Le Pape face aux scandales financiers

par Natalia BOTTINEAU

vendredi 13 novembre 2015

Aujourd’hui sous les projecteurs et mis en examen par la justice italienne, Pietro Vittorelli, 53 ans, avait été écarté par le pape François dès juin 2013, et donc sans délai, trois mois exactement après son élection au Siège de Pierre. Exemple de rapidité et d’efficacité rarement souligné.

Le cas de l’ancien abbé bénédictin de la prestigieuse abbaye du Mont-Cassin — Montecassino — à 140 km au sud-est de Rome, constitue un nouvel exemple du retard de l’information journalistique sur les mesures prises par le pape François : Pietro Vittorelli était l’abbé d’une «  abbaye territoriale  » avec sous son autorité une cinquantaine de paroisses, et rang d’évêque. L’abbé faisait donc aussi partie de l’assemblée de la Conférence des évêques italiens.
Sa démission, motivée par son état de santé (code de droit canon 401 § 2), du fait d’une crise cardiaque — suivie d’un traitement coûteux dans une clinique suisse — a été demandée et obtenue le 13 juin 2013, après une série de plaintes d’ordre interne. Le dicastère romain pour la vie consacrée a ouvert une enquête. Et le pape François a demandé à l’ancien abbé, d’accord avec les responsables de l’Ordre bénédictin, de mener une vie retirée à l’abbaye bénédictine de Praglia (Padoue, dans le nord de l’Italie), avec interdiction de porter les insignes épiscopaux — calotte, anneau, croix pectorale, crosse. Mais le vœu de stabilité bénédictin ne semble pas être sa tasse de thé : le journal télévisé de la RAI (TG1) affirme que l’ancien abbé réside maintenant dans la capitale italienne.

L’abbaye «  territoriale  » du Mont-Cassin est redevenue aujourd’hui une simple abbaye constituée de l’église abbatiale et du monastère et de ses dépendances. Les 53 paroisses (79 000 baptisés), les 68 prêtres (diocésains et religieux) et les séminaristes, dépendant auparavant de l’abbaye, ont été confiés à la responsabilité de l’évêque de Sora-Aquino-Pontecorvo, dont le diocèse porte pour cela désormais le nom de Sora-Cassino-Aquino-Pontecorvo. La réforme du pape François ne s’est donc pas fait attendre.
Or, le 11 novembre, la nou­velle est tombée : l’ancien abbé est soupçonné d’avoir détourné 500 000 euros, saisis à lui et à son frère Massimo Vittorelli (accusé de recyclage) par la Garde financière italienne, ainsi que quatre appartements à Rome et à San Vittore del Lazio et deux magasins. L’abbaye est la première à avoir été lésée. Or, des titres faciles sur divers médias la pointent au contraire du doigt ainsi que l’Église italienne.

L’abbaye, fondée par saint Benoît de Nursie, en 529, a vécu bien des péripéties au cours des siècles. Brûlée par les Lombards en 589, reconstruite, puis en partie détruite par les pirates sarrasins en 883, reconstruite et endommagée par un séisme en 1349, elle a été rasée par les bombes alliées en 1944 : la terrible bataille de Montecassino aurait fait 55 000 morts côté allié et 20 000 dans les troupes du IIIe Reich. Pourtant, l’abbaye s’est relevée de ses cendres et elle a été consacrée à nouveau, par le pape Paul VI, vingt ans après sa destruction. Elle a donc de la ressource pour affronter cette nouvelle tempête.

Pietro Vittorelli, qui est médecin, est devenu prêtre en 1994. Il avait été élu abbé du Mont-Cassin le 25 octobre 2007, à 45 ans, pour succéder à dom Bernardo D’Onorio, alors nommé archevêque de Gaète par le pape Benoît XVI. Dom Augusto Ricci, de Subiaco, avait assuré l’intérim, comme administrateur apostolique, jusqu’à l’élection du nouvel abbé, dom Donato Ogliari, et sa nomination par le pape François, le 23 octobre 2014.

La justice italienne se penche maintenant sur les agissements de l’ancien abbé, alors que le pape François a agi dès 2013.

On souhaiterait une information plus équilibrée qui rappelle la chronologie, ce qui rendrait justice à la façon dont un Ordre religieux, l’Église catholique italienne, et le Pape sont capables de réagir, rapidement et efficacement, au lieu de les discréditer. Avec ce message : ne donnez plus à l’Église, votre argent est dilapidé… Notamment pour décourager la fameuse contribution du «  8 pour mille  » sur les impôts que l’État reverse à l’Église catholique en Italie, si le contribuable le demande sur sa déclaration des revenus.

Un phénomène analogue s’observe avec deux livres publiant en Italie des «  documents confidentiels volés  » — un «  délit  » a déclaré le pape François — : l’enquête qu’ils reflètent — «  de façon partielle et imprécise  » sou­ligne le Vatican — a été menée par volonté du Pape, par ses collaborateurs, et des mesures ont déjà été prises pour remédier aux différentes situations criticables. Ici encore, la publication journalistique se trouve en retard sur la réforme déjà entreprise. Mais la réponse du Vatican ne s’est pas fait attendre : les deux journalistes, Emilio Fittipaldi et Gianluigi Nuzzi, sont mis en examen. Nuzzi avait cité à la télévision puis dans un livre des documents subtilisés par le majordome de Benoît XVI — chef d’État étranger — sans être inquiété. Une nouvelle loi du pape François a comblé un vide juridique en juillet 2013 : cette fois, le Vatican répond.

On sait qu’«  un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui grandit  » et que l’Église catholique italienne est sur tous les fronts là où il y a des urgences sociales. Et contrairement à ce que l’on entend dire, les résistances à la réforme ne font pas peur tant à la Curie, qui sert la mission de Pierre (deux arrestations ne doivent pas jeter le discrédit sur tous), qu’à l’extérieur de l’Église qui craint un Pape dont l’autorité morale mondiale est sans précédent et préfère le décrire comme un pape seul.

Or, contrairement à des affirmations de la presse italienne, le Vatican déclare qu’il n’y a pas de cardinaux ni de hauts prélats dans le viseur de l’enquête vaticane et que l’Administration du patrimoine du Siège apostolique (APSA) n’est absolument pas accusée de complicité de recyclage et qu’elle continue sa mission. Le Pape lui-même réaffirme qu’il travaille la main dans la main avec ses collaborateurs, il fait poursuivre les journalistes qui publient des documents «  volés  », et il dénonce dans la société (discours de Prato, 10 novembre) le «  cancer de la corruption  », le «  cancer de l’exploitation  » et le «  poison de l’illégalité  ». Autrement dit : les donneurs de leçons devraient balayer devant leur porte. La ville de Rome n’est-elle pas secouée par le maxi-procès «  Mafia-Capitale  » et la démission de son maire, désavoué par son propre parti ?

La parole et la réforme du pape François, elles, ont déjà fait ce qu’elles de­vaient, et elles ne s’arrêtent pas. Les dizaines de milliers de personnes présentes à l’angélus et à l’audience du mer­credi — l’été de la Saint-Martin aidant — manifestent qu’elles continuent à répondre présent pour être «  avec Pierre  » sur ce chemin de l’Église en marche et en sortie. Au service des plus défavorisés. à Florence, le Pape va déjeuner avec eux. Il invite l’Église à en finir avec la séduction et la recherche du «  pouvoir  ». Il montre comment promouvoir un «  nouvel humanisme chrétien  » fait d’humilité, de désintéressement, et de «  béatitude  ».

Autre anticipation du pape François, qui «  savait  » — le vol, les publications, la mise en examen prévisible — pour aider justement ces foules à ne pas se laisser troubler : il avait demandé «  pardon pour les scandales  » lors de l’audience du mercredi 14 octobre.

Le pape François a pro­noncé ces paroles lentement, en faisant des pauses, gravement, en pesant ses mots : «  La parole de Jésus est forte aujourd’hui : “Malheur au monde pour les scandales !" Jésus est réaliste, il dit : “Il est inévitable que les scandales arrivent. Mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive.” Je voudrais, avant la catéchèse, au nom de l’Église, vous demander pardon pour les scandales arrivés ces derniers temps tant à Rome qu’au Vatican. Je vous demande pardon.  »

Un dernier mot, pour rendre hommage au pape émérite Benoît XVI. On se souvient de l’enquête «  VatiLeaks 1  » menée à sa demande par les cardinaux Julian Herranz, Salvatore De Giorgi et Jozef Tomko, dont les résultats sont restés confidentiels. Or, lorsque le pape François lui rend visite à Castelgandolfo, le 23 mars 2015, les images révèlent qu’à côté de l’icône de la Vierge de l’Humilité qu’il offre au pape émérite, se trouve un carton de documents, que le pape émérite lui offre. Des observateurs ont rappelé récemment à Rome que certains de ces documents font peut-être partie de ceux subtilisés. Il est probable en tout cas que si le pape François a pu agir aussi vite après son élection, c’est parce qu’il a bénéficié du travail de renseignement effectué humblement et non moins efficacement par son prédécesseur — «  Coopérateur de la vérité  » — qui a aplani la route comme un vrai Jean-Baptiste, et qui a permis au pape François de s’appuyer sur des hommes sûrs, issus de son propre entourage. Une des forces du pontificat, nous l’avons déjà dit, c’est sûrement la prière et la mémoire du pape Benoît. Un frère qui s’appuie sur un frère est une tour fortifiée.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/11/08/le-pape-francois-veut-poursuivre-les-reformes-malgre-le-nouveau-vatileaks_4805327_3214.html

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