Le cadavre de Mao

mercredi 30 septembre 2009

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Le 1er octobre dernier, la Chine toujours communiste, bien qu’engagée dans un extraordinaire essor capitaliste, a célèbré le soixantième anniversaire de la victoire de celui qu’on avait coutume d’appelé Mao Tsé Toung, nom qu’il convient désormais de prononcer plutôt « Mao Zedong ». L’homme est toujours considéré comme le héros de la révolution et il fait toujours l’objet d’un culte, notamment sur l’immense place Tiananmen de Pékin, la plus grande place du monde où il a son mausolée, semblable à celui de Lénine à Moscou.

D’après Bruno Philip, le correspondant du Monde à Pékin, il est impossible de savoir si le Mao exposé au public est le vrai, sa dépouille mortelle étant recouverte d’un visage de cire, ou s’il s’agit d’un mannequin fabriqué selon les modèles de l’équivalent londonien de notre musée Grévin. Il est surtout extrêmement difficile pour la Chine actuelle, engagée dans des mutations incroyables, de prendre ses distances avec la légende fondatrice du chef, du héros de la Grande Marche, du « grand bon en avant » et de cette fameuse révolution culturelle qui fut complètement mythifiée en Occident et qui fut en réalité une catastrophe sanglante pour le peuple chinois. Tout est remis en question aujourd’hui et jusqu’à cette grande marche qui fut aussi exaltée par notre André Malraux et dont les historiens contestent qu’elle ait été l’épopée glorieuse, telle que la raconte la propagande du régime.

Mais c’est surtout la figure du grand timonier qui est désormais démythifiée. Un livre terrible a été traduit en français chez Gallimard il y a trois ans qui reprend la biographie de Mao en le décrivant comme un tyran sanguinaire, cynique, impitoyable, auteur des plus grands massacres de l’histoire, indifférent aux souffrances de son peuple, préoccupé de son seul pouvoir absolu. On sort de la lecture de ce livre complètement sonné, effrayé même. L’ampleur des crimes a quelque chose d’accablant. Et on s’interroge sur l’aberration qui a pu transformer un tel despote, un tel criminel absolu en icône de la révolution, révéré par les intellectuels parisiens et les plus exaltés de nos gauchistes de 1968. Même nos politiques furent fascinés, désarmés devant le mythe : Kissinger, Nixon aux États-Unis ; au moment de la mort de Mao, Giscard d’Estaing notre président ne fut pas le dernier à s’incliner devant celui que Simon Leys a pourtant appelé le suprême despote totalitaire.

Raymond Aron a pu parler de l’opium des intellectuels, des intellectuels interdits de toute faculté de jugement face au rêve révolutionnaire. Rares furent ceux qui, comme Lucien Bodard, informèrent le public occidental de ce cauchemar aux dizaines de millions de morts causées par les gigantesques purges du régime et les famines provoquées par la paranoïa d’un tyran qui ne cherchait qu’à se doter de la force militaire capable de dominer le monde. J’ai connu un religieux dominicain, disparu récemment, qui voulait me persuader que Mao était le père abbé d’un immense couvent de centaines de millions de moines et qu’enfin l’utopie évangélique était sur le point de se réaliser. Certes, le souci concret du peuple chinois nous conduit à prendre nos distances avec la mythologie maoïste. Il faut souhaiter à cet immense peuple d’accéder à un développement raisonnable qui le fasse sortir de son histoire terrible. Tien an men est désormais le symbole de l’éclosion de la liberté, même si Mao y est toujours révéré. Quant à nous, saurons-nous définitivement nous débarrasser d’une des grandes impostures du terrible vingtième siècle  ?

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Chronique lue au cours de l’émission "Le Grand Témoin" du 30 septembre sur RND :

Jean-Louis Harouel et le Père Michel Brière à propos de l’art moderne

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