FC 636 - 6 février 1959

Le dernier bateau

par le R.P. Louis Bouyer

mercredi 19 octobre 2011

Il est nécessaire à l’Eglise de connaître les hommes auxquels elle s’adresse et, dans toute la mesure du possible, de sympathiser avec eux. Cela est incontestable.

Combien d’apologétiques totalement inefficaces qui le sont par principe, parce qu’on les a faites comme un monologue soigneusement défendu contre toute intrusion du dehors ; or l’apologétique n’est sérieuse que dans le dialogue. Si elle s’y ferme, elle devient le plus décevant des jeux de salon.

Tout cela ne souffre pas, ou ne devrait pas souffrir, la contradiction. Et il est trop sûr, pourtant, qu’il est encore beaucoup de chrétiens, voire d’ecclésiastiques, qui ont bien de la peine à l’accepter !

En revanche, il en est trop qui confondent cette ouverture, cette compréhension de l’autre, si nécessaires, avec, avec une disposition ingénument servile à hurler avec les loups.

Non seulement on s’efforce d’écouter, de sympathiser avec les difficultés de l’autre, quel qu’il soit, mais, par une singulière disposition d’esprit, par souci de le convertir, ou plutôt, comme on dit de nos jours, de baptiser (?) tout ce qu’il pense ou fait, on se met à son école, avec une docilité extasiée qui, souvent, n’hésite pas devant l’idolâtrie la plus ridicule.

J’ai encore dans l’oreille le bon rire de Pierre Bertin, quand il jouait (magnifiquement !) le rôle de l’évêque dans le Bacchus de Cocteau. On se souvient peut-être des protestations, légèrement exagérées, de M. François Mauriac. En revanche, un prêtre de mes amis, devant moi, croyait devoir féliciter sans réserve l’acteur que je viens de mentionner pour « la vérité incontestable avec laquelle il avait su y mimer certaines formes particulièrement ecclésiastiques du gâtisme… ».

De là, bien sûr, il n’y avait qu’un pas vite franchi pour faire du Bacchus en question une espèce de super-Soulier de Satin ! J’entends encore le bon sens goguenard de Bertin : « Doucement ! Doucement, cher Père ! N’en remettez pas ! ».

Combien de « Chers Pères », en effet, sont toujours prêts, dans la candeur de leur âme, n’en doutons point, à « en remettre » !

S’élève-t-il un débat sur la savante obscénité de toute une part du cinéma contemporain, et l’on peut parier à coup sûr qu’il ne faudra pas plus de cinq minutes pour qu’un vénérable religieux prenne la parole à seule fin d’assurer le public que tout ce que l’Eglise pourrait reprocher à notre B.B. nationale, c’est d’être un peu trop pudibonde…

En ce domaine, il n’est pas de gymnastique à laquelle nos contorsionnistes professionnels de la théologie à l’usage des masses (ou tout aussi bien des gens du monde) ne soient pas capables.

La moindre trace d’esprit critique, à plus forte raison le plus léger soupçon d’humour à l’égard des calembredaines les plus énormes, dès là qu’elles sont contemporaines, et voilà nos bons apôtres ameutés, atterrés, prêts à toutes les palinodies pour se désolidariser de l’ingénu qui a osé dire ou imprimer que l’eau mouille ou que le feu brûle.

C’est, paraît-il, se fermer à jamais l’oreille des masses (ou aussi bien des élites) que sembler insinuer que tout n’est pas pour le mieux dans un monde qui est par définition le meilleur, puisque c’est le nôtre.

On y voit pourtant de bien drôles de choses.

Les savants y travaillent joyeusement à trouver des procédés d’anéantissement instantané de toute l’humanité, ou bien il s’apprêtent à nous fournir d’une surhumanité conçue en éprouvette, et qui sera sans nul doute dépourvue de toute conscience morale, mais il nous faut à l’avance l’admirer sans réserve, vu qu’elle aura sûrement en revanche un œil supplémentaire au bout du gros orteil.

Par ailleurs, les journaux nous exaltent de bien d’autres hardiesses inouïes.

Nos nouveaux moralistes, à la suite de nos nouveaux théologiens, arriveront-ils à nous faire avaler chrétiennement tout cela ? Ma foi, il ne faut désespérer de rien : comme disait le bon Père chez Pascal : « Nous avons ici des gens qui sont d’une force !… ».

Pourquoi, en effet, s’arrêterait-on en chemin ? Dès lors que tout ce qui est « moderne » est intouchable, indiscutable, dès lors que le progrès, universel et irréversible, est le postulat de notre apologétique, au nom de quoi refuserait-on d’avaler tout cela avec le reste ?

Mais, justement, cette logique n’arrivera-t-elle pas à nous faire enfin réfléchir ? Faudra-t-il nous en référer à Nietzsche pour convaincre nos apologistes que l’intempestif n’est pas nécessairement l’inactuel ? Il serait piquant que le simple bon sens arrivât, par une si paradoxale invocation, à faire admettre aux chrétiens « d’avant-garde » un peu perdu dans le brouillard ce qu’ils ne sauraient entendre autrement.

Louis BOUYER

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