FC 1294 – 1er octobre 1971

Le Christ est-il ressuscité ou non ?

par le R.P. Louis Bouyer

lundi 2 janvier 2012

« Si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine », c’est-à-dire vide de contenu, nous dit saint Paul (1Co15). Devons-nous cependant nous apprêter à faire face, dans l’Eglise catholique elle-même, à la négation formelle de cette parole ?

La chose s’est produite dans le protestantisme, au XIXe siècle. Et là où l’on s’y est laissé prendre, non seulement les Eglises protestantes se sont vidées de leur christianisme, mais elles se sont vidées de leurs fidèles. Trop souvent, aujourd’hui, nous nous persuadons que le monde est athée parce qu’il refuse l’Evangile prêché par les Eglises. Mais nous oublions que cet athéisme, c’est chez des chrétiens épuisés, dans des Eglises spontanément désaffectées, qu’il prend sa source les trois quarts du temps.

Le sociologue américain Andrew Greeley vient de le montrer brillamment : le slogan de la mort de Dieu n’a pas le moins du monde été imposé aux Eglises chrétiennes par un monde qui ne voulait plus de Dieu. Il est l’invention de clercs désaxés, déphasés, qui se justifient par là de leur inaptitude totale à annoncer Dieu à un monde qui ne l’a peut-être jamais attendu aussi avidement, depuis le début de l’ère chrétienne…

Un « message » qui n’a plus de sens

Comment apparaît donc, actuellement, dans l’Eglise catholique comme hier dans certaines Eglises protestantes, la négation de la résurrection du Christ ?
Comme le montre la lecture du livre du P. Xavier Léon-Dufour, s.j., Résurrection de Jésus et Message pascal, c’est à propos d’une étude exégétique critique des textes du Nouveau Testament, et quand on en vient à l’herméneutique, c’est-à-dire, dans le langage de tout le monde, à l’interprétation de ces textes et de leur message jugée nécessaire pour nos contemporains.

Le résultat peut être monnayé dans des paroles prudentes, qui font penser au mot fameux sur le don de la parole à l’homme : non pas tellement pour communiquer sa pensée que pour la déguiser. Mais si herméneutique ne veut pas dire simplement camouflage, on doit bien arriver aussi à la laisser filer en passant, comme le chat hors du sac, dans le proverbe anglais. Les récits pauliniens ou évangéliques d’apparitions ? Illusions imaginatives se transformant très vite en légendes apologétiques. Le tombeau vide ? Une légende plus tardive encore, peut-être fondée sur une célébration liturgique locale destinée à l’expliquer pour une mentalité populaire, incapable de concevoir « résurrection » autrement que réanimation d’un cadavre…

Mais tout ceci, nous dit-on, ne fait rien. A travers tous ces textes, il est impossible d’assigner jamais au mot « résurrection » un sens acceptable pour nos contemporains. Toutes les difficultés s’évanouiront dès qu’on laissera simplement tomber le terme, comme le propose si ingénieusement l’Allemand Marxen. Que deviendra alors le « message pascal » débarrassé de la résurrection ? Dans nos cœurs, dans nos vies, dans l’Eglise, voire dans le monde, si les chrétiens y déploient les activités convenables, notamment politiques, le Christ reste vivant. Que nous faut-il de plus ?

N’était-ce pas d’un matérialisme enfantin que de croire le corps de Jésus déposé dans le tombeau susceptible d’être « réanimé », comme on nous le dit ? Croire en sa survie purement psychique, à la manière des théosophes ou des spirites, serait peut-être encore plus irréaliste, bien qu’intellectuellement plus distingué. Mais, encore une fois, qu’importe tout cela ? Jésus est vivant, d’une vie qui échappe à la mort, partout où la pensée que des hommes ont de lui change quelque chose dans leur vie et celle des autres…

Le hic, évidemment, mais on ne paraît pas s’en rendre compte, c’est que, là où les chrétiens se font une telle idée du Christ que non seulement ils ne croient plus qu’il soit ressuscité mais deviennent incapables d’admettre que cette phrase puisse avoir un sens, l’idée en question ne semble pas de nature à changer grand-chose dans leur propre vie, et moins encore dans celle des autres. Il est vrai qu’alors on se sent porté à la tarabuster bruyamment du dehors, faute de plus rien pouvoir changer à l’homme en ses profondeurs. S’il y a une vérité d’expérience qui ressort de toute l’histoire des Eglises protestantes au XIXe siècle, c’est bien celle-là. Mais qui donc en a cure ? On ne veut pas le savoir.

Quelle réaction doivent susciter ces spéculations qui, comme bien d’autres à la mode, sentent terriblement le réchauffé ?

Un premier point a été mis en lumière par un spécialiste britannique de l’étude critique des textes (religieux ou non), Humphrey Palmer, dans sa Logic of Gospel Criticism. Loin que de telles spéculations (il faut insister sur ce mot) puissent être légitimement présentées comme les produits d’une critique littéraire ou historique ayant droit au nom de scientifique, elles ne sont que des constructions philosophiques, entièrement a priori, envahissant abusivement les textes et les faits, pour finalement s’y substituer.
Ce qu’on présente alors comme le terme du processus historico-critique aboutissant à l’herméneutique, c’est simplement ce qu’on avait apporté avec soi avant de l’entreprendre, et qu’on était bien décidé à maintenir coûte que coûte à travers toute l’étude entreprise.

Uns glose de gnostiques

Le second point, c’est que la philosophie en question, qui oppose un fin de non-recevoir première et dernière à tous les énoncés de la foi chrétienne traditionnelle, au nom des desiderata supposés de « l’homme moderne », n’est pas moderne du tout.

Elle est en fait aussi vieille, et même plus vieille, que cette foi. C’est elle qui, déjà, dans le gnosticisme des premiers siècles, refusait la foi. Dieu, pense-t-on, n’est qu’un sens que nous donnons à notre expérience d’un monde en soi immuable. Il ne saurait donc y avoir d’incarnation, car il n’y a ni un en dehors ni un au-delà du monde phénoménal d’où Dieu pourrait venir pour s’y insérer : encore une fois, Dieu n’est qu’un sens de ce monde qu’il nous est toujours loisible d’y lire ou non, pourvu que nous le voulions.
A bien plus forte raison ne saurait-il y avoir de résurrection par laquelle le Dieu incarné vaincrait la mort, mais seulement un sens que nous donnons à telle mort qui nous frappe, chez un homme qui a renouvelé en nous le sens de Dieu, et par suite à notre mort. Encore vaudrait-il mieux parler simplement de ce sens que nous donnons aux choses, et que nous pouvons appeler Dieu si nous y tenons, mais qui n’a rien à faire avec ce qu’aucune religion, même la religion chrétienne, a jamais entendu par là. Tel serait le « message pascal » affranchi du non-sens supposé de la résurrection.
Malheureusement, un tel « christianisme » ne retient rien de ce qui a jamais appartenu à la foi de l’Eglise. Qui plus est, on ne voit pas qui d’autre il pourrait intéresser, dans le monde contemporain, sinon les clercs coupés du réel qui l’ont échafaudé, il y a plus d’un siècle dans le protestantisme, et qui, aujourd’hui, dans le catholicisme, lui ajoutent seulement un léger repeint de terminologie contemporaine pour leur confort intellectuel.

Louis BOUYER

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