Le christianisme du quatrième siècle

David Carlin, traduit par Bernadette Cosyn

lundi 12 juillet 2021

« Vierge à l’enfant » par un artiste chrétien anonyme du IVe siècle, peinture murale des catacombes de Rome.

Les historiens s’accordent tous à reconnaître que, au cours du quatrième siècle après Jésus-Christ, la religiosité du chrétien moyen a connu un sérieux déclin.

Le siècle avait commencé avec la persécution de Dioclétien, la plus sévère de toutes les persécutions romaines contre les chrétiens – un effort de dernière minute pour balayer la religion en pleine croissance. S’accrocher à l’Église demandait du courage et une foi solide en ces années-là. Beaucoup de chrétiens tièdes se sont évaporés.

Ensuite, en 313, vint l’Édit de Milan, faisant du christianisme une religion tolérée. C’était la fin des persécutions dans l’Empire Romain. De nombreux transfuges sont revenus à la foi. La plupart des chrétiens les ont bien accueillis, d’autres non (les donatistes). De nombreux convertis se sont mis à affluer. Pour être chrétien, un grand courage n’était plus nécessaire ; pas plus qu’une foi solide.

Comme les années et les décennies passaient, le courage et une foi solide sont devenus de moins en moins nécessaires, comme il devenait de plus en plus aveuglant que le christianisme était devenu la religion (non officielle) de l’Empire – en dépit des démêlés en cours entre les chrétiens orthodoxes (Nicée) et les Ariens (ou semi-Ariens) quant à la vraie doctrine chrétienne.

En 360, les anti-chrétiens – menés par l’empereur Julien (dit l’Apostat) – firent une dernière tentative pour stopper l’avance du christianisme et amener un retour au paganisme. Mais le règne de Julien fut court (361-363) et en fin de compte sans effet.

Finalement, en 380, sous l’empereur Théodose, le christianisme est devenu la religion officielle de l’empire. Etre chrétien était maintenant la chose la plus facile du monde. Ce qui demandait alors du courage, c’était de rester païen. Maintenant commençait la longue histoire de la persécution chrétienne des non-chrétiens et les persécutions d’un groupe de chrétiens par un autre.

Durant les années, décennies et siècles précédant et incluant la persécution de Dioclétien, être chrétien était une affaire dangereuse. Pas seulement parce que c’était généralement vu d’un mauvais œil par l’opinion publique mais également parce que c’était de temps à autre puni par la loi. Les persécutions étaient suffisamment fortes pour provoquer la résistance mais jamais assez pour éradiquer la nouvelle religion. Durant cette période, il n’y avait guère de chrétiens tièdes.

Mais une fois le christianisme devenu une religion tolérée, et encore plus une fois le christianisme devenu religion officielle de l’Empire, il y a dû y avoir des dizaines de millions de chrétiens tièdes, pour ne pas parler de chrétiens tout-à-fait froids.

Dans ces circonstances, il y avait un danger que les chrétiens tièdes submergent tellement les chrétiens fervents ou brûlants que la religion soit incapable de survivre à long terme.

Comment le christianisme a-t-il répondu à ce danger ? Il y a répondu avec la création d’une nouvelle institution : le monachisme. Au début, les moines vivaient une vie solitaire, tel Saint Antoine d’Égypte, réputé avoir été le premier moine. Il est rapidement devenu évident que la vie solitaire était impraticables excepté pour de très rares individus. Et donc la forme solitaire de monachisme a été remplacée par la forme communautaire.

Durant le 4e siècle, le mouvement monastique s’est propagé rapidement, d’abord en Orient et plus tardivement en Occident. Un peu partout ont émergé des communautés de célibataires, hommes ou femmes, vivant une vie vouée au jeûne, à la prière, au labeur et à la charité – une vie que les moines et moniales voulaient à l’imitation du Christ.

Si le chrétien moyen était tiède, les moines et moniales étaient passionnés ou au moins très fervents. Et ainsi le danger que le christianisme s’autodétruise par tiédeur fut évité. Les moines et les moniales étaient vus par le peuple chrétien comme les vrais chrétiens. Ils étaient un modèle pour tous les autres. Et en les admirant et en les soutenant le croyant lambda participait indirectement au vrai christianisme.

Et ainsi fut mis en place la structure du catholicisme du Moyen-Age. Le catholicisme était un mélange de deux différentes formes de religion : une religion d’élite faite de ceux qui luttaient pour la perfection chrétienne, et une religion de masse faite de ceux dont la religion était un mélange incohérent de christianisme, de paganisme et de morale relâchée. Les deux religions tenaient ensemble par une croyance commune, des sacrements communs et une organisation papale et épiscopale.

Bien sûr, il est souvent arrivé que les moines et les moniales ne soient pas à la hauteur de la perfection chrétienne. Et cette défaillance a donné essor à une autre caractéristique du catholicisme médiéval : la réforme monastique. Des mouvements de réforme ont été lancés encore et encore dans le but de faire revenir les couvents et monastères à leur esprit original.

Je suggère que de nos jours un danger similaire à celui du 4e siècle menace le catholicisme en Amérique. De nos jours, le catholicisme américain est tiède. Les catholiques fervents et très fervents sont une minorité, et une minorité qui se réduit, qui plus est. Ils sont en danger d’être complètement submergés par la majorité de tièdes.

Comment pouvons-nous prévenir le dépérissement de notre religion ? Ou devrais-je dire, comment pouvons-nous l’enrayer ? Car le processus est en route depuis au moins un demi-siècle et est maintenant fort avancé.

Je suggère que pour sauver le catholicisme ici (et généralement dans les pays hautement modernisés) nous avons besoin de quelque chose semblable au monachisme qui a balayé le monde romain au 4e siècle et par la suite. Nous avons besoin de communautés bien visibles de chrétiens d’élite qui, par leur exemple, montreraient au reste d’entre nous (les chrétiens tièdes dont je suis) à quoi ressemble une véritable vie chrétienne.

Je ne suis pas en train de dire que ces catholiques modèles devraient être des moines et des moniales. L’âge du monachisme s’est peut-être évanoui pour toujours. Mais nous avons besoin de quelque chose semblable au monachisme. La religion du catholique moyen actuel est un mélange incohérent de christianisme, d’hédonisme et de scepticisme. Nous avons besoin de modèles du vrai christianisme pour nous rappeler ce qu’est le vrai christianisme. Sinon, il n’y aura pas de renaissance du catholicisme en Amérique. Notre religion va s’effacer de plus en plus, comme le chat de Cheshire. Ne demeurera que son ancien sourire.

Une dernière chose. Nous ne devrions pas compter sur nos évêques pour mener une renaissance. Il est rare dans la longue histoire du catholicisme que des évêques aient été les meneurs de nos nombreuses renaissances catholiques. Ce qui laisse... qui ?


Voir en ligne : The Catholic Thing

Messages

  • Si David Carlin explique la situation du catholicisme aux Etats-Unis la question pourrait s’étendre à bien d’autres pays de par le monde. Serait-il exagéré d’évoquer comme une déchristianisation à l’échelle planétaire ? Les attaques contre l’Eglise catholique en particulier, son enseignement, les membres de sa hiérarchie et ses fidèles ne manquent pas. Alors que l’expression "nos valeurs" est revendiquée en toutes occasions et même hors de propos - sans jamais expliquer ce que sont ces "valeurs" -, il serait difficile de nier que le catholicisme en particulier est dans le viseur de mouvements et lobbies de tous poils qui s’érigent en ennemis acharnés.

    Dans sa longue Histoire l’Eglise a connu des périodes sombres mais réformatrices et réformateurs sont nombreux qui lui auront redonné rigueur et vigueur. Le "Je serai avec vous jusqu’à la fin des temps" n’a jamais été démenti et loin de plonger les chrétiens dans la paralysie et la résignation aura bien au contraire suscité les meilleures volontés et actions pour panser le blessures, colmater les brèches et raviver l’Espérance. Il a même souvent été constaté une anticipation active pour empêcher un mal de s’installer durablement.

    Une bagarre : alors que n’ayant pas été touché un des protagoniste hurle un "aïe !" perçant ; reproche de l’autre : "Tu cries avant même de recevoir un coup !", "ça sert à quoi de crier après ?"...

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