me disent les gens. Peut-être. Mais de combien d’argent auront-ils besoin pour faire quelque chose de précieux pour le pays ? Quand avons-nous commencé à penser que les informations consistent à « faire de l’argent » au profit de milliardaires et à transformer les journalistes d’information en célébrités ? Comme toute addiction, notre situation ne fera qu’empirer si nous ne nous débarrassons pas des drogues hallucinogènes qui sont en train de nous tuer.


Voir en ligne : The Catholic Thing

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