La violence

par Philippe Delaroche

mercredi 22 mars 2017

La violence est plus que jamais la religion inconsciente de notre époque. Plus se délite concrètement le savoir-vivre, plus l’injonction du «  vivre-ensemble  » est officiellement ressassée avec, pour seul résultat, de tomber lamentablement à plat, et plus la violence peut apparaître comme le vrai et le seul pouvoir quand tous les autres garants de la paix civile se sont relâchés à force de complaisance ou d’impuissance, ou à cause du discrédit des personnes qui en sont investies. Marcel Gauchet a bien résumé le paradoxe politique d’aujourd’hui : nous sommes entrés dans l’ère d’une démocratie sans peuple et sans pouvoir.

Hier encore, mécanique mimétique mise à part, la violence pouvait être envisagée comme un ultime recours après l’échec d’efforts de médiation, qu’ils aient été entrepris de bonne ou de mauvaise foi. Aujourd’hui, elle n’est plus seconde, elle est première. Elle dicte la tonalité des propos, en particulier dans les médias. On n’entend plus dire que X conteste l’opinion de Y. Ce serait trop peu spectaculaire, ça demanderait à penser. On préfère y lire une agression physique : «  X a taclé Y  ». Tout est bon pour faire monter la tension.
Cette inclination n’est pas nouvelle, mais elle fait contagion. Ce n’est plus de l’action politique raisonnée et concertée, il est vrai cruellement mise en échec, qu’on attend du fruit, mais de la violence. Et tant pis s’il s’agit d’un défoulement sans lendemain tant qu’il est rééditable à volonté. Et tant pis, caractéristique presque jamais relevée dans les médias, s’il s’agit d’une violence gratuite, lâche et le plus souvent sans honneur. Le mot d’ordre de la racaille ? – Commencez par frapper les vieillards, les femmes et les enfants.
Le 15 février dernier, nous attirions l’attention sur le fait que la violence sévit dans des lieux naguère préservés : établissements d’enseignement et hôpitaux. 61 % des violences déclarées imputables aux garçons sont des violences physiques, 58 % pour les filles. Secrétaire générale de la Fédération nationale des parents d’élèves de l’enseignement public, Myriam Menez reconnaissait la gravité de la situation. Toutefois, elle estimait que la plupart des actes de violence n’étaient commis qu’à l’extérieur des lycées. Depuis, ce qui s’est passé en Seine-Saint-Denis et à Grasse démontre que la violence s’exerce aussi à l’intérieur. Sur l’échelle de la «  montée aux extrêmes  », un échelon a été franchi. «  Une digue semble avoir sauté  » : c’est ce qu’a reconnu la ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem. Les 6 et 7 mars derniers, près d’une centaine de jeunes, chargés de fumigènes et de bidons d’essence, ont pénétré dans le lycée Suger à Saint-Denis, dans l’intention de l’incendier avec, pour tout alibi, de réclamer «  justice pour Théo  », avant de vandaliser en centre-ville du mobilier urbain, et puis, armés de barres de fer, d’aller menacer les élèves des lycées Bartholdi et Paul-Éluard. Une cinquantaine, dont 44 mineurs, ont fait l’objet d’une garde à vue.

Dix jours plus tard, un lycéen solitaire a ouvert le feu sur le proviseur du lycée de Grasse et des condisciples. Résultat : cinq blessés et une mise en examen pour «  tentatives d’homicides  ». Aux enquêteurs, il aurait déclaré avoir projeté de tuer «  entre 8 et 14  » condisciples. La confusion mentale du jeune Killian me fait songer au désarroi du «  Taxi Driver  », le personnage joué par Robert De Niro dans le film de Martin Scorsese.

Autre épilogue troublant : le 7 mars, nous soulevions la question : «  L’Afghanistan restera-t-il à l’écart du monde pendant encore mille ans ? » C’était avec Jean d’Amécourt, ancien ambassadeur de France à Kaboul, et Jean-Pierre Perrin, ancien grand reporter à Libération, l’auteur d’un livre formidable : Du rêve d’Alexandre au djihad – En Afghanistan, de 330 av. J.-C. à 2016 (Seuil).

Nous avons parlé de Kaboul, de sa surpopulation, des moyens limités du gouvernement afghan qui ne contrôle que la moitié des districts. Le lendemain même de l’émission, déguisés en médecins en blouse blanche, quatre massacreurs dépêchés par une filiale de l’État islamique (l’ISKP, l’État islamique de la province de Khorasan) pénétraient dans l’hôpital militaire de Kaboul. Armés de fusils d’assaut, ils se livrèrent à un bain de sang pendant six heures, causant une trentaine de morts et une quarantaine de blessés avant d’être abattus à leur tour. Cet hôpital respectait pourtant la neutralité sanitaire : on y soignait aussi bien des blessés insurgés que des blessés des forces afghanes. Mais ce que recherchent les massacreurs de l’EI, c’est à attiser les tensions communautaires, à instaurer la plus grande terreur et la plus grande confusion. à faire sauter les dernières digues de l’honneur de l’humanité de l’homme. ■

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